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L’ENVERS DU PROGRÈS : CENTRES DE DONNÉES, INTELLIGENCE ARTIFICIELLE ET CONTRÔLE SOCIAL

L’essor des centres de données et de l’intelligence artificielle, présenté comme un progrès, révèle une réalité plus sombre : pression énergétique, atteintes environnementales et montée d’une gouvernance algorithmique qui fragilise le travail, la liberté d’expression et la souveraineté humaine.

Pylône électrique haute tension et lignes aériennes, symbole de la consommation énergétique des data centers et de l’intelligence artificielle, sur fond de ciel gris.
Ce pylône ne transporte pas seulement de l’électricité. Il soutient l’infrastructure invisible d’un monde numérique dont le coût réel se mesure en dépendance, en pression et en renoncement.

L’ILLUSION NUMÉRIQUE : ENTRE PUISSANCE TECHNOLOGIQUE ET APPAUVRISSEMENT HUMAIN

Au mois de mai 2025, le sommet « Choose France » a mis en lumière l’engouement spectaculaire des géants du numérique pour l’Hexagone. À première vue, il s’agit d’un triomphe économique : milliards d’euros d’investissements, promesses d’innovation, ancrage d’une souveraineté numérique tant invoquée. Derrière cette façade séduisante, pourtant, se dessine une autre réalité, plus âpre, plus troublante, où les enjeux énergétiques, écologiques et sociaux s’entrelacent pour esquisser les contours d’un futur incertain. L’implantation massive de centres de données n’est pas un simple aménagement industriel ; elle est le symptôme d’un basculement civilisationnel où la technique prétend prendre la main sur la nature, l’économie sur le vivant, et l’algorithme sur l’homme.

L’APPÉTIT SANS FOND DES DATA CENTERS ET L’ÉPREUVE ÉNERGÉTIQUE

Les chiffres donnent le vertige. Quatre centres de données pour Prologis en Île-de-France, 4 milliards d’euros pour Microsoft, 6 pour Amazon Web Services, et jusqu’à 6 autres pour Digital Realty : autant de projets que l’État accueille avec ferveur, comme s’il s’agissait d’un sésame pour le progrès. Pourtant, à y regarder de plus près, l’enthousiasme se heurte à des contraintes lourdes. En Allemagne et en Irlande, l’inquiétude grandit à mesure que les data centers grignotent les ressources. En France, EDF anticipe une hausse de 150 térawattheures de la consommation électrique d’ici 2035, dont 20 consacrés à ce seul secteur.

Et il ne s’agit pas d’un simple pic temporaire. Le cabinet Gartner tire la sonnette d’alarme : dès 2027, les pénuries d’électricité risquent de freiner près de 40 % des centres de données destinés à l’intelligence artificielle. Une croissance de 160 % est anticipée sur deux ans, alors que les réseaux peinent déjà à suivre. C’est dans ce contexte que certains acteurs, comme Meta, se tournent vers le nucléaire , solution aussi éloignée de la narration écologique officielle que révélatrice de la dépendance énergétique grandissante de l’économie numérique.

UNE EXPANSION AUX EFFETS COLLATÉRAUX SILENCIEUX

Saturations foncières, artificialisation des sols, tensions sur les réseaux d’eau, îlots de chaleur urbains : autant de maux que la rhétorique technophile préfère taire. Ces infrastructures, présentées comme neutres, propres, modernes, deviennent en réalité des gouffres énergétiques, imposant leur logique extractiviste au territoire. Derrière le mythe du progrès, c’est un saccage invisible qui s’opère , lentement, sûrement, inexorablement.

Dans certaines régions, la pression devient insoutenable. L’Île-de-France, déjà congestionnée, voit son équilibre électrique menacé. À Marseille, les câbles sous-marins ont fait de la ville un eldorado numérique, sans que les autorités locales aient réellement voix au chapitre. L’État planifie, les entreprises décident, et les citoyens observent, impuissants.

C’est dans ce climat que Google projette l’implantation de son premier centre de données en France, à Châteauroux, via sa filiale Tricolore Computing. L’acquisition du terrain, d’une surface de 195 hectares, pour un montant de 58,5 millions d’euros, est soumise à une phase d’études préalable. Si certains élus locaux vantent les retombées économiques du projet, d’autres alertent sur les risques liés à la consommation énergétique, à la pression sur les réseaux hydriques et à la faiblesse des infrastructures électriques. À ce jour, aucune décision définitive n’a été prise, mais l’envergure du projet illustre la fuite en avant technologique dans laquelle la France semble engagée.

L’IA, DE LA FASCINATION TECHNOLOGIQUE À LA DÉPOSSESSION SOCIALE

On me dit souvent que l’intelligence artificielle va « libérer l’humain » de ses tâches ingrates. Mais que reste-t-il de cette promesse quand les algorithmes commencent à s’immiscer dans les professions intellectuelles, soignantes, éducatives ? Selon Le Courrier des Stratèges, un quart des emplois mondiaux est aujourd’hui menacé par l’automatisation. Non plus seulement les fonctions répétitives, mais aussi celles qui mobilisent jugement, éthique, empathie.

Je ne vois plus là une libération, mais une dépossession. Les discours dominants vantent les vertus d’une IA omnisciente, omniprésente, alors même que les dégâts sociaux s’amplifient : précarisation, perte de sens, uniformisation. Loin d’être une aide, l’IA devient souvent une substitution. Et cette substitution est double : elle remplace les travailleurs, mais elle remplace aussi l’effort de penser. Pourquoi réfléchir, puisque la machine répond ? Pourquoi débattre, puisque l’algorithme tranche ?

UNE DÉRIVE VERS LA GOUVERNANCE ALGORITHMIQUE ?

Je crains davantage encore les effets systémiques de cette logique. Derrière les centres de données et l’intelligence artificielle, c’est toute une infrastructure de surveillance qui s’installe, au nom du bien commun. L’Union européenne finance à hauteur de 649 millions d’euros des projets visant à lutter contre la désinformation et les discours de haine. Officiellement. Officieusement, selon un rapport du MCC Brussels, il s’agirait d’une entreprise de contrôle idéologique, maquillée en lutte pour la vérité.

Ce que ce rapport met en évidence, ce n’est pas seulement une dérive administrative ou un scandale budgétaire : c’est un changement de paradigme. La parole libre devient suspecte, le doute devient déviance, la résistance devient haine. Des systèmes d’IA sont développés pour détecter et censurer les contenus en temps réel, pour influencer les comportements en ligne, pour former des « agents de la parole correcte ». Les termes employés : « désinformation », « haine », « sécurité démocratique », sont autant de leviers sémantiques pour redéfinir les limites de l’acceptable.

LE RÉCIT ET LE RÉEL : DISSIPER LA BRUME DE LA NOVLANGUE

On me dira que ces dispositifs sont nécessaires, que la sécurité l’exige, que la vérité doit triompher. Mais je m’interroge : pourquoi faudrait-il supprimer l’argent liquide pour lutter contre le crime, si ce n’est pour mieux tracer, surveiller, contrôler ? Pourquoi faudrait-il filtrer Internet pour protéger les enfants, si ce n’est pour verrouiller la liberté d’expression ? Entre le récit officiel et le réel politique, l’écart devient béant. Et ce gouffre s’élargit chaque jour.

L’incapacité à suspendre son jugement face à la parole d’autorité, cette soumission intellectuelle dénoncée par Alexis Haupt, devient la norme. Ceux qui osent douter, questionner, mettre en lumière les contradictions sont accusés de complotisme ou d’antipathie sociale. Pourtant, c’est dans le doute que réside encore notre liberté. C’est dans l’insoumission que subsiste notre humanité.

PRÉSERVER LA DIGNITÉ HUMAINE : UNE NÉCESSITÉ URGENTE

Je ne suis pas contre la technique ni contre l’innovation. Mais je refuse qu’on sacrifie la dignité humaine sur l’autel du progrès numérique. Ce n’est pas un luxe que de poser des questions ; c’est une urgence. Lorsque le progrès technologique devient un cheval de Troie pour la dépossession politique et l’alignement idéologique, il faut résister. Non pas par nostalgie du passé, mais pour défendre un avenir qui ne soit pas intégralement piloté par des puissances opaques et des algorithmes muets.

L’intelligence artificielle, les centres de données, les politiques européennes : tout cela n’est pas neutre. C’est un projet. Et à cette feuille de route, il faut opposer une autre vision, celle d’une société fondée non sur la surveillance et l’efficacité, mais sur la liberté et la dignité.

C’est dans cet esprit que LES LETTRES LIBRES entend porter la voix de celles et ceux qui refusent de voir la liberté d’expression réduite à une vérité officielle, façonnée par les intérêts d’un pouvoir technocratique mondialisé.

BIBLIOGRAPHIE

Lafitte, B. (2025, 24 mars). Un data center près de chez soi, bonne ou mauvaise nouvelle ?The Conversation. https://theconversation.com/un-data-center-pres-de-chez-soi-bonne-ou-mauvaise-nouvelle-246164

La Revue du Digital. (s.d.). On va manquer d’électricité pour les Data Centers d’ici 2027, selon Gartner. https://www.larevuedudigital.com/on-va-manquer-delectricite-pour-les-data-centers-dici-2027-selon-gartner/

Dupin, L. (2024, 13 décembre). Datacenters : Meta (Facebook) mise sur le nucléaire pour sécuriser son alimentation en électricité. Société française d’énergie nucléaire. https://www.sfen.org/rgn/datacenters-meta-facebook-mise-sur-le-nucleaire-pour-securiser-son-alimentation-en-electricite/

Le Courrier des Stratèges. (2025, 21 mai). Mythe de l’IA salvatrice : un quart des emplois dans le monde menacé. https://lecourrierdesstrateges.fr/2025/05/21/mythe-de-lia-salvatrice-un-quart-des-emplois-dans-le-monde-menace/

Breizh-info. (2025, 22 mai). Liberté d’expression en danger : l’Union européenne accusée de financer une guerre contre la dissidence sous couvert de lutte contre la désinformation. https://www.breizh-info.com/2025/05/22/247232/liberte-dexpression-en-danger-lunion-europeenne-accusee-de-financer-une-guerre-contre-la-dissidence-sous-couvert-de-lutte-contre-la-desinformation/

Lemoine, L. (2025, 23 juin). Google choisit Châteauroux pour construire son 1er datacenter en France. Le Monde Informatique. https://www.lemondeinformatique.fr/actualites/lire-google-choisit-chateauroux-pour-construire-son-1er-datacenter-en-france-97234.html

Anne-Emmanuelle Lejeune

Anne-Emmanuelle Lejeune

Belge, enseignante de français depuis 1994 sur deux continents, autrice d'articles publiés depuis 2015. Une conviction : l'analyse est un acte politique. Ici, les mots servent la lucidité.

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