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TITRES DE PROPRIÉTÉ, ZONES DE GUERRE ET CERVEAUX CAPTIFS : LA SOUVERAINETÉ DISSOUTE

Finance privée, géants technologiques, guerre cognitive et infrastructures critiques : la souveraineté se fragmente entre acteurs privés, États et systèmes algorithmiques. Un essai sur les nouveaux centres de pouvoir et leurs dépendances.

Carte du monde composée de points verts et de contours turquoise sur fond sombre, entourée de lignes de code informatique et d’une barre de chargement.
Les frontières demeurent sur les cartes, tandis que la maîtrise du crédit, des infrastructures numériques et des récits échappe aux

Penser long est devenu un acte de résistance. À l’heure où l’analyse se réduit à des fragments consommables et où l’opinion se fabrique en trois paragraphes, seule la durée permet encore d’apercevoir ce que les textes courts dissimulent. Comprendre la dissolution de la souveraineté exige d’embrasser simultanément la finance, la technologie, la guerre, la psychologie et l’histoire : aucune de ces dimensions ne prend sens isolément. Cet essai assume donc son ampleur. Il ne cherche ni la concision rassurante ni l’illusion de simplicité, mais la cohérence profonde des forces qui travaillent notre époque. Pour voir ce qui opère en sous-main, il faut accepter le temps long de la pensée.

UNE DOMINATION COMPTABLE QUI REND OBSOLÈTE LE POLITIQUE

Les chiffres, parfois, en disent plus long que les discours. Nvidia, Microsoft, Apple et Amazon figurent parmi les entreprises les plus capitalisées au monde, illustrant la concentration d’une part considérable de la valeur boursière et des infrastructures numériques dans un petit nombre de groupes américains. Ce déséquilibre n’est pas seulement symbolique : il donne à ces entreprises une capacité d’investissement et d’influence qui excède celle de nombreux États et secteurs industriels nationaux.

Cette suprématie capitalistique est plus qu’un indice boursier. Elle est devenue la colonne vertébrale d’un nouveau pouvoir. Ces firmes ne se contentent pas de vendre des produits ou des services, elles structurent l’économie numérique, administrent les flux d’information, organisent le travail, externalisent les infrastructures publiques. Elles hébergent les bases de données de gouvernements, modèlent les systèmes éducatifs, déterminent les modalités de la santé connectée. Leurs plateformes logicielles sont devenues des dépendances fonctionnelles.

La finance accompagne ce basculement. Le crédit, naguère domaine réservé des banques sous supervision publique, s’est largement déplacé vers des acteurs non bancaires. Selon la Banque des règlements internationaux, les fonds de dette privée sont passés d’environ 0,2 milliard de dollars d’actifs sous gestion au début des années 2000 à plus de 2 500 milliards en 2024. Leur financement provient surtout d’investisseurs institutionnels, notamment fonds de pension, assureurs et fonds souverains ; la part des investisseurs particuliers reste faible, mais progresse. Ces structures sont soumises à des régimes réglementaires variables et leur moindre transparence alimente les préoccupations de stabilité financière.

LES BÉQUILLES INTERCONNECTÉES DE L’IA

L’architecture financière de l’intelligence artificielle illustre cette interdépendance systémique. En novembre 2025, la directrice financière d’OpenAI a évoqué la possibilité de garanties publiques pour soutenir la construction d’usines de semi-conducteurs aux États-Unis. Sam Altman a ensuite précisé qu’OpenAI ne demandait pas de garantie publique pour ses centres de données et que les discussions concernaient la chaîne d’approvisionnement en puces. L’entreprise préparait alors environ 1 400 milliards de dollars d’engagements de capitaux sur huit ans pour son infrastructure. La dépendance du secteur à une poignée de fournisseurs de processeurs et de capacités de calcul demeure, elle, structurelle.

Dans ce contexte, au troisième trimestre 2025, Berkshire Hathaway, dirigée par Warren Buffett, a acquis pour environ 4,3 milliards de dollars de titres d’Alphabet Inc., maison mère de Google, soit quelque 17,85 millions d’actions. Cette acquisition s’accompagne de la réduction de ses participations dans Apple et Bank of America Corporation. Parallèlement, un post de Joachim Savigny souligne que l’écosystème de l’intelligence artificielle repose sur trois piliers, le matériel, les modèles et la distribution, et que Google incarne aujourd’hui l’acteur unique capable de maîtriser ces trois dimensions.

De son côté, le fonds Thiel Macro a liquidé au troisième trimestre 2025 la totalité de sa position dans Nvidia, soit 537 742 actions valorisées autour de 100 millions de dollars au 30 septembre. Cette sortie a nourri les interrogations sur les valorisations liées à l’IA, sans permettre d’établir à elle seule la motivation exacte du fonds. Nvidia demeure un fournisseur central de processeurs pour les centres de données et l’entraînement des modèles d’IA.

Dans ce cercle fermé, les grands acteurs de l’IA sont liés par des participations, des accords de cloud, des achats de puces et des engagements de capacité qui créent de fortes dépendances croisées. Il serait toutefois inexact de dire qu’OpenAI, Microsoft, Google et Anthropic investissent tous directement les uns dans les autres. La concentration des fournisseurs, des financeurs et des infrastructures suffit déjà à créer un risque de contagion : une défaillance majeure pourrait se répercuter sur plusieurs maillons du secteur.