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L’EMPIRE INVISIBLE : QUAND LA PRESSE SE FAIT INSTRUMENT DU POUVOIR (partie 1)

Cet essai analyse la manière dont les médias, sous influence politique et économique, façonnent les récits, marginalisent les voix dissidentes et participent à une fabrique du consentement qui fragilise le pluralisme et la confiance démocratique.

Morceaux de journaux froissés avec les mots reality et fake news illustrant la manipulation de l’information, la propagande médiatique et la fabrique du consentement
Entre mise en scène du réel et effacement du contradictoire, l’information cesse d’éclairer pour orienter. Ce qui se joue n’est plus seulement la vérité des faits, mais le pouvoir de les faire advenir.

L’INFORMATION COMME CHAMP DE BATAILLE

Dans un monde saturé d’informations, où chaque nouvelle chasse la précédente dans un flux ininterrompu, la question du contrôle des médias revêt une lucidité particulière. Il ne s’agit plus seulement de s’informer, mais de comprendre comment l’information elle-même devient une arme. L’histoire, cette vieille pédagogue à la mémoire vive, nous rappelle que la guerre ne se mène jamais uniquement sur les champs de bataille : elle se joue aussi dans les esprits. La bataille des récits accompagne invariablement les conflits armés, parfois avec plus de férocité encore.

Difficile, en observant notre actualité, de ne pas songer aux mécanismes exposés avec rigueur par Anne Morelli dans Principes élémentaires de propagande de guerre. Cette historienne belge, professeure à l’Université libre de Bruxelles, a synthétisé en dix points les procédés récurrents par lesquels les États, en période de guerre, façonnent l’opinion publique. Inspiré des travaux d’Arthur Ponsonby, ce décalogue de la propagande résonne aujourd’hui avec une troublante familiarité.

« Nous ne voulons pas la guerre », affirment les gouvernements, même lorsqu’ils la préparent en coulisses. L’ennemi est seul responsable, dit-on. Il faut incarner le mal pour mieux le combattre, et l’on ne tarde pas à diaboliser un chef, à lui prêter toutes les turpitudes. Pendant ce temps, les atrocités sont toujours le fait de l’adversaire, jamais de nos propres troupes. N’est-ce pas, pourtant, ce que nous lisons, voyons, entendons chaque jour, dans ce concert parfaitement orchestré ?

LA FABRIQUE DU CONSENTEMENT

Derrière ces discours lissés, une mécanique bien huilée s’impose. Elle active les affects, mobilise les figures morales, invoque la patrie, les droits humains, la paix, jamais les intérêts géopolitiques ou économiques. Ceux qui osent douter sont aussitôt relégués au rang de traîtres ou d’alliés de l’ennemi. On convoque des artistes, des intellectuels, des experts pour légitimer la ligne officielle. Et l’on fait taire, plus ou moins subtilement, les voix discordantes.

Malcolm X avait vu juste lorsqu’il affirmait que la presse pouvait apprendre au peuple à haïr les opprimés et à aimer ceux qui les oppriment.

Sa mise en garde résonne avec clairvoyance alors que l’on assiste à une convergence inquiétante entre les sphères médiatique et politique. Quand les lignes éditoriales épousent trop souvent les intérêts des gouvernements ou des grands groupes, il devient difficile de distinguer l’information de l’endoctrinement.

UNE INDÉPENDANCEEntre mise en scène du réel et effacement du contradictoire, l’information cesse d’éclairer pour orienter. Ce qui se joue n’est plus seulement la vérité des faits, mais le pouvoir de les faire advenir. SOUS CONDITION

L’exemple de l’Agence France Presse illustre bien cette ambivalence. Née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte où l’on voulait en finir avec la presse aux ordres du pouvoir ou de l’argent, l’AFP fut fondée par l’Ordonnance du 30 septembre 1944 comme une institution singulière, sans actionnaires, avec un statut hybride. L’idée d’une information indépendante et pluraliste y était inscrite dès l’origine.

Mais dans les faits, le financement partiel de l’agence par l’État soulève une question fondamentale : une structure aussi dépendante peut-elle prétendre à une neutralité réelle ? Dès la fin des années 1960, l’État français assurait 55 % de son chiffre d’affaires. Cette dépendance, même indirecte, ne peut qu’influencer, au moins par capillarité, les choix éditoriaux, les priorités de traitement, les silences consentis.

Albert Einstein résumait cette emprise comme suit :

« Cette minorité des dirigeants de l’heure a dans la main tout d’abord l’école, la presse et presque toujours les organisations religieuses. C’est par ces moyens qu’elle domine et dirige les sentiments de la grande masse dont elle fait son instrument aveugle. »

Une telle citation n’a rien perdu de sa pertinence.

LE CAS RADIO FRANCE : IMPARTIALITÉ AFFICHÉE, PARTIALITÉ ASSUMÉE

L’actualité récente en fournit une illustration éclatante. Xavier Azalbert, dans sa réponse à la tribune de Vincent Meslet, directeur éditorial de Radio France, dénonce la duplicité d’un discours qui se prétend garant d’un « débat honnête » alors qu’il sert en réalité de masque à une ligne idéologique marquée. Azalbert rappelle que Meslet revendiquait dès 2015 un engagement politique affirmé, ce qui fragilise son autorité à incarner l’impartialité.

Il accuse la radio publique d’opérer une sélection des idées tolérées, réservant ses antennes aux positions progressistes ou écologistes jugées conformes. Les propos d’Adèle Van Reeth, directrice de France Inter, affirmant que certaines catégories d’opposants, climatosceptiques, antivax ou « fachos », ne mériteraient pas de tribune, sont cités comme preuve d’une censure revendiquée au nom de « l’intérêt général ».

La prétention de Radio France à incarner le pluralisme est contestée : alignement idéologique, collusions supposées avec le Parti socialiste, chute de confiance des auditeurs, autant d’indices qui révèlent une dérive vers un magistère moral insupportable. Azalbert conclut que la tribune de Meslet ne vise pas à réhabiliter le débat, mais à conforter un pouvoir idéologique qui discrédite la mission de service public.