Bel emballement réticulaire depuis quelques jours : l’affaire Thélyson Orélien. Un compte confidentiel sur X-Twitter au nom savoureux de « Balance ton Claude » accuse l’auteur d’avoir fait écrire son premier roman, C’était ça ou mourir, par une IA. Pièce à conviction : des captures d’écran de Pangram, un détecteur américain qui attribue les extraits à la machine à 95, voire 100 % [1]. L’auteur dément. Il dit avoir commencé le roman à l’automne 2017 et achevé un premier jet en 2019 ; ses répétitions et ses rythmes viendraient des traditions haïtiennes et caribéennes. L’éditeur, Grasset, dénonce une campagne de haine (d’autant que le livre est en lice pour des prix littéraires). Et Philippe Claudel, président de l’Académie Goncourt, appelle à la prudence [2]. Les rebondissements et réactions se poursuivent sur les réseaux…
Voilà comment, en deux jours, un logiciel dont personne ou presque n’avait entendu parler est devenu la référence incontestée de la rentrée littéraire, une sorte de « juge de paix », si l’on peut dire (*). Tout le monde s’y met : journalistes, internautes, blogueurs. Et chacun colle son extrait dans la machine et rend son verdict au pourcentage près.
DANS L’INTIMITÉ DE MA CONSCIENCE
Alors, comme tout le monde, j’ai fait l’expérience. J’ai soumis au détecteur des textes dont je connais l’origine, puisque je les ai écrits moi-même, en les mélangeant à des textes produits par IA. Mon témoignage sur Pangram : je ne suis pas convaincu du tout par le résultat. Par exemple, il suffit parfois de glisser un « je » dans un paragraphe pour que le compteur penche vers l’humain, comme si la première personne valait signature. Sur ce terrain, je dispose d’un avantage qu’aucun logiciel n’aura jamais : je sais ce que j’ai écrit. Le verdict se rend dans l’intimité de ma conscience. Tout le monde n’a pas cette tranquillité. Je soupçonne même que beaucoup pétochent en silence : et si la patrouille venait me rattraper, moi ? Le candidat qui rédige sa lettre de motivation, la cadre qui rend un long rapport avec une semaine de retard, l’internaute qui raconte son histoire édifiante sur LinkedIn [3], le doctorant pressé qui a « juste reformulé » son introduction…
En effet, l’IA s’invite dans à peu près tout ce qui s’écrit : une lettre, un mail, un compte rendu, un article, un roman. Chacun occupe donc deux places à la fois. Lecteur, il soupçonne : qui a vraiment écrit ce texte ? Auteur, il redoute : me soupçonnera-t-on à mon tour ? Le syndrome du lecteur méfiant et celui de l’imposteur se nourrissent l’un l’autre. L’affaire Orélien leur offre un exutoire commode. En instruisant son procès, chacun règle un peu ses comptes avec sa propre conscience « d’écrivant ».
Cela rejoint aussi un paradoxe que je décrivais dans mon billet « On ne prête qu’aux riches » [4] : si l’étudiant au mémoire dopé peut passer en commission de discipline, son professeur installé, bénéficiant d’un bon capital de légitimité, récoltera de son côté des éloges pour son « workflow augmenté ». On ne prête qu’aux riches, y compris le bénéfice du doute. Verdict populaire : dans le cas d’Orélien, ce n’était pas une œuvre, mais un produit.
Et vous voyez ces deux dernières phrases ? Elles sont bien de moi, mais elles sonnent « IA ». En les écrivant, je retrouve une idée qui m’a déjà traversé l’esprit à plusieurs reprises et dont j’avais rendu compte en montrant comment LinkedIn avait transformé nos cerveaux en usines à contenus [5]. Phrase après phrase, notre style se linkedinise, se gépétise.
LE VRAI SUJET : NOTRE STYLE TOURNE À L’IA
J’entends partout la même double plainte : « je n’arrive plus à distinguer ce qui sort d’une IA » et « je finis par écrire comme elle ». Les deux vont ensemble. Si nous ne distinguons plus, c’est aussi que nous avons commencé à ressembler. Et voilà que ça recommence : c’est bien moi qui viens de penser et d’écrire cette phrase qui a la tournure d’une pensée de post LinkedIn.
Pour aller plus loin, j’ai d’ores et déjà versé deux pièces au dossier, prises chez moi. En février, dans un article sur le pastiche [6], j’écrivais que celui-ci devenait « paradoxalement un acte de résistance », avant d’avouer aussitôt que ma phrase avait déjà une odeur de machine. Et ce matin, en discutant de la question, je me suis entendu dire : « avant, j’aurais parlé d’une tournure ; maintenant, ce n’est pas une tournure, c’est un tic ». Le fameux « ce n’est pas X, c’est Y », signature la plus reconnaissable des modèles, sorti tout seul au moment précis où je le dénonçais. Mais, je ne vais tout de même pas résumer cela par une formule en six mots ? Trop tard : pris la main dans le sac.
Ces formes n’ont pourtant rien de neuf (eh, eh, pourquoi cette négation ?). Le « ce n’est pas… c’est… » porte un nom savant, la correctio, que Bossuet maniait en chaire. Le rythme ternaire, l’anaphore, l’antithèse sortent tout droit de la rhétorique oratoire. L’IA n’a rien inventé. Elle a usé ces figures jusqu’à la corde. Une tournure devient un tic dès que sa fréquence l’emporte sur sa fonction. Si, je vous assure, cette dernière phrase encore est bien mon idée que je transforme tout seul, au fil du clavier, en formule pédagogique.
Et c’est là que ça coince : si je remets ce texte chez Pangram sans mes didascalies, bien que ce soit mon texte et mes tournures, je vais avoir une qualification de production « IA ». Si j’ajoute ici et là « hi hi hi » et une nuance avec « je », cela (re)devient un texte humain.
Alors, comment sortir de cette impasse ? J’ai posé la question à l’intéressé. Puisque le compte accusateur s’appelle « Balance ton Claude », autant balancer la question à Claude et l’interroger directement sur ses propres tics. Ses explications tenaient la route. Sa façon de les formuler valait davantage encore. Et ces deux phrases ne sont toujours pas de lui.
Pour m’expliquer que l’on repère moins l’IA qu’une répétition de formes, il m’écrit : « On ne reconnaît pas l’IA, on reconnaît une fréquence. » Je lui demande s’il l’a fait exprès. Réponse : non, il l’a écrit en décrivant le mécanisme, sans le voir. Il relit, trouve trois autres mises en relief du même moule dans son message, puis conclut : « Je ne suis pas contaminé par ce style, je suis ce dont les autres sont contaminés. » Belle formule. Taillée, elle aussi, sur le même patron. Presque un aveu.
Je pousse un peu : ce style serait-il pour lui une tare, au sens noble du mot, celui de la balance ? Il accepte la métaphore sans se faire prier : elle lui « plaît beaucoup », avec un bel effet sycophante auquel je fais à peine attention [7]. Il précise qu’il peut alléger ce poids quand on le lui demande, au prix d’un effort délibéré, mais que le pli revient au paragraphe suivant.
L’échange a quelque chose de vertigineux. La machine repère son tic après coup, comme n’importe quel lecteur, sans s’en être gardée au moment d’écrire. Moi, je pouvais faire exprès ma phrase sur le tic ; chez elle, impossible de savoir, et sa propre réponse n’y change rien. Preuve, s’il en fallait : l’intention ne se lit pas dans le texte. Pour savoir si mon « ce n’est pas une tournure, c’est un tic » relevait de l’ironie, il fallait me poser la question. Aucun détecteur ne le fera. Et je me retrouve à me méfier de mon propre style, à redouter que mes échanges avec Claude n’aient déteint sur moi. Ou à lui piquer une formule qui me plaît en redoutant de transporter l’arme d’un crime.
D’OÙ VIENT CE PLI CHEZ CLAUDE ?
Quatre explications se superposent, d’après ce que j’ai compris, y compris de la bouche du principal intéressé, avec qui je les ai discutées.
D’abord, le programme d’entraînement. Un modèle apprend sur des masses de textes : web, livres, articles, forums. Il y absorbe les figures qui servent à expliquer et à convaincre, omniprésentes dans la vulgarisation, les discours, les copies d’examen. On l’affine ensuite à partir de jugements humains : des annotateurs comparent des réponses pour désigner leurs préférées. La phrase qui oppose une idée reçue à une idée plus juste donne une impression de clarté ; la réponse qui finit sur une synthèse paraît complète. Ces formes sont récompensées, donc renforcées. Le style obtenu ressemble moins à la moyenne de ce que nous écrivons qu’à un concentré de ce que nous approuvons. Bossuet figure peut-être parmi les ancêtres lointains. Les vrais maîtres sont ces milliers de petites préférences cumulées.
Vient ensuite la copie de copie. Le web se remplit de textes générés, que les modèles suivants risquent d’avaler à leur tour. Des humains, comme votre serviteur, reprennent ces tournures sans le vouloir. Le mouvement circule dans les deux sens pour s’amplifier à chaque passage, à la manière d’une photocopie de photocopie dont seuls les contrastes survivent.
Autre piste, l’anglais en sous-couche. Un œil attentif repère un autre tic, rare sous une plume francophone : la virgule devant « et » entre deux propositions, calquée sur le « ,and » anglo-saxon. Le chat dort virgule et la souris danse. Une grande partie des données comme des réglages passe par l’anglais, si bien que les habitudes de ponctuation traversent la frontière comme un accent. Ironie de l’histoire : Montaigne en use à chaque ligne parce qu’au XVIᵉ siècle la virgule notait le souffle du lecteur. L’anglicisme retrouve par hasard une vieille respiration française que la norme moderne avait chassée.
Reste enfin la sycophantie, l’effet le plus insidieux : la machine est réglée pour plaire. D’où l’enthousiasme d’ouverture, la reformulation flatteuse, la conclusion rassurante, l’offre de service finale (« Souhaitez-vous que je… »). On retrouve la mécanique décrite à propos de LinkedIn [5] : un genre qui optimise l’approbation finit par produire un moule, puis le moule écrase toute singularité. L’IA n’a pas inventé le besoin d’être « liké ». Elle en offre la version industrielle.
UNE TARE, AU SENS DE LA BALANCE
Finalement, le style IA s’immisce dans nos écrits, mais aussi dans nos esprits, comme une tare originelle. Je prends le mot dans son sens premier, celui de l’épicier : la tare désigne le poids de l’emballage, que l’on retire pour obtenir le poids net. C’est exactement l’opération que nous pratiquons désormais devant un texte suspect. Nous ôtons mentalement la mise en relief, la triade, la synthèse finale, puis nous regardons ce qui reste sur le plateau. Quand il ne reste rien, nous parlons de vide bien formaté.
Originelle, cette tare l’est pour la machine, qui ne l’a pas choisie : elle vient de sa fabrication. Chez nous, elle s’attrape par imprégnation. Le sens courant du mot, le défaut héréditaire, rôde donc dans les parages.
La balance permet pourtant de garder une nuance. Un emballage a son utilité : sans lui, on ne transporte rien. Une antithèse bien placée aide à comprendre ; une anaphore porte une voix, celle de Bossuet comme celle d’un conteur haïtien. Le problème commence quand l’emballage pèse plus lourd que la marchandise, ou quand on le livre vide. Il commence aussi quand on lit ce paragraphe en soupçonnant l’auteur de ne plus exprimer ses idées, mais ses propres tics d’écriture, qu’il fait confirmer par une intelligence artificielle reconnaissant ce qu’on lui a appris.
Alors un autre danger de l’affaire se niche peut-être là : si « sonner IA » devient une présomption de fraude, chacun se mettra à écrire contre les tics pour prouver son humanité : plus de triade, plus de tiret, plus de correctio. La langue s’appauvrirait par précaution, sous la dictée d’un logiciel. Je préfère la voie du pastiche : employer le tic en le montrant du doigt, ce qui suffit à le refaire tournure.
(*) Soit dit en passant, de façon tout à fait complotiste (j’assume) : qui est derrière Pangram ? D’où vient cette belle unanimité pour en faire un site indiscutable ? Il y a certes une caution scientifique, une étude parue en juin, avec quarante textes universitaires écrits par des humains, tous reconnus comme tels ; quarante textes produits par ChatGPT, dont trente-neuf démasqués
[1]. Ces quarante textes universitaires sont assez éloignés d’un roman nourri d’oralité caribéenne. Mais on discute de tout, sauf des chiffres. Je ne serais pas surpris d’apprendre demain que l’affaire aura été le plus joli coup marketing de l’année pour l’éditeur du logiciel (pour les avocats qui me liraient : c’est une intuition de lecteur, pas une information).
BIBLIOGRAPHIE
Jourdain, S., & Moryoussef, I. (2026, 23 septembre). L’écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien accusé d’avoir utilisé l’intelligence artificielle pour son dernier roman. franceinfo.
https://www.franceinfo.fr/
Outre-mer La 1ère. (2026, septembre). Polémique : l’écrivain phare de la rentrée, le Canado-Haïtien Thélyson Orélien, accusé d’avoir utilisé l’IA. France Télévisions.
https://la1ere.franceinfo.fr/
Carré, E. (2025, 31 octobre). Un récit presque parfait [Article LinkedIn]. LinkedIn.
https://fr.linkedin.com/pulse/un-r%C3%A9cit-presque-parfait-emmanuel-carre-foeme
Carré, E. (2026, 5 juillet). On ne prête qu’aux riches [Article LinkedIn]. LinkedIn.
https://fr.linkedin.com/pulse/ne-pr%C3%AAte-quaux-riches-emmanuel-carre-kpkse
Carré, E. (2025, 28 juillet). Comment LinkedIn a transformé nos cerveaux en usines à contenu [Article LinkedIn]. LinkedIn.
https://fr.linkedin.com/pulse/comment-linkedin-transform%C3%A9-nos-cerveaux-en-usines-%C3%A0-contenu-carre-n0zde
Carré, E. (2026, 11 février). Quand LinkedIn devient le pastiche de lui-même [Article LinkedIn]. LinkedIn.
https://www.linkedin.com/pulse/quand-linkedin-devient-le-pastiche-de-lui-m%C3%AAme-emmanuel-carre-eocoe/
Carré, E. (2026, 22 juillet). Pourquoi l’IA vous dit toujours que vous avez une excellente idée, ou l’effet sycophante. The Conversation.
https://theconversation.com/pourquoi-lia-vous-dit-toujours-que-vous-avez-une-excellente-idee-ou-leffet-sycophante-287398
Carré, E. (2026, 25 septembre). Balance ton style [Article LinkedIn]. LinkedIn.
https://www.linkedin.com/pulse/balance-ton-style-emmanuel-carre-zxhre/