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LA POLITIQUE MISE EN DONNÉES : TRANSPARENCE DÉMOCRATIQUE OU NOUVEAU POUVOIR INVISIBLE ?

La promesse politique devient un objet mesurable. Entre open data, plateformes d’évaluation et logiques algorithmiques, la démocratie glisse d’un débat sur le bien commun vers une gouvernance fondée sur la métrique, où la transparence peut engendrer une nouvelle forme d’opacité.

Électeurs déposant leur bulletin dans des urnes lors d’un scrutin municipal, illustration de la mise en données de la démocratie et des processus électoraux numériques.
La démocratie contemporaine ne disparaît peut-être pas dans le silence des urnes, mais dans les infrastructures invisibles qui organisent désormais notre lecture du pouvoir.

LA PROMESSE DISPERSÉE, OU LA FICTION DU CITOYEN LECTEUR

Pendant des décennies, le programme électoral a fonctionné comme une fiction bien entretenue. On imprimait des professions de foi, on les glissait dans les boîtes aux lettres, on supposait que les électeurs les liraient, les compareraient, en tireraient des conclusions éclairées. La démocratie représentative reposait en partie sur cette image du citoyen attentif, armé de ses documents officiels, arbitrant souverainement entre des projets concurrents. La réalité était tout autre. Ces textes constituaient une littérature politique largement non lue, dispersée dans l’espace public sans structure ni mémoire collective, protégée par sa propre opacité.

Un sondage de l’institut CSA indique que 47 % des Français déclarent lire attentivement une profession de foi, tandis que 43 % se contentent de la parcourir rapidement. Ce chiffre, présenté comme rassurant par ceux qui organisent les élections, dit en réalité l’inverse de ce qu’il prétend démontrer : même dans l’hypothèse la plus favorable, la moitié du corps électoral aborde le principal document programmatique d’une campagne avec une attention distraite. L’autre moitié, implicitement, ne le lit pas du tout.

C’est dans ce paysage que s’est inscrite, en mars 2026, l’initiative de SensPolitique, plateforme française d’analyse électorale qui a publié l’évaluation de plus de 2 000 professions de foi dans les plus grandes villes de France à l’occasion des élections municipales. La démarche est méthodique : chaque document est évalué selon trois critères, la pertinence municipale, la faisabilité budgétaire et la cohérence interne. Les résultats sont rendus publics, comparables, classables. À Besançon, par exemple, l’observatoire a attribué la note maximale de 9/10 à la liste conduite par Anne Vignot, soulignant la présence de propositions chiffrées et d’une dimension budgétaire jugée structurante, tandis que la liste Fagaut recevait 6,9/10 pour absence totale de référence au budget municipal. Une liste d’extrême gauche obtenait 1,5/10, son programme ayant été jugé national et non municipal.

La promesse politique cesse d’être un objet rhétorique. Elle devient un objet mesurable. La politique entre dans l’ère de la quantification.

DE LA PROCÉDURE À LA MÉTRIQUE : LE MÊME GLISSEMENT

Ce mouvement n’est pas seulement technique. Il prolonge une transformation plus ancienne que la philosophe du droit Valérie Bugault a analysée avec une constance remarquable depuis plus de deux décennies : la substitution progressive de la finalité par la procédure dans les systèmes juridiques et politiques contemporains.

Dans son propre cadre théorique, développé notamment à travers le projet Révoludroit et sa Charte des valeurs intangibles, Bugault identifie une rupture historique majeure. Le droit naturel, tel que l’avait structuré la tradition thomiste, ordonnait la loi positive vers une fin : le bien commun, la dignité de la personne humaine, la cohésion des communautés. La modernité juridique issue des XVIe et XVIIe siècles a progressivement vidé cet horizon téléologique pour lui substituer la volonté majoritaire, le compromis procédural, la légalité formelle. Le droit ne vise plus un bien commun supérieur, il agrège des droits particuliers et enregistre des rapports de force.

Ce que les plateformes d’analyse électorale réalisent est la continuation exacte de ce mouvement, appliquée non plus au droit, mais à la parole politique elle-même. On ne demande plus à un programme électoral d’être orienté vers une finalité partagée, vers une conception du bien commun ou de la justice sociale. On lui demande d’être cohérent, budgétairement crédible, municipalement pertinent. Ces trois critères sont des critères procéduraux et formels. Un programme parfaitement nihiliste sur le plan des valeurs peut obtenir 10/10 s’il est bien chiffré et localement ciblé. Un programme porteur d’une vision substantielle du bien commun peut être sanctionné s’il manque de précisions budgétaires.

La métrique a remplacé la téléologie, et personne n’a vraiment remarqué le moment où cette substitution s’est produite.

L’OPEN DATA COMME LÉGITIMITÉ FORMELLE

La réponse de Sylvain Rutten, interrogé sur la méthode d’évaluation de la faisabilité financière des programmes, est elle-même révélatrice. « Toutes les données viennent de l’État. Tous les comptes sont publics », écrit-il. L’argument est celui de l’open data : la plateforme ne prétend pas produire une expertise politique autonome, elle structure des données publiques déjà disponibles.

Cette réponse est intellectuellement honnête et méthodologiquement insuffisante. La disponibilité des données ne dit rien sur leur interprétation. Affirmer que les chiffres viennent de l’État ne résout pas la question de savoir comment on passe d’un budget municipal publié à une évaluation de la « faisabilité » d’une promesse électorale. Cette transformation implique des choix, des pondérations, des critères implicites qui ne sont pas neutres. Qui décide qu’une promesse de rénovation énergétique est « crédible » et qu’une promesse de démocratie participative est « vague » ? Qui fixe le seuil à partir duquel l’absence de chiffrage devient un défaut rédhibitoire ?

L’open data est le nouveau droit naturel des systèmes techniques : une légitimité supposée préalable à toute discussion, un fondement qui se dispense de justification parce qu’il semble objectif. Mais l’objectivité des données brutes disparaît dès l’instant où commence le travail d’interprétation. Et c’est précisément ce travail d’interprétation que les plateformes d’analyse effectuent, en grande partie de façon opaque, en tout cas sans que les critères soient soumis à un débat démocratique.

La question reste donc entière : quelle est la méthode d’analyse utilisée pour qualifier la faisabilité financière des programmes ? L’open data est une base précieuse. La méthode d’interprétation, elle, appartient à ceux qui construisent la plateforme.

LE PARADOXE DE LA TRANSPARENCE

Ces outils se présentent comme des instruments d’émancipation citoyenne. Ils promettent ce que la démocratie n’a jamais réussi à tenir : une information accessible, comparée, structurée, permettant à chaque électeur de juger les programmes en connaissance de cause. Cette promesse est réelle. La mise en données des professions de foi rend visible ce qui était invisible, audite ce qui était incontrôlable, compare ce qui était dispersé.

Mais elle introduit simultanément une médiation nouvelle dont la nature mérite examen. Le citoyen ne lit plus directement le programme d’un candidat : il lit l’interprétation qu’une infrastructure technique a produite de ce programme. Cette infrastructure n’est pas neutre. Elle porte des présupposés sur ce qu’est un bon programme, sur ce que signifie la crédibilité budgétaire, sur la hiérarchie implicite entre cohérence formelle et vision politique. Elle transforme une question politique, celle de savoir ce qu’une commune devrait devenir, en une question technique, celle de savoir si les propositions sont bien chiffrées.