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FUIR POUR MIEUX RÉSISTER : VERS UNE CIVILISATION DU SOIN ET DE L’ALTÉRITÉ

Dans un monde saturé de contrôle numérique, fuir devient un acte intérieur. Résister passe par le soin, l’attention à l’autre et le choix lucide de ses liens. La liberté se construit dans des espaces d’altérité où la pensée échappe à l’emprise dominante.

Deux silhouettes s’entraident sur une pente au coucher du soleil, image du soin, de l’altérité et de la résistance intérieure face à un monde sous contrôle numérique
Fuir n’est plus partir. C’est préserver en soi un espace où le soin, l’attention et la pensée échappent à l’emprise. Là commence une autre manière de résister.

L’IMPOSSIBLE ÉCHAPPÉE DANS UN MONDE QUADRILLÉ

À l’ère de l’hyperconnexion, l’idée même de fuir semble désormais appartenir à un imaginaire désuet. L’utopie d’un ailleurs libre, d’un exil salvateur hors du système, s’est fracassée sur les rives du monde numérique totalisé. L’auteur et chercheur Phil Broq résume cette réalité avec acuité : « Fuir ailleurs n’est plus une solution. Le piège global est désormais tendu, chaque territoire étant relié par cette toile de données et d’algorithmes. » Ainsi, la planète elle-même, jadis promesse de vastes étendues vierges, s’est métamorphosée en une matrice opaque, où la surveillance de masse, la traçabilité des comportements et la marchandisation de l’attention effacent toute possibilité de désengagement.

Ce diagnostic n’est pas une dystopie, mais la description lucide d’un monde réel, dans lequel l’homme devient à son insu un objet de mesure, réduit à ses signaux faibles, à ses données captées, traitées, modélisées. Le philosophe Byung-Chul Han parle d’« infocratie », régime où l’excès de transparence dissimule en réalité une perte de liberté. Ce que nous avons appelé « société de l’information » devient en fait société de la saturation, du bruit, de l’indifférenciation.

DU SOIN COMME ACTE FONDATEUR

Face à cette emprise numérique, que reste-t-il à l’humain ? L’écho d’une voix ancienne, celle de Margaret Mead, m’a longtemps accompagnée. Elle racontait à ses étudiants que le premier signe de civilisation, ce n’était ni un outil, ni une poterie, mais un fémur cassé… et guéri. Quelqu’un avait pris le temps de soigner, d’attendre, de veiller. L’entraide précède l’État, elle précède même l’écriture. Elle est ce geste fondateur qui dit : l’humain ne se définit pas par sa puissance, mais par sa capacité à s’interrompre pour l’autre.

Ce que nous avons perdu, c’est peut-être cela : la possibilité du soin comme fondement d’un monde commun. Dans les sociétés obsédées par la productivité, soigner est devenu un luxe, un coût à réduire, une externalité. L’individu performant, connecté, traçable, est désormais seul face à des systèmes automatisés qui ne pardonnent pas le ralentissement. Le lien social se délite, et avec lui, la civilisation.

RÉSISTER EN CULTIVANT L’ALTÉRITÉ

Dans ce contexte, fuir ne signifie plus s’exiler physiquement, mais se soustraire intérieurement à la logique dominante. C’est Henri Laborit qui, dans Éloge de la fuite, redonne à ce mot ses lettres de noblesse. Fuir, écrit-il, ce n’est pas céder, mais refuser l’inacceptable, préserver l’essentiel. Et dans un monde où les mots sont galvaudés (« démocratie », « liberté », « progrès ») fuir devient une stratégie de préservation de la pensée. Se retirer, c’est parfois la condition pour mieux agir.