LES ROUAGES CACHÉS DE L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE
Sous ses interfaces séduisantes, l’intelligence artificielle n’a rien d’un prodige désintéressé. Elle n’est ni neutre ni propre ; elle est le fruit d’une industrie qui prospère sur l’extraction, la dépendance et l’illusion. Meredith Whittaker, à la tête de Signal, résume ce paradoxe sans ménagement : l’IA contemporaine ne vit que par la captation continue de données, souvent à l’insu de ceux qui la nourrissent. Son fonctionnement, habillé de discours lénifiants sur l’innovation et la commodité, dissimule une logique commerciale vorace. Là où d’aucuns ne voient qu’un progrès technique, elle dévoile une mécanique de pouvoir : celui de quelques consortiums qui monopolisent les flux d’information, les infrastructures et la puissance de calcul.
Cette centralisation n’est pas qu’économique. Elle infiltre la sphère politique et redessine les contours de la surveillance contemporaine. La collecte frénétique de données alimente non seulement des profits, mais également un arsenal de contrôle dont l’usage dépasse largement les régimes autoritaires. Whittaker avertit : sous couvert d’efficacité administrative ou sécuritaire, la tentation est grande, y compris au sein des démocraties, de plier ces outils aux besoins du contrôle social permanent. C’est là que se joue la bascule, du progrès à l’asservissement silencieux.
L’ILLUSION IMMATÉRIELLE, LE POIDS DU RÉEL
Emmanuel Moyrand le rappelle avec une précision clinique : l’IA n’est pas cet éther immaculé qu’on évoque pour séduire les investisseurs et endormir les foules. Elle est éminemment matérielle, greffée aux minerais, aux serveurs, aux pipelines énergétiques. Chaque requête envoyée à un modèle, chaque phrase générée, absorbe des quantités faramineuses de ressources : terres rares arrachées à des continents dont les populations n’ont jamais consenti à pareille prédation, data centers engloutissant des nappes phréatiques entières, travailleurs de l’ombre chargés d’écrémer les déchets numériques à bas prix. Ce qui se présente comme l’avenir de l’intelligence est donc bâti sur une économie minière planétaire qui confine à l’absurde.
Les chiffres sont éloquents. L’entraînement d’un modèle comme GPT-3 a dévoré l’équivalent de la consommation énergétique de centaines de foyers sur une année entière. Chaque puce graphique haute performance embarque dans ses circuits le lithium et le cobalt extraits de sous-sols que l’on vide pour alimenter l’appétit algorithmique. Ainsi se dessine une topographie de l’IA : sous la surface de l’écran, les kilomètres carrés de silicium, de cuivre et de néodyme s’empilent, sans jamais apparaître dans les récits édulcorés du progrès numérique.

Le 4 mai 2026, les commissaires du comté de Box Elder, dans l’Utah, ont approuvé à l’unanimité le Stratos Project, porté par O’Leary Digital et soutenu par MIDA, une agence quasi gouvernementale liée à la défense nationale. Le site couvrirait 162 km², soit une fois et demie la superficie de Paris intra-muros, et nécessiterait à pleine capacité 9 gigawatts d’électricité, près d’un sixième de la consommation moyenne française. L’objectif affiché : alimenter l’intelligence artificielle, le cloud computing et les opérations militaires critiques. L’électricité serait produite sur place par des centrales au gaz naturel, sans connexion au réseau public. Le vote est intervenu cinq semaines seulement après l’accord de principe, sans étude environnementale préalable. Quatre cents opposants se sont déplacés pour exprimer leurs inquiétudes quant à l’impact sur le Grand Lac Salé, déjà menacé, et sur les ressources hydriques d’une région en stress chronique. Le projet, prévu sur dix ans, incarne à lui seul la démesure extractive de l’économie algorithmique.
L’EXTRACTION COMME FIL CONDUCTEUR
À y regarder de plus près, ce que Whittaker et Moyrand dénoncent converge avec l’alerte plus discrète, mais non moins cruciale, du Parlement européen. Début avril 2025, les députés ont pris la mesure de leur dépendance quand la Chine a resserré son étreinte sur l’exportation de terres rares et d’aimants. Brusquement, l’Europe découvrait qu’elle n’avait ni contrôle sur ses matières premières stratégiques ni plan crédible pour garantir sa continuité technologique. L’évidence s’imposait : sans métaux critiques, pas de semi-conducteurs, pas de data centers, pas de modèle de langage à la taille démesurée.
L’extraction se révèle alors dans toute sa brutalité : qu’elle cible nos données intimes, nos sous-sols ou notre climat, elle participe de la même dynamique de servitude. Il ne s’agit pas de crises dispersées que l’on pourrait traiter séparément, mais d’une seule et même logique. Elle puise dans les sols, elle racle les conversations, elle détourne les imaginaires pour nourrir ses simulations infinies. Elle prospère de notre consentement extorqué ou de notre inconscience volontaire. Elle prospère surtout de la concentration : concentration des ressources, concentration du calcul, concentration du pouvoir.
