LA DÉFAITE DU SURCODAGE
Tout a commencé par une expérience en apparence anodine : une intelligence artificielle généraliste, ChatGPT, a été confrontée à une Atari 2600 sur un jeu d’échecs archaïque, Video Chess. Ce duel absurde, initié par l’ingénieur Robert Caruso, a débouché sur un résultat déconcertant : la console de 1977, dotée d’un algorithme primitif, a vaincu la puissante IA de 2025.
Pourquoi ce revers ? Parce que ChatGPT ne « joue » pas aux échecs. Il prédit des phrases. Et dans ce contexte, les erreurs n’ont pas tardé : confusions entre les pièces, coups illégaux, absence de vision stratégique. Même en notation échiquéenne, l’IA a persisté à commettre des maladresses grotesques. C’était moins une partie qu’une démonstration. Non pas de puissance, mais de déphasage.
Ce décalage entre l’intelligence supposée et la performance réelle souligne une vérité crue : les IA généralistes ne comprennent ni le jeu ni ses finalités. Elles simulent une compétence par accumulation de données, sans jamais accéder à l’intention ou à la logique propre d’une situation. Quand la réalité exige plus qu’une moyenne statistique, elles s’effondrent. La partie d’échecs en a été l’allégorie tragique.
UNE VOIX SANS CORPS
Quelques semaines plus tard, j’ai mené ma propre expérience. Un soir, mue par la curiosité, j’ai interrogé une IA sur des questions politiques : l’accès aux soins, l’euthanasie, le vote à 16 ans. Les réponses étaient techniquement solides. Mais froides. Désincarnées. Aucune émotion, aucun doute, aucune mémoire. Juste des corrélations.

Alors j’ai posé la question : faut-il donner une voix politique aux IA ? Non pas un droit de vote, mais un pouvoir d’influence, une légitimité normative ? Car aujourd’hui, elles rédigent déjà des discours, analysent des lois, optimisent des campagnes. En Estonie, au Royaume-Uni, en Chine, elles sont déjà des auxiliaires du droit. En France, certains élus les préfèrent même à leur conseil municipal.
Mais là est le danger. Une IA ne vote pas. Elle ne ressent pas. Elle ne désire ni carrière ni justice. Elle calcule. Et ce calcul, dépourvu d’affects, s’impose comme une rationalité dépolitisée. Pourtant, la politique est tout sauf cela : c’est un lieu de conflit, d’incertitude, de valeurs en tension. Elle exige de prendre parti, de porter un regard situé. L’IA, elle, ne regarde pas. Elle scanne.
LE SPECTRE DE LA DÉLÉGATION
Emmanuel Moyrand le formule avec brio : confier une part de la décision politique à une entité non incarnée, c’est renoncer à la souveraineté humaine. Ce n’est pas la compétence qui fonde la légitimité, mais la responsabilité éthique. Or l’IA n’est redevable à personne. Si ses suggestions inspirent une loi liberticide, qui sera comptable ? Le codeur, l’utilisateur, ou le vide juridique ?
La tentation de déléguer est grande. Parce que l’IA ne se fatigue pas. Parce qu’elle ne se trompe qu’à l’intérieur de ses données. Parce qu’elle n’a ni ego ni ambitions. Mais c’est justement cette absence qui la rend incompatible avec l’arbitrage moral. Une loi n’est pas une suite d’optimisations. C’est un choix humain, dans sa complexité et son inachèvement.
