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L’ENNEMI INTÉRIEUR : RUPTURES TECHNOLOGIQUES, EFFONDREMENT STRATÉGIQUE ET DÉSINTÉGRATION SOCIALE EN OCCIDENT

L’automatisation culturelle, les mutations de la guerre et l’affaiblissement du pacte social convergent vers une même dynamique de rupture. Derrière l’innovation et les promesses de stabilité émergent de nouvelles formes de conflictualité qui transforment durablement les sociétés occidentales.

Fissure noire courant verticalement sur un mur de béton blanc à la surface granuleuse, lézarde nette fendant une paroi par ailleurs intacte.
Les fractures les plus décisives ne surgissent plus aux frontières. Elles progressent au cœur des sociétés, là où s’effritent les récits communs, les institutions et le sentiment d’appartenance.

DE LA TECHNICISATION DU GESTE À LA DISPARITION DU SENS

Sur les plateaux de tournage en Chine, les acteurs ne répondent plus à un metteur en scène, mais à un algorithme. L’intelligence artificielle ne seconde plus : elle ordonne. C’est elle qui choisit les visages, les voix, les corps, les intonations. L’acteur doit s’adapter à une ligne de jambe fixée à 45°, à une gifle impossible dictée par un storyboard automatisé, à un niveau de colère dosé à 80 % pour mieux générer du « buzz ». La spontanéité devient une faute professionnelle. Même les émotions sont mesurées, scorées, corrigées pour mieux correspondre aux attentes présumées du public. Une telle soumission à la logique algorithmique, dans un domaine autrefois fondé sur la subjectivité, la nuance, l’incarnation, annonce une transformation plus large : celle d’une société où l’humain ne crée plus, mais se conforme.

La Chine ne fait ici que pousser à l’extrême un modèle que l’Occident tolère déjà dans ses marges : standardisation des récits, personnalisation automatisée des contenus, domination de plateformes qui imposent des codes, des formats, des vitesses. L’art devient un sous-produit de la data. Le cinéma chinois nous montre ce que devient une culture soumise à la gouvernance par les chiffres : une scénographie de l’adhésion calculée. Ce qui est à l’œuvre, ce n’est pas une innovation, mais une dépossession. Le geste créateur, dévitalisé par l’ingénierie de la captation, ne parle plus. Il produit.

DE LA GUERRE COMME INVENTION À L’INNOVATION COMME GUERRE

Ce phénomène de soumission technologique ne touche pas que l’art. Il infiltre également la stratégie militaire. La notion de rupture technologique est désormais omniprésente dans les discours de défense. Pourtant, toute innovation n’est pas rupture. Il faut que cette innovation transforme en profondeur les usages, bouleverse les doctrines, redéfinisse les performances attendues. L’avènement de l’aviation militaire, en introduisant la troisième dimension dans la guerre, a transformé le champ de bataille. Ce n’est pas le progrès en soi qui produit la rupture, mais la reconfiguration qu’il impose. L’innovation devient rupture lorsqu’elle dérange l’ordre établi.

La technologie de rupture, quant à elle, ne réside pas dans la machine elle-même, mais dans son usage. Un drone entre les mains d’une armée régulière n’est pas une menace stratégique. Mais entre les mains d’un groupe irrégulier, il bouleverse les équilibres, déjoue les défenses, contredit les logiques de supériorité conventionnelle. Il déplace la puissance du côté de l’imprévisibilité. Ce renversement asymétrique de la force par la technologie annonce une recomposition du conflit lui-même : plus horizontal, plus diffus, plus interne.

C’est là le glissement déterminant. Car ces logiques de rupture, nées sur les champs de bataille extérieurs, se déplacent lentement vers les sociétés elles-mêmes. L’ennemi devient le voisin, l’algorithme, la rumeur, l’effondrement silencieux d’un pacte social. Il n’y a plus de ligne de front. Il y a un effritement de l’intérieur.

OCCIDENT EN SÉCESSION : LA GUERRE CIVILE COMME SCÉNARIO OPÉRATIONNEL

C’est cette perspective que développe David Betz dans un essai stratégique de 2025 intitulé « Civil War Comes to the West ». Sa thèse est limpide : les sociétés occidentales ne sont plus à l’abri de la guerre civile. Les conditions objectives sont réunies : polarisation idéologique, éclatement des référentiels communs, défiance vis-à-vis des institutions, montée de la violence symbolique et physique dans les espaces urbains. Selon les calculs avancés, un pays présentant ces facteurs possède environ 18,5 % de chances de sombrer dans un conflit interne dans les cinq ans. Lorsqu’on élargit l’analyse à dix pays, la probabilité d’une guerre civile quelque part en Occident frôle les 90 %.