UNE SOCIÉTÉ GÉRÉE SANS GOUVERNÉS
« La technologie permettra aux dirigeants des principales nations du monde de mener une guerre secrète dont seul un tout petit nombre des membres des forces de sécurité seront avertis », écrivait Zbigniew Brzezinski en 1970. Ce que ce stratège entrevoyait comme hypothèse stratégique est devenu, un demi-siècle plus tard, un mode opératoire généralisé. Le conflit n’a plus besoin de soldats : il repose sur l’invisibilité des décisions, l’automatisation des dispositifs de contrôle, l’adhésion forcée à des récits uniques.
Je lisais récemment les travaux d’Emmanuel Moyrand, interrogeant la légitimité d’accorder une voix politique aux intelligences artificielles. Il ne s’agit plus d’une question théorique. Dans plusieurs pays, les IA assistent déjà à la rédaction des normes, participent à l’analyse des lois, rédigent des résumés législatifs à la place des élus eux-mêmes. Moyrand montre à quel point cette délégation, si elle semble rationnelle, échoue à incarner une quelconque responsabilité politique. Une machine ne répond de rien. Elle exécute. Elle formalise. Elle administre. Mais elle ne représente aucun corps social, et ne prend part à aucun débat vivant. Il envisage un compromis : des instances hybrides, mêlant élus et IA consultatives. Même cette solution, présentée comme tempérée, révèle l’essentiel : nous avons glissé du politique vers le procédural. De la décision vers la validation. Du peuple vers la donnée.
GOUVERNÉS PAR LES INGÉNIEURS
Ce glissement n’est pas accidentel. Il s’inscrit dans une trajectoire plus large où l’État, prétendant se moderniser, délègue son pouvoir à des entités privées sous couvert de performance. La proposition de loi encadrant l’intervention des cabinets de conseil dans les politiques publiques est venue acter, en creux, l’ampleur du problème. Elle reconnaît que l’État, au nom de l’efficience, a cédé une part croissante de ses fonctions régaliennes à des entreprises extérieures, parfois étrangères, obéissant à d’autres logiques que celles du bien commun.
La proposition de loi tente de corriger cela : transparence, bilans publics, contrôle de la HATVP, restrictions sur les prestations impliquant des données sensibles. Mais derrière la forme légale, le fond demeure : la confiance dans l’État s’est érodée au point qu’il ne se croit plus capable de penser par lui-même. Ce n’est pas seulement une crise de moyens. C’est une crise de souveraineté intellectuelle. L’administration, pour ne pas dire l’élite dirigeante, a renoncé à l’intelligence politique au profit de la rationalisation technocratique.
Cette rationalisation s’étend désormais au champ numérique. Clara Chappaz, alors ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, promouvait un modèle d’internet qui, sous couvert de protection des mineurs, prépare un encadrement généralisé des interactions. Reconnaissance faciale, codes d’accès distribués par les buralistes, traçabilité biométrique : autant de mesures qui, sous des prétextes vertueux, installent un modèle de surveillance institutionnalisée. Ce n’est pas la censure qui guette, c’est son perfectionnement. Ce que nous appelions liberté numérique devient un privilège conditionnel.
MAUVAIS JOURS POUR LES CONSULTANTS : LA FIN D’UN RÈGNE ?
La proposition de loi encadrant l’intervention des cabinets de conseil privés dans les politiques publiques, déposée le 21 juin 2022 et toujours en cours d’examen, entend répondre juridiquement à une dérive que la crise du Covid avait rendue visible : la privatisation rampante des décisions étatiques. Derrière ses exigences de transparence, de contrôle et de traçabilité, ce texte révèle surtout l’ampleur du renoncement : l’État a payé, parfois à prix d’or, des acteurs comme McKinsey ou Deloitte pour lui dire quoi faire, quand et comment. Il a délégué sa pensée stratégique à ceux qui, souvent, ne répondaient à aucun mandat démocratique. Les mauvais jours commencent peut-être pour ces cabinets, car l’IA vient bousculer jusqu’à leur propre modèle. Le Wall Street Journal rapportait en août 2025 que McKinsey avait déjà supprimé des milliers de postes, remplacés par plus de 12 000 agents d’IA capables de produire des analyses, des présentations et des recommandations dans le style même de la firme. Le consultant en costume-cravate, autrefois incarnation du pouvoir technocratique, cède la place à des algorithmes d’entreprise. La boucle est bouclée : après avoir conseillé les gouvernements pour automatiser la société, les consultants sont à leur tour automatisés. L’intelligence humaine se dissout dans un workflow sans visage.

À cette fragilisation du modèle s’ajoute désormais un front judiciaire. Le 4 septembre 2026, le parquet national financier a annoncé que la justice belge avait saisi, le 19 août, quelque 65 millions d’euros dans le cadre de l’enquête ouverte en mars 2022 pour blanchiment de fraude fiscale aggravée visant McKinsey. Selon le PNF, cette somme représente 96 % du préjudice fiscal estimé. Les investigations portent sur un possible montage des entités françaises du cabinet qui leur aurait permis de ne verser aucun impôt sur les sociétés entre 2011 et 2020. Des auditions de témoins et de suspects ont été menées en 2025 et 2026 avant que le PNF ne sollicite l’entraide du parquet de Bruxelles. Cette enquête, ouverte dans le prolongement des travaux du Sénat sur l’influence des cabinets de conseil dans les politiques publiques, est distincte des informations judiciaires relatives aux comptes de campagne de 2017 et 2022 ainsi qu’aux soupçons de favoritisme.
Une étude récemment publiée vient consolider ce basculement en évaluant, de manière rigoureuse, l’utilité réelle des cabinets de conseil. Elle démontre que leur efficacité dépend étroitement de la clarté des objectifs fixés, de la capacité des structures publiques ou privées à s’approprier les recommandations, et de la définition préalable d’indicateurs de performance pertinents. Les consultants, lorsqu’ils sont sollicités à bon escient, peuvent apporter une expertise ciblée, un regard extérieur, et des méthodes utiles à la transformation d’une organisation. Mais dans bien des cas, leur contribution reste floue, leurs effets difficilement mesurables, et leur coût disproportionné au regard des résultats obtenus. Cette étude éclaire avec précision les conditions dans lesquelles elle devient un symptôme de dépossession managériale. En filigrane, c’est une critique implicite du réflexe consistant à substituer à la décision publique un pilotage externalisé, déconnecté des responsabilités politiques. Le recours aux consultants devient alors non pas un soutien, mais une fuite devant la pensée.
L’HOMOGÉNÉISATION DES RÉCITS
À cette dépossession s’ajoute une homogénéisation des récits. L’article de France Soir, daté du 12 juin 2025, éclaire la manière dont les médias dits mainstream façonnent la perception du réel. En dénonçant le recours systématique à des étiquettes disqualifiantes (« extrême droite », « conspirationniste », « complotiste », « climatosceptique »), le texte ne cherche pas à absoudre les figures ainsi qualifiées. Il pointe un mécanisme : l’étiquetage précède le débat, et l’empêche. Il assigne des intentions, clôt la discussion, transforme toute interrogation en délit de pensée.
Cette mécanique produit une polarisation qui ne relève plus des opinions divergentes, mais de la structure même du discours médiatique. Ce n’est pas un désaccord entre camps, c’est une disqualification préalable de l’un d’eux. Les exemples fournis (Trump, Bolsonaro, Orbán, Le Pen) illustrent cette stratégie. Les bilans sont minorés, les erreurs amplifiées, les catégories verrouillées. L’information devient un bras armé. L’idéologie se donne des allures de neutralité factuelle.
Le paradoxe est complet lorsqu’on observe que ces médias s’érigent en gardiens de la démocratie. Mais quel pluralisme défend-on lorsqu’on exclut d’emblée certaines voix de l’espace du dicible ? Quelle vérité peut naître d’une narration prémâchée, validée, émondée de tout ce qui dérange ?
LA CONFORMITÉ IDÉOLOGIQUE DANS L’UNIVERSITÉ
Ce réflexe d’alignement ne se limite pas aux sphères médiatiques et politiques : il s’étend jusqu’aux campus. Une enquête citée par The Hill révèle qu’une proportion écrasante d’étudiants (jusqu’à 88 %) admettent avoir feint des positions plus progressistes qu’ils ne les pensent, afin d’être acceptés socialement ou académiquement. Près de huit sur dix affirment avoir dissimulé leurs convictions sur des sujets sensibles tels que l’identité de genre, la politique ou les valeurs familiales, et plus de 80 % reconnaissent avoir produit des travaux reflétant des idées qu’ils ne partagent pas, uniquement pour satisfaire les attentes perçues de leurs professeurs. Ce conformisme contraint, présenté comme adaptatif, installe un climat où l’adhésion apparente vaut plus que la sincérité intellectuelle, et où la liberté académique se vide de sa substance.
ENTRE NARRATION ÉCONOMIQUE ET STORYTELLING D’ÉTAT
Même les données chiffrées, réputées objectives, n’échappent pas à cette mise en récit. Le cas des investissements étrangers est révélateur. La France célèbre sa première place en nombre de projets accueillis. Mais que valent mille projets de faible envergure, si l’Allemagne ou la Belgique engrangent deux fois plus de milliards pour moitié moins d’initiatives ? Le gouvernement fait l’annonce, les médias la relaient, l’opinion enregistre. Personne ne demande si ces projets créent des emplois. Peu interrogent leur utilité stratégique. On s’extasie sur la quantité, on tait la qualité.
