L’HYPERTROPHIE DE L’EGO COMME PRINCIPE D’AUTORITÉ
Dans l’épaisseur confuse des régimes dits « illibéraux », une constante se dessine : la figure du chef politique qui s’exhibe sans filtre, met en scène ses saillies verbales, nourrit la discorde et impose sa personne comme unique point de cohésion. À cette mise en spectacle du pouvoir, Hervé Chaygneaud-Dupuy donne un nom : l’« égocratisme ». Le terme ne renvoie pas à un simple narcissisme de dirigeant, mais à une mutation plus profonde du champ politique : l’instance représentative s’efface, l’idéologie devient décor, la structure partisane se disloque au profit d’une captation affective qui lie le citoyen au leader par un fil purement émotionnel.
Cette forme d’autorité s’épanouit dans des sociétés où la surabondance d’informations et la fragmentation des identités créent une demande insatiable de récits clivants. La cohérence, la continuité ou même la vérité deviennent accessoires. Ce qui importe, c’est la capacité à saturer l’espace public de signaux, à polariser jusqu’à l’absurde, à maintenir l’électeur dans une tension permanente. L’autorité se loge dans l’instant, dans l’énoncé choc, dans la transgression répétée. Et plus l’ordre institutionnel vacille sous les coups de cette provocation organisée, plus le leader peut se présenter comme seul rempart contre le chaos qu’il a lui-même orchestré.
Cette logique se nourrit d’une contradiction profonde : ces figures surgissent et prospèrent au cœur de systèmes démocratiques qui, sur le papier, n’ont jamais été aussi ouverts. La tolérance accrue sur le plan des mœurs, la circulation démultipliée d’opinions souvent formatées et la pluralité superficielle des médias n’enrayent nullement la montée d’un ressentiment diffus, entretenu et instrumentalisé avec méthode. Les clivages identitaires deviennent une matière première pour galvaniser des bases électorales fragmentées. La politique se réduit à l’art de ranimer les antagonismes, d’exploiter les peurs, de recycler les frustrations pour les convertir en fidélités éphémères. Dans ce climat, la conflictualité n’est plus une exception : elle devient la condition normale de la survie politique. L’égocratisme n’est pas un fascisme ressuscité ; il est une ingénierie du clivage, qui exploite les brèches de la démocratie sans jamais assumer leur fermeture.
LA GUERRE EXTERNALISÉE : QUAND LA VIOLENCE DEVIENT INFRASTRUCTURE ÉCONOMIQUE
À cette pathologie politique répond un autre visage de la mutation contemporaine du pouvoir : la transformation de la guerre en levier économique à part entière. La conflictualité, dans le système international, n’est plus seulement une exception ou un échec de la diplomatie. Elle devient un rouage rationnel, planifié, qui alimente des chaînes de valeur et consolide des dépendances.
La guerre russo-ukrainienne offre une illustration brutale de ce basculement. Tandis que l’Ukraine sert de champ de bataille à un affrontement de souverainetés, Raytheon enregistre des bénéfices vertigineux. L’industrie de défense américaine a écoulé en quelques mois des stocks d’armements équivalents à plusieurs années de production. Les chiffres d’affaires explosent, les carnets de commandes se remplissent pour des décennies, et les tensions prolongées garantissent la pérennité de ces rentes industrielles. Ici, la violence n’est plus un accident du marché : elle est le marché.
Mais la sous-traitance du conflit ne se limite pas à l’industrie formelle de l’armement. Elle se propage sous des formes hybrides, plus opaques, qui brouillent délibérément la frontière entre acteur étatique et entité privée. Le groupe Wagner, bras armé officieux de la Russie, incarne cette externalisation de la guerre : présent sur plusieurs continents, pillant des ressources naturelles pour financer ses opérations, il traduit dans les faits une économie extractive militarisée où la déstabilisation est convertie en rente.