UNE MÉMOIRE TECHNOLOGIQUE TROP COURTE
L’histoire de l’intelligence artificielle est celle d’un enchantement cyclique. À intervalles réguliers, le récit se rejoue : une technologie promet de bouleverser l’ordre établi, les institutions s’en emparent, les discours s’enflamment, avant que la réalité n’en réduise la portée. La tribune de Rodney A. Brooks, publiée en 1988 dans Manufacturing Engineering, synthétise cette mécanique de l’illusion avec une lucidité qui n’a rien perdu de sa force. Loin de se contenter d’un regard sceptique sur les performances techniques, Brooks démontait le fantasme d’une intelligence artificielle autonome, capable de penser, d’adapter, d’interpréter. Il pointait déjà le cœur du malentendu : confondre l’exécution programmée avec la pensée vivante.
35 ans plus tard, le ministère français de la Justice publie un rapport ambitieux intitulé L’intelligence artificielle au service de la justice : stratégie et solutions opérationnelles. Ce document, destiné au Garde des Sceaux, assume une volonté ferme : intégrer l’intelligence artificielle dans les pratiques judiciaires, non comme une fin en soi, mais comme un levier structurel d’efficacité. L’heure n’est plus à la prospective incantatoire, mais à la mise en œuvre. Pour autant, ce basculement apparent dans le pragmatisme ne saurait masquer un autre risque, plus insidieux : celui d’une dépossession technique au nom de l’efficience.
DU MYTHE DE LA PENSÉE À L’INGÉNIERIE DU TRAITEMENT
Les auteurs du rapport 2025 n’évoquent jamais la création d’une justice autonome ou intelligente. À rebours des excès du passé, ils proposent une feuille de route opérationnelle articulée autour de cas d’usage précis : retranscription des auditions, tri des contentieux de masse, assistance à la rédaction. Ce n’est plus l’intelligence qui fascine, mais l’automatisation. Le rêve s’est déplacé : il ne porte plus sur les capacités mentales de la machine, mais sur sa capacité à réduire les coûts, les délais, les charges cognitives.

Le constat est en lui-même révélateur. Comme l’écrivait Brooks, ce que l’on nomme intelligence artificielle n’est bien souvent qu’un ensemble de règles, de scripts et de calculs rendus invisibles par un vernis rhétorique. Les modèles de langage actuels ne pensent pas ; ils produisent des séquences plausibles à partir de corpus gigantesques. Leur réussite tient à leur capacité à masquer leur absence de compréhension. Le rapport du ministère ne l’ignore pas. Mais il en tire une conclusion stratégique : si l’IA ne pense pas, elle peut néanmoins servir. Non pas pour juger, interpréter, arbitrer, mais pour assister. Délester l’humain de tâches mécaniques afin de libérer du temps pour ce qui reste encore irréductiblement humain.
SOUVERAINETÉ OU DÉPENDANCE MASQUÉE ?
C’est ici que le langage change de registre. Le rapport de 2025 insiste lourdement sur la nécessité d’une IA « souveraine », « éthique », « encadrée », « conforme aux normes européennes ». Il prévoit l’hébergement dans un cloud certifié, la création d’un label « IA digne de confiance en Justice », l’instauration d’audits annuels, et même l’ouverture d’un « Campus du numérique judiciaire ». Derrière ces dispositifs, une inquiétude affleure : celle de voir l’infrastructure judiciaire dépendre d’acteurs étrangers, de technologies opaques, ou de normes qui échappent à la puissance publique.
Mais cette ambition se heurte à une réalité technique inquiétante. Une étude récente de l’Université d’Oxford rappelle que seuls 32 pays disposent de centres de données spécifiquement dédiés à l’IA, et que plus de 95 % des puces nécessaires à l’entraînement des modèles sont produites aux États-Unis. Cette concentration des ressources, des clouds et des chaînes d’approvisionnement limite de facto toute prétention à une souveraineté algorithmique, y compris pour les États qui, comme la France, affichent une volonté stratégique forte, mais sans infrastructures matérielles autonomes.
Le paradoxe est cruel : plus l’administration s’efforce de structurer son autonomie logicielle, plus elle s’expose à la réalité brute des dépendances matérielles. Une IA éthique et nationale hébergée sur des puces NVIDIA n’est pas souveraine. Elle est aménagée.