UN MONDE QUI VACILLE
Il n’est pas une semaine sans que surgisse une innovation censée bouleverser notre quotidien, une annonce politique chargée de lendemains européens ou mondiaux, une guerre qui se déclare ou s’attise, un marché monétaire qui se virtualise davantage. À mesure que le siècle avance, ce que nous appelions réalité devient plus fuyant, plus flou. Les signes sont là, nombreux, convergents : l’humanité n’a peut-être jamais eu accès à autant d’outils techniques et cognitifs, mais jamais non plus elle ne s’est sentie aussi fragilisée dans sa souveraineté. C’est cette dissonance profonde, ce divorce entre puissance et autonomie, que je veux interroger ici.
À bien lire l’époque, une ligne de force s’impose. Partout, l’homme est remplacé, contourné, réduit. Partout, ce qui relève de son pouvoir d’agir (économique, politique, intellectuel ou spirituel) se trouve miné, contrecarré, reprogrammé. L’homme devient, doucement, mais sûrement, programmable. Non plus acteur de l’histoire, mais variable d’ajustement.
L’EUROPE COMME MODÈLE D’EFFACEMENT
L’essai de Claude Janvier sur Le Nouvel Empire Européen éclaire à sa manière cette dépossession. Il y voit, dans les mutations récentes de l’Union européenne, l’avènement d’un projet autoritaire masqué sous des oripeaux démocratiques. SAFE, cette initiative de défense européenne lancée en mars 2025, et la nouvelle banque de défense créée deux mois plus tard, seraient les symptômes d’un virage militariste, fédéraliste, atlantiste. Une Europe de l’armement, de l’alignement stratégique, non du service public ni de la prospérité civile.

Janvier accuse cette Europe de se construire contre les peuples, et non avec eux. Il n’y voit pas un espace de coopération, mais une machine de guerre, inspirée des logiques néoconservatrices américaines. Ce qui est nouveau, dans ce tableau, ce n’est pas seulement la centralisation des pouvoirs. C’est la logique de confrontation qui l’accompagne : l’Europe se fabrique une identité politique par la désignation d’un ennemi (la Russie) et par la réduction des nations à des unités périphériques d’un centre technocratique. Une gouvernance sans visages, sans racines, sans alternative.
LA MONNAIE COMME OUTIL DE CONTRÔLE
À cette dépossession politique répond une autre dépossession, plus silencieuse encore : celle qui s’opère par la monnaie. La Société Générale, à travers sa filiale SG FORGE, a annoncé pour juillet 2025 le lancement de son stablecoin adossé au dollar, l’USD CoinVertible. Il s’agira du premier jeton numérique en dollar émis par une banque sur blockchain publique. Présenté comme un jalon historique de la finance programmable, ce stablecoin est pourtant réservé à des investisseurs triés sur le volet. Derrière les mots modernes et techniques se cache une transformation bien plus profonde.
La monnaie devient programmable. C’est-à-dire paramétrable, conditionnelle, filtrable, traçable. Une évolution qui pourrait demain signifier qu’un paiement ne soit plus simplement un transfert neutre, mais une autorisation. L’outil change de nature : il n’est plus un moyen, il devient un filtre comportemental. Programmable ? Oui. Comme l’homme transhumaniste, comme l’éducation standardisée, comme l’opinion publique. Un citoyen qui paie avec une monnaie programmable est un citoyen surveillable. Et potentiellement suspendu.