Par Anne-Emmanuelle Lejeune, rédactrice en chef de LES LETTRES LIBRES

Il faut du courage, aujourd’hui, pour croire encore à la force d’un mot juste. Dans un monde où les machines rédigent, répondent, commentent et traduisent, la tentation du silence menace ceux qui écrivent. Pourquoi continuer à penser, si le discours lui-même devient programmable ? Pourquoi publier, si le sens peut se générer en un clic ?

LES LETTRES LIBRES naissent précisément là : dans cette faille entre la production et la pensée, entre l’automate et l’humain. Notre époque croit gagner du temps ; elle oublie qu’elle perd la mémoire. Elle glorifie la rapidité ; elle méprise la rigueur. Elle confond la donnée avec le savoir, le flux avec la parole, la communication avec la conscience. Nous choisissons le camp inverse : celui du verbe réfléchi, du rythme assumé, du regard qui lie les faits à leur portée.

Si l’IA automatise l’analyse, la synthèse et même la narration, la seule zone de résistance véritable, c’est celle que nous occupons : l’écriture qui pense, pas celle qui produit. L’IA fabrique du texte ; nous fabriquons du sens. Elle compile ; nous interprétons. Elle restitue ; nous articulons. Autrement dit, la bataille n’est plus entre humains et machines, mais entre ceux qui écrivent pour occuper l’espace et ceux qui écrivent pour élever le réel. Et c’est précisément la mission de LES LETTRES LIBRES : une écriture qui ne se laisse pas confisquer, ni par l’économie de la vitesse ni par la standardisation algorithmique.

Ce que l’intelligence artificielle menace, ce n’est pas le travail intellectuel en soi ; c’est la valeur du discours non aligné. Elle écrase les nuances, supprime les angles, efface les tensions. Or LES LETTRES LIBRES a été conçu comme un refuge de la nuance et de la pensée articulée, là où tout se simplifie. Ici, le discernement s’attarde, compare, creuse, relie. Ici, l’esprit critique n’est pas un luxe : il est la condition même de la liberté.

Notre lenteur apparente — celle qui relie les faits entre eux — n’est pas une faiblesse, mais un manifeste. On nous attend, parce qu’on nous lit. On n’écrit pas sur un fait ; on écrit après lui, quand il a révélé ce qu’il cachait. On attend de pouvoir les relier. Cette exigence signifie que nous ne céderons pas à la logique du flux ni à la frénésie du commentaire instantané. Elle affirme notre droit à l’ajournement, à la respiration, à la vérification. Dans un monde saturé de réponses, LES LETTRES LIBRES choisit la question.

L’IA a beau exceller dans la prédiction, elle ignore le vertige de la signification. Elle sait reformuler, mais non pressentir. Elle sait répondre, mais non comprendre. Là où elle calcule, nous discernons ; là où elle enchaîne des mots, nous risquons une pensée. C’est cela, le véritable enjeu : non pas rivaliser avec la machine, mais préserver ce qui, en l’humain, échappe à tout modèle.

LES LETTRES LIBRES ne naît donc pas malgré l’IA : il naît à cause d’elle. Parce qu’un monde où la parole se mécanise a besoin d’une parole qui s’incarne. Parce qu’un espace où tout se prédit a besoin d’un lieu où le libre arbitre survit. Parce qu’une époque qui confond l’information avec le savoir doit réapprendre le prix du discernement.

En vérité, la question n’est pas de savoir si le média LES LETTRES LIBRES survivra à l’IA, mais pourquoi il doit exister.

Et la réponse tient en une phrase : pour rappeler que penser reste un acte vivant, irréductible, humain.