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SOUVERAINETÉ EUROPÉENNE LIVRÉE AU SERVICE DES AUTRES PUISSANCES

Débranchée de l’IA américaine du jour au lendemain, prise entre le verrou de Washington et l’offensive chinoise, l’Europe ne contrôle plus ses infrastructures. De Ciril Group à l’affaire Fable 5 : anatomie d’une souveraineté livrée à la découpe.

Vue spatiale nocturne de l'Europe illuminée par les lumières des villes, révélant les contours fragmentés du continent sur fond d'obscurité, symbolisant les enjeux de souveraineté européenne.
La souveraineté ne disparaît pas d'un seul coup. Elle s'érode lorsque les infrastructures, les normes et les technologies essentielles passent progressivement sous contrôle extérieur.


UNE SOUVERAINETÉ SOUS TENSION, ENTRE DISCOURS ET RÉALITÉS

L’Europe invoque sans relâche la souveraineté. Mais qu’entend-elle par là ? Sur le terrain, trois lignes de faille apparaissent : une dépendance technologique à des acteurs extraterritoriaux, une fragmentation de l’ordre sécuritaire dans certains espaces, et une stratégie militaire réduite à des postures bilatérales. Cette combinaison affaiblit sa capacité d’autonomie, tandis que les solutions immédiatement accessibles restent largement sous-exploitées. Dans ce contexte, l’initiative Proxmox 8.3 ne saurait être tenue pour une panacée, mais elle incarne un signe d’autonomie possible, à rebours d’une Europe qui proclame davantage qu’elle ne construit.

L’INFRASTRUCTURE MATÉRIELLE D’UNE SOUVERAINETÉ NIÉE

La dépendance européenne aux composants stratégiques est désormais systémique. L’affaire Nvidia le montre : les autorités chinoises ont convoqué l’entreprise sur des suspicions de « portes dérobées » dans ses puces H20 destinées à l’IA. Ces composants, d’une complexité extrême (plus de 200 milliards de transistors gravés en 2 nm), échappent à toute vérification sans outils de rétro-ingénierie avancés, outils que l’Europe ne possède pas. Elle achète à l’aveugle ce qu’elle ne peut ni produire, ni auditer, ni aménager.

Quand le géant se dresse : le choc chinois de 2026
La Chine avance désormais comme une puissance capable d’imposer ses infrastructures, ses standards et ses dépendances stratégiques.

À cette vulnérabilité structurelle s’ajoute une dépossession progressive des acteurs du cloud souverain. Le rachat de Ciril Group, éditeur français de logiciels et opérateur de services cloud sécurisés pour les collectivités locales, par le fonds américain Carlyle, en est une illustration inquiétante. Cette opération place entre des mains extra-européennes un acteur stratégique des infrastructures administratives locales. Ce transfert de propriété signe la fin d’une indépendance en apparence solide.

L’inquiétude n’est pas illusoire : la loi américaine Chip Security Act ainsi que le Cloud Act permettent aux autorités américaines d’accéder ou de désactiver des systèmes déployés chez leurs alliés. Autrement dit, une partie des infrastructures européennes (centres de données ou serveurs militaires) pourrait être soumise à un contrôle étranger. L’illusion d’une compétence stratégique s’effrite : il ne reste que le constat d’une dépossession matérielle.

Cette dynamique ne relève pas d’accidents isolés, mais de procédures systématiques d’ingérence sur deux décennies, au détriment de la souveraineté européenne. Le cas Airbus, placé sous la coupe de juridictions américaines via le Foreign Corrupt Practices Act, et celui de Gemplus, discrètement absorbé par un fonds lié au Pentagone, témoignent d’un modèle d’appropriation tranquille, mais durable.

Airbus et Gemplus incarnent un même phénomène : la souveraineté industrielle de l’Europe est attaquée non sur les champs de bataille, mais à travers des rouages légaux, des acquisitions ou des normes biaisées, et les États européens restent muets.

NORMES DÉRÉGULÉES : LE RECUL DE L’ÉCOSYSTÈME JURIDIQUE EUROPÉEN

Sous l’effet de pressions américaines et chinoises, la Commission européenne a annoncé le report de l’application des normes du Green Deal aux entreprises étrangères opérant en Europe, ce qui sape la portée du droit de l’Union et met en péril l’équité concurrentielle entre acteurs européens et non européens. Dans ce cadre, l’adoption des actes délégués de la CSRD (directive sur le reporting de durabilité) sera différée : l’obligation de reporting pour les entreprises extra-européennes, initialement prévue pour juin 2026, pourrait être ajournée indéfiniment. La Commission a publié une « kill list » de réglementations jugées « non essentielles », parmi lesquelles figurent les standards environnementaux et sociaux imposés aux entreprises non européennes.

L’Union européenne enterre ainsi sa clause d’extra-territorialité (laquelle visait à harmoniser les pratiques sociales et environnementales des entreprises opérant sur son marché) sous le prétexte d’un ajustement réglementaire prudent. Ce recul est survenu dans un climat de bras de fer diplomatique : l’administration Trump et la Chambre de commerce américaine avaient déjà dénoncé la clause d’extra-territorialité comme une menace pour la compétitivité des entreprises américaines, tandis que la Chine exerce des pressions pour que ses firmes ne soient pas soumises au strict niveau de conformité européen.

Ce choix a des implications profondes : il trahit un renoncement à imposer les mêmes standards aux entités situées hors de l’Union et signe un recul de la souveraineté normative européenne.

DES LEVIERS D’INGÉRENCE SYSTÉMATISÉS

La dépossession ne s’arrête pas aux normes : elle s’appuie sur des dispositifs institutionnels et juridiques. Les cabinets d’avocats américains, par exemple, sont mobilisés pour analyser la conformité des entreprises françaises aux normes extraterritoriales et transmettre des vulnérabilités qui favorisent leurs pairs outre-Atlantique. Le Cloud Act permet l’accès par les autorités américaines aux données stockées hors de leur territoire si l’entreprise concernée est américaine. Palantir, proche de la CIA via le fonds In-Q-Tel, a été intégré dans la DGSI pour analyser des volumes massifs de données internes, avant d’être remplacé par un outil national en 2024, après avoir eu le temps de cartographier des algorithmes sensibles. Enfin, la suspension récente du Foreign Corrupt Practices Act par Donald Trump a retiré un frein législatif antérieur à certaines pratiques des entreprises américaines à l’international.