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LA LIBERTÉ D’EXPRESSION, NOUVEAU VIRUS POLITIQUE ?

La lutte contre la désinformation transforme progressivement la liberté d'expression en objet de surveillance. Entre pré-bunking, contrôle des discours et filtrage préventif des idées, c'est l'équilibre même de la démocratie qui se trouve remis en question.

Portrait d'une femme avec la bouche recouverte d'un ruban noir portant le mot « SPEAK », symbole de la censure, de la liberté d'expression et du contrôle de la parole.
La liberté d'expression ne disparaît pas toujours sous la contrainte. Elle peut aussi s'effacer lorsqu'une société accepte que certaines idées soient filtrées avant même d'être entendues.

UN DROIT FONDAMENTAL FRAGILISÉ

Je m’interroge depuis longtemps sur le devenir de la liberté d’expression dans nos sociétés occidentales. Montesquieu affirmait que

« La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent. »

Or, nous assistons aujourd’hui à une érosion progressive de ce droit fondamental, désormais menacé sous le couvert de la lutte contre la désinformation. L’écrivain britannique Andrew Doyle, défenseur acharné de la libre parole, a récemment publié un texte intitulé La liberté d’expression n’est pas un virus. Dans cet article, il met en lumière les nouveaux périls qui pèsent sur ce droit essentiel, tant en Europe qu’au-delà.

L’ARGUMENT DU « MAIS » ET LA DÉRIVE DU LANGAGE

Doyle dénonce l’hypocrisie de ceux qui commencent leurs déclarations par

« Je crois à la liberté d’expression, mais… »

Cette formule, qui semble concéder un principe avant de le vider de sa substance, devient le prélude systématique à des restrictions. Les termes de « désinformation », « mésinformation » ou « discours de haine » servent alors de prétextes pour pénétrer dans la sphère des idées et y tracer les limites de ce qui est jugé acceptable.

Doyle en donne un exemple glaçant. L’ancien secrétaire d’État américain John Kerry regrettait récemment que, face à la désinformation, « le Premier Amendement soit un obstacle majeur pour, en quelque sorte, l’éradiquer purement et simplement ». Quand le sommet d’un État déplore ouvertement que la liberté d’expression l’empêche de faire taire, le masque tombe.

L’EUROPE COMME LABORATOIRE DE CONTRÔLE

Ses inquiétudes s’accroissent face aux récentes annonces d’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne. Celle-ci a présenté un « bouclier européen de la démocratie » censé protéger les citoyens de l’Union contre la désinformation étrangère. Doyle souligne l’ironie d’une telle initiative lorsqu’elle émane d’une dirigeante non élue à la tête d’une institution qui, depuis longtemps, grignote la souveraineté des États membres.

DE LA CRISE SANITAIRE BIOLOGIQUE À LA CRISE SANITAIRE INFORMATIONNELLE

C’est Doyle qui a mis au jour le glissement, et il ne l’a pas inventé : il l’a cité. Au sommet de Copenhague, en février 2025, von der Leyen expose sa doctrine sans détour. « À mesure que la technologie évolue, nous devons bâtir une immunité sociétale face à la manipulation de l’information », déclare-t-elle. Puis vient l’aveu, presque candide :

« Pensez la manipulation de l’information comme un virus. Plutôt que de traiter l’infection une fois qu’elle a pris, mieux vaut vacciner, pour que le corps soit immunisé. »

La méthode porte un nom, le pré-bunking : immuniser les esprits contre une idée avant même qu’ils ne la rencontrent. Qu’on relise cela à froid. La présidente non élue de la Commission européenne propose d’inoculer aux citoyens un vaccin contre certaines pensées. Doyle a le trait juste : on croirait Philip K. Dick à la plume du discours. Le « pré-bunking » rejoint le « pré-crime » et le « crime par la pensée » au lexique de l’autocrate.

Le 10 septembre 2025, dans son discours sur l’état de l’Union, la même logique se déploie à ciel ouvert. La désinformation, y affirme-t-elle, « divise nos sociétés » et « érode la confiance non seulement dans la vérité, mais dans la démocratie elle-même ». D’où son « bouclier européen de la démocratie » et son « Centre européen pour la résilience démocratique », chargés de surveiller et de détecter la parole suspecte. Le registre est celui de l’épidémie : surveillance, détection, immunité, résilience. On réactive l’imaginaire des confinements de 2020 pour transposer l’état d’urgence au champ de la parole. Campagnes massives, encadrement renforcé des plateformes, subventions aux médias jugés fiables : le vocabulaire sanitaire devient l’outil rêvé d’une régulation toujours plus intrusive de ce que nous avons le droit de dire.

L’IMPUISSANCE INDUSTRIELLE COMME TOILE DE FOND

Cet usage du registre sanitaire prend une résonance particulière si l’on considère le silence persistant de l’Union sur les enjeux industriels. Un an après la publication du rapport Draghi, censé relancer l’ambition économique européenne, les industriels dénoncent une inaction totale. Les droits de douane américains continuent de détourner des concurrents, tandis que l’Europe s’enferre dans des débats théoriques sur l’arrêt de la vente des véhicules thermiques à l’horizon 2035. Ilse Henne, membre du directoire de ThyssenKrupp, a exprimé sa colère en rappelant que la production de voitures et d’acier sur le continent exige des décisions concrètes et immédiates. L’exaspération des industriels révèle l’écart entre une rhétorique politique mobilisée pour désigner la désinformation comme menace sanitaire, et une incapacité manifeste à répondre aux urgences matérielles qui conditionnent pourtant la survie économique de l’Europe.

Bonheur et injonction : la joie sous contrainte
Le bonheur s’impose comme norme et marchandise, transformant la douleur en faute. Entre discours biologiques simplifiés et injonctions sociales, la joie devient obligation. Résister à cette tyrannie suppose de réhabiliter la mélancolie et la lucidité.

QUI SURVEILLERA LES SURVEILLANTS ?