Maroc. Demain, 23 septembre 2026, Latifa ira voter.
Ce n’est pas un hasard si son histoire mérite d’être racontée aujourd’hui, à la veille d’un scrutin que beaucoup d’observateurs jugent déjà joué. Avant d’être une électrice parmi 15 millions d’autres, Latifa est une femme qui a appris, toute sa vie, que les droits ne tombent jamais du ciel. Ils se conquièrent, pierre après pierre.
Elle s’appelle Latifa, un prénom courant au Maroc, un prénom doux qui signifie la bienveillante. Mais sous cette douceur se cache une détermination aussi solide que la pierre du Rif, sa région natale. À 50 ans passés, son visage porte les traces du soleil, du travail et des combats. Son regard, calme, mais ferme, raconte un pays qui change trop lentement, et des femmes qui refusent d’attendre.
Latifa est née en 1975, l’année où le Maroc lançait la Marche verte vers le Sahara. Une époque d’effervescence nationale, mais aussi de silence social. Dans son village perché au-dessus d’Al Hoceïma, les filles quittaient l’école à 12 ans pour aider à la maison. Elle, non. Son père, un ancien maçon revenu de France, avait juré qu’elle apprendrait à lire. « Si tu veux que ta fille se tienne debout, donne-lui un livre », disait-il. Ce fut sa première victoire, fréquenter l’école jusqu’au lycée, un privilège rare à l’époque.
Elle devient enseignante à Tétouan à 22 ans, dans une école publique délabrée, avec pour salaire l’espoir d’éveiller les consciences. C’est là qu’elle découvre les premières violences silencieuses. Les mariages précoces, les jeunes filles contraintes d’abandonner leurs études. Elle ne savait pas encore qu’elle deviendrait militante, mais déjà, elle refusait l’indifférence.
En 2004, lorsque la réforme du Code de la famille est adoptée, Latifa est dans la rue, au milieu de milliers de femmes, brandissant une pancarte où l’on peut lire : « La justice commence à la maison. » Elle se souvient de cette journée comme d’une aurore. Pour la première fois, elle a senti que le pays pouvait plier, sous la pression des femmes, sans se briser. Elle avait alors 29 ans, et elle avait voté pour la première fois deux ans plus tôt, aux législatives de 2002. Elle se souvient encore de la fierté mêlée d’incertitude qu’elle avait ressentie ce jour-là, en glissant son premier bulletin dans une urne.
Puis vint l’affaire Amina Filali en 2012, ce drame qui a révélé la cruauté d’une loi. Ce jour-là, Latifa pleure devant la télévision. Elle avait l’âge d’Amina lorsqu’elle rêvait encore de liberté, et elle comprend que le combat n’est pas fini. Avec d’autres militantes, elle fonde une petite association locale. Leur siège est une salle minuscule, louée à un prix dérisoire dans un quartier populaire. Sur les murs, des photos de femmes anonymes. Agricultrices, enseignantes, étudiantes, ouvrières. Chacune un visage de la même résistance.
Chaque semaine, Latifa organise des ateliers : alphabétisation, sensibilisation au droit, initiation à l’entrepreneuriat. Elle enseigne la lecture à des femmes de son âge, parfois plus âgées, qui tracent leur prénom pour la première fois à 50 ans. Elle leur dit : « Écrire, c’est déjà un acte de liberté. » Depuis quelques années, elle ajoute une phrase à cette leçon : « Voter aussi. Même quand on doute du résultat, on ne doute pas du geste. »
En 2018, elle participe à la campagne contre les violences faites aux femmes, lorsque le Parlement adopte timidement la loi 103-13. Cette loi, bien qu’imparfaite, interdit enfin le harcèlement sexuel et reconnaît certaines formes de violence domestique. Latifa applaudit, mais reste lucide. Elle sait que dans les tribunaux, les femmes continueront souvent à perdre, faute de témoins, faute de preuves, faute d’écoute. Elle le répète souvent : « Les lois changent lentement, les mentalités changent encore plus lentement. »
Dans les manifestations, elle marche toujours au premier rang. Elle ne crie pas plus fort que les autres, mais sa présence apaise. Les jeunes militantes l’appellent Lalla Latifa, comme on dit Madame ou Mère Latifa. Elles voient en elle une pionnière, une passeuse d’espoir.
Chez elle, dans un appartement modeste de Tétouan, un portrait de Mohammed V côtoie une photo en noir et blanc de Fatema Mernissi, la grande sociologue féministe disparue en 2015. Latifa aime citer cette phrase de Mernissi : « Si la femme est le futur de l’homme, c’est que l’homme n’a pas encore compris son présent. » Elle la répète à ses élèves, à ses collègues, à ses propres enfants.
Son fils aîné, étudiant en droit à Rabat, milite désormais pour la réforme de la justice familiale. Sa fille cadette rêve de devenir députée. Latifa sourit, elle se tait, elle observe. Elle sait qu’une bataille n’est jamais gagnée, mais qu’elle peut être transmise.
Quand on lui demande pourquoi elle continue à manifester, à enseigner, à se battre malgré la fatigue et les désillusions, elle répond simplement : « Parce que je veux mourir en sachant que ma fille n’aura plus peur de marcher seule dans la rue ».
Latifa n’est pas une héroïne, elle n’a pas de statue ni de titre honorifique. Elle n’a que sa voix, son courage et la conviction que la dignité ne se négocie pas. À travers elle, c’est tout un pays qui cherche à se réconcilier avec ses femmes, avec lui-même.
Demain, elle se lèvera tôt, comme chaque jour de scrutin. Elle sait déjà ce qu’on dira après, que les jeux étaient faits d’avance, que certains noms de ministres circulaient avant même l’ouverture des bureaux, que la démocratie marocaine ressemble parfois à une enseigne qu’on exhibe pour les touristes. Elle n’est pas naïve. Mais elle pense aussi à la fille de 12 ans qu’on retirait de l’école dans son village, à la loi de 2004, à celle de 2018, à toutes ces pierres posées une à une, contre l’avis de ceux qui juraient que rien ne changerait jamais. Une urne imparfaite reste une urne. Et une pierre qu’on ne pose pas ne construit jamais rien.
Et peut-être qu’un jour, quand l’histoire du Maroc se réécrira à la lumière de ses citoyennes, on se souviendra que des femmes comme Latifa ont posé les premières pierres. Des pierres patientes, solides, obstinées, comme la terre elle-même. Et que le 23 septembre 2026, l’une de ces pierres avait la forme d’un bulletin plié dans une main tremblante, mais décidée.
N’oublions jamais que « la meilleure qualité chez un Marocain, c’est sa femme » et que ce 23 septembre, ce sont des milliers de femmes comme Latifa qui iront, malgré tout, déposer leur pierre dans l’urne.