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MAFFESOLI, OU LA GÉNÉALOGIE DU CONSENTEMENT : LIRE Mes Tribus

Michel Maffesoli nous envoie Mes Tribus. Plutôt qu’un éloge, une mise à l’épreuve : le sociologue fournit la généalogie du consentement, du mythe du Progrès à la trahison des clercs ; LES LETTRES LIBRES en tient les pièces. Où il dit réenchantement, nous disons vérification.

Montage avec la couverture de Mes Tribus, un portrait de Michel Maffesoli devant sa bibliothèque et le logo de LES LETTRES LIBRES.
Deux visages de Michel Maffesoli, entre l’homme de l’institution et le penseur en peintures de guerre, pour une confrontation entre raison sensible et exigence de preuve.

CHAPEAU

Nous ne rendons pas compte des livres. Nous les interrogeons. Michel Maffesoli nous a fait parvenir Mes Tribus, récit d’une vie de pensée, et l’ouvrage mérite mieux qu’un éloge : une confrontation. Ce que le sociologue y déploie sous forme de souvenirs, la faillite d’une caste intellectuelle, le mythe du Progrès érigé en religion d’État, la censure des voix dissidentes, LES LETTRES LIBRES le documente depuis des mois, loi après loi, dispositif après dispositif. Là où il fournit la généalogie, nous tenons les pièces à conviction. Mais avant de confronter, encore faut-il comprendre pourquoi Michel Maffesoli demeure l’un des très rares sociologues français dont les intuitions continuent d’éclairer le présent. C’est seulement à cette condition que le dialogue peut commencer.

UN DEMI-SIÈCLE À CONTRE-COURANT

Pour qui découvre son nom sans avoir lu son œuvre, Michel Maffesoli est d’abord une date et un lieu : le 14 novembre 1944, Graissessac, un village de mineurs de l’Hérault dont la solidarité populaire n’a jamais quitté sa pensée. Élève de l’anthropologue Gilbert Durand, héritier d’une sociologie de l’imaginaire qui prend au sérieux ce que la raison savante congédie, il fonde en 1982 le Centre d’études sur l’actuel et le quotidien, puis occupe une chaire à la Sorbonne. En 1992, l’Académie française lui décerne le Grand Prix des sciences humaines. On ne parle pas ici d’un marginal, mais d’un homme installé au cœur de l’institution qu’il n’a cessé de contredire.

Sa contribution durable tient en un livre, Le temps des tribus, paru en 1988 et traduit en neuf langues. Maffesoli y nomme les « tribus » une génération avant que le mot ne devienne banal, et diagnostique le déclin de l’individualisme au profit d’une socialité communautaire, effervescente, émotionnelle, où la logique de l’affect prend le pas sur celle de l’identité. Ce qu’il appelle la postmodernité n’est pas un slogan, mais un constat : la fin du grand récit du Progrès, le retour du temps cyclique, du lien communautaire et de la raison sensible. Sa méthode consiste à prendre au sérieux ce que la raison savante relègue volontiers dans le non-rationnel : les affects, les mythes, les rites, les imaginaires et les formes ordinaires de l’être-ensemble.

Cette singularité lui a valu une hostilité rare. Elle a deux racines. La première est une vieille blessure de caste : élu à la Sorbonne au début des années quatre-vingt face à Jean-Claude Passeron, proche collaborateur de Pierre Bourdieu, Maffesoli est devenu, dans le temple bourdieusien de la sociologie française, l’intrus qu’on ne pardonne pas. La seconde est un séisme : en avril 2001, il dirige et fait soutenir, devant un jury présidé par Serge Moscovici, une thèse de sociologie de l’astrologue Élizabeth Teissier, portant sur la réception de l’astrologie dans les sociétés postmodernes. La discipline s’embrase. Une pétition le déclare « antirationaliste et antiscientifique » et recueille des milliers de signatures.

On peut tenir l’affaire pour une faute de jugement, et la thèse elle-même pour faible, ses défenseurs les plus tièdes l’ont concédé. Mais on ne confondra pas la critique épistémologique légitime et la mise à mort rituelle. Ce que la meute défendait, sous couvert de méthode, c’étaient aussi les frontières d’une discipline et le monopole d’une manière de penser. Maffesoli l’a payé d’un exil intérieur qu’il dit porter avec indifférence. Peu d’auteurs français auront été à la fois si lus, si traduits, jusqu’au Brésil et au Mexique où des laboratoires ont repris le nom de son centre, et si méprisés chez eux.

C’est cet homme-là que nous lisons. Ni en accusateurs, la meute a déjà donné, ni en dévots. Car sur le fond du reproche, cet antirationalisme que ses ennemis brandissaient, nous ne donnerons pas entièrement tort à ses adversaires, quoique pour des raisons qui ne sont pas les leurs. Nous y viendrons. Auparavant, il faut entrer dans le livre.

UN ÉMÉRITE EN PEINTURES DE GUERRE

La couverture donne le ton avant la première ligne. Le professeur émérite de la Sorbonne, membre de l’Institut universitaire de France, s’y montre le visage strié de peintures rituelles, pipe aux lèvres et smoking impeccable. L’image est un manifeste, celui d’un homme de la caste qui, un demi-siècle durant, s’est employé à en déserter les codes. Le livre s’ouvre sur une devise latine, « Unus ego et multi in me », un et multiple en moi : toute la pensée des tribus tient dans ce fil.

On ne saurait parler de Maffesoli sans dire un mot de sa manière. Il ne raisonne pas comme un démonstrateur : il procède par éclats, par souvenirs, par aphorismes et par images. Le premier chapitre se place sous le signe des Parerga et paralipomena de Schopenhauer, ces « accessoires et restes » : formules ciselées, latin convoqué, images de dandy, une prose qui préfère la fulgurance à la preuve. C’est séduisant, souvent juste, parfois agaçant. On y trouve le meilleur, une pensée qui frappe, et le plus discutable, une pensée qui se dispense parfois de se justifier. Cette manière est déjà, en soi, une position philosophique, et nous y reviendrons.

Mes Tribus (Éditions du Cerf, 2026) est un récit, mais il porte une thèse. Contre la Modernité et sa flèche du Progrès, la postmodernité renoue avec le temps cyclique, le lien communautaire, la sagesse des tribus. Nous ne le lisons pas en disciples, mais en rédaction indépendante dont la devise, Liberté des voix, croise en plus d’un point ce que le sociologue nomme la parole libre. De cette rencontre naissent un accord de diagnostic et un désaccord de méthode qu’il serait malhonnête de taire.

UN CLERC QUI TÉMOIGNE CONTRE SA CASTE

Le chapitre que Maffesoli consacre à la trahison des intellectuels reprend, sans le trahir, le vieux réquisitoire de Julien Benda, La trahison des clercs (1927). Les intellectuels, voués à discerner l’ordre des choses, prévariquent par lâcheté, par démission, ou par fidélité têtue à des systèmes jadis vivants et désormais saturés. Maffesoli va plus loin que la citation : il vise la caste médiatico-politique, et ces intellectuels devenus, sous sa plume, les « petits chiens » qui la suivent aveuglément. La charge vaut d’abord par son émetteur. C’est un homme de la Sorbonne qui témoigne contre la Sorbonne.

Ce diagnostic, nous l’avons établi de l’extérieur, par les faits. Dans L’empire invisible, nous décrivions le paradoxe d’une caste journalistique qui a troqué l’idéal de la presse libre contre les conforts de l’alignement, jusqu’à ce chiffre glaçant : 128 journalistes tués en 2025, prix du refus pour ceux qui n’ont pas plié. Dans Le Canada technoprogressiste, nous ouvrions sur le discours de Soljenitsyne à Harvard, en 1978, et son diagnostic d’un déclin du courage, d’un rationalisme sans transcendance où le progrès matériel devient sa propre fin. Maffesoli et Soljenitsyne se rejoignent par-delà tout ce qui les sépare : la même asphyxie morale des élites. La différence tient à la posture. Nous en avons fait une enquête. Maffesoli en fait une confession.

LE MYTHE DU PROGRÈS ET SA MISE EN ŒUVRE

Le cœur de Mes Tribus est une généalogie. Contre le linéarisme qu’il juge benêt, cette croyance en une histoire tendue vers un mieux perpétuel, Maffesoli oppose la conception épochale du monde, faite de cycles, qu’il défend depuis ses premiers livres. Le progressisme y apparaît comme une idéosophie totalitaire qui, au nom du « mythe du Progrès » et sous les couleurs de l’idéal démocratique, entreprend de mettre au pas un peuple dont les élites méprisent la manière d’être. Le mot « populisme », observe-t-il, est l’indice de ce mépris : il resurgit chaque fois que le peuple rappelle qu’il existe. À l’abstraction du Progrès, il oppose ce qu’il nomme d’un « oxymore qui m’est cher », « l'enracinement dynamique », et « l’aspect irréfragable de la sagesse populaire ».

Ce que Maffesoli théorise, nous l’avons vu passer aux actes. Le titre même de notre essai, Le Canada technoprogressiste, dit la chose : le technoprogressisme est le mythe du Progrès muni d’une infrastructure. La loi C-11 confie à une agence non élue, le CRTC, le soin de régler les algorithmes et de restreindre la visibilité des contenus jugés non conformes. La loi C-9 criminalise certaines émotions. Le tout au nom de l’efficacité, de l’inclusion, de la lutte contre les contenus nuisibles. Là où le sociologue nomme une idéosophie, nous relevons une glaciation morale équipée de textes de loi. La généalogie et le dossier disent la même chose, l’une en amont, l’autre en aval.