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CARTOGRAPHIER POUR VAINCRE : RÉCITS, POUVOIR DES CARTES ET GÉOMATIQUE À L’ÈRE DE L’IA

Des projections de Mercator à la GeoAI, la carte façonne les perceptions autant que les territoires. En 2026, l’ONU et la France revoient leur représentation du monde, confirmant que cartographier, c’est aussi arbitrer entre vérité géographique, récit politique et souveraineté.

Carte politique du monde aux inscriptions russes accrochée au mur, avec une rangée de drapeaux en bas, un globe terrestre et des volumes géométriques blancs au premier plan.
Au mur, un planisphère politique ; au premier plan, un globe terrestre. Deux façons de représenter la Terre, chacune fondée sur des choix de perspective, d’échelle et de frontières. Photo : Marina Leonova / Pexels

INTRODUCTION : UNE CARTE N’EST JAMAIS NEUTRE

Les cartes donnent l’illusion d’un monde objectif : elles fixent des contours, assignent des échelles, ordonnent un univers qu’elles prétendent porter en miniature. Pourtant, comme l’a amplement montré John Brian Harley, une carte est un artefact social, un texte non neutre, une instance de pouvoir plus qu’un simple reflet du réel. Dans « ⁠Deconstructing the Map⁠ », Harley invite à défaire cette illusion de transparence : les cartes, anciennes ou modernes, imposent des choix, taisent d’autres possibilités et participent à structurer ce que nous considérons comme légitime.

Lorsque, au XXe siècle, certains cartographes comme Buckminster Fuller ou Steve Waterman ont proposé des projections alternatives (papillons, projections polyédriques), ce n’était pas seulement une curiosité technique, mais une manière de réajuster la hiérarchie visuelle du globe. La carte, en cela, ne « ⁠représente⁠ » pas seulement : elle rend visible ce que l’on souhaite rendre central, et invisibilise ce que l’on ne juge pas pertinent.

À l’ère de la guerre cognitive (cette forme de conflit qui vise non l’ennemi armé, mais ses perceptions, ses croyances, ses cadres mentaux), la cartographie algorithmique et l’intelligence artificielle prolongent cette tradition du cadrage. Nous vivons désormais un affrontement de récits visuels : qui impose ses cartes impose ses récits. C’est ce que j’avance ici : oui, nous sommes déjà engagés dans une guerre de cinquième génération, une guerre des représentations, et cela se manifeste dans les pixels, les projections, les plateformes vectrices d’images spatiales.

Pour le démontrer, j’organise mon argumentation en cinq temps : d’abord le cadre théorique (I), puis la charge géopolitique des projections (II), la dimension cognitive de la carte comme arme (III), l’essor de la GeoAI comme mécanisme d’automatisation du cadrage (IV), une mise en perspective éthique et méthodologique (V), avant de conclure avec ma propre prise de position.

I. LE POUVOIR DES CARTES : DE L’ARCHIVE AU CHAMP DE BATAILLE

Le geste théorique fondateur consiste à traiter la carte non comme une simple reproduction, mais comme un « ⁠discours⁠ » qui participe à constituer le monde. Michel Foucault l’a bien observé : il n’existe pas de vérité « ⁠hors pouvoir⁠ » ; toute vérité est enchâssée dans des dispositifs sociaux, disciplinaires, institutionnels. Dans ce cadre, la cartographie s’inscrit comme un dispositif de savoir-pouvoir : elle catégorise, hiérarchise, légitime.

Harley, dans l’essai « ⁠Deconstructing the Map⁠ », puise dans la philosophie poststructuraliste pour inviter à lire la carte comme un texte. Il y décrit les « ⁠règles de la cartographie traditionnelles⁠ » (sélection, omission, stylisation) et propose de « ⁠déconstruire⁠ » ces images, en révélant les choix implicites, les silences, les biais. Il soutient que la cartographie a longtemps été présentée comme un savoir objectif et technique, mais qu’elle est en réalité saturée d’intentions, d’idéologies et d’exclusions.

À l’ère des cartes numériques, de l’imagerie satellitaire, de la cartographie en temps réel, cette lecture critique demeure pertinente : la technique évolue, mais le geste de cadrage, choisir ce qui entre ou sort, reste central.

L’approche de Harley a suscité d’importants prolongements. Certains l’ont jugée excessivement sceptique, voire conspiratrice, mais la plupart reconnaissent qu’elle a permis un basculement épistémologique : penser la carte comme un objet politique et discursif.

Enfin, Edward Tufte a montré dans The Visual Display of Quantitative Information que toute visualisation est un acte de cadrage : ce que l’on « ⁠voit⁠ », choix d’échelle, de mise en page, de proportion, structure l’interprétation. Les cartes, quand elles mobilisent données et graphiques, ne font pas exception à cette règle. (Tufte, 2001)

En somme, les cartes fonctionnent comme des arguments silencieux : elles persuadent sans le dire, elles imposent des cadres de perception, elles nomment l’espace du possible.

Sous la surface : guerre des récits et vérité engloutie
Les océans deviennent le cœur d’une compétition mondiale où se croisent ressources stratégiques, technologies de surveillance, câbles sous-marins et souveraineté numérique.

II. PROJECTIONS, CENTRES ET MARGES : QUAND L’IMAGE FABRIQUE L’ORDRE DU MONDE

Si la carte est un discours, la projection cartographique en est la grammaire. Choisir une projection, c’est décider d’un compromis entre forme, surface, distance et direction, et par là même favoriser certains usages idéologiques.

A. PROJETER, C’EST CHOISIR

La projection de Mercator reste dominante dans les interfaces cartographiques grand public, précisément parce qu’elle conserve les angles, ce qui est utile pour la navigation. Mais elle déforme dramatiquement les surfaces aux hautes latitudes : le Groenland y paraît presque de la taille de l’Afrique, alors qu’en réalité l’Afrique est 14 fois plus vaste. Cette distorsion visuelle a renforcé un eurocentrisme implicite dans notre imaginaire spatial.

Face à cela, la projection Gall-Peters (également appelée « ⁠Peters⁠ ») revendique de corriger les inégalités de surface. Elle est devenue l’un des symboles de la « ⁠cartographie juste⁠ » ou « ⁠postcoloniale⁠ ». Mais elle-même fut présentée comme biaisée par ses critiques, et sa vulgarisation a parfois glissé vers une posture militante plus que technique.

Plus récemment, la projection Equal Earth (Šavrič, Patterson & Jenny, 2018) tente un compromis plus équilibré entre surface et forme. Elle a été adoptée dans certains contextes institutionnels pour offrir une alternative visuelle moins déformée.

Le 4 septembre 2026, cette évolution a changé d’échelle. L’Assemblée générale des Nations unies a adopté, par 164 voix contre 1, celle des États-Unis, et 6 abstentions, une résolution portée par le Togo au nom du Groupe africain afin de promouvoir Equal Earth et, plus largement, les projections à aire égale. Le texte ne prohibe pas Mercator et n’impose pas un planisphère unique. Il reconnaît toutefois que les distorsions relatives à la taille des continents produisent des effets cognitifs, éducatifs, culturels, géopolitiques et socio-économiques, notamment lorsqu’elles réduisent visuellement l’Afrique et d’autres régions proches de l’équateur. La question cesse ainsi de relever du seul choix technique : la représentation cartographique devient elle-même un objet de décision multilatérale.

Le même jour, la France a annoncé que le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères abandonnerait Mercator dans ses usages diplomatiques au profit de représentations plus fidèles aux superficies réelles. Le Monde précise que le choix français se porte sur Eckert IV, une projection à aire égale distincte d’Equal Earth. La France, les États-Unis et la Russie y paraissent moins vastes que sur Mercator, tandis que l’Afrique, l’Amérique latine et l’Asie du Sud retrouvent des proportions plus proches de leurs surfaces relatives. Paris rejoint ainsi l’initiative portée par les États africains tout en conservant son propre choix de projection. Le geste ne consiste pas seulement à corriger une déformation géométrique : il reconnaît que la répétition d’une représentation finit par modeler les perceptions et qu’une diplomatie choisit aussi le monde qu’elle donne à voir.

La controverse Mercator/Peters/Equal Earth est exemplaire : derrière un débat technique se joue une bataille symbolique, quelle vision du monde mettre en avant ? À qui donner une taille visible ? Quels rapports de puissance inscrits dans le visuel ?

Le vote onusien a cependant rappelé que la correction des surfaces n’épuise pas la question politique. Plusieurs délégations ont expressément précisé que la résolution ne modifiait ni les frontières internationales, ni le statut des territoires, ni les références cartographiques officielles des Nations unies. L’Ukraine s’est abstenue en raison de la représentation de territoires ukrainiens occupés sur certaines cartes associées à Equal Earth. La carte reste donc prise entre exactitude géométrique et souveraineté : même lorsqu’un débat porte sur la superficie des continents, les frontières, la reconnaissance et la légitimité réapparaissent aussitôt.

B. LES PROJECTIONS POLYÉDRIQUES ET PAPILLONS

Buckminster Fuller propose sa Dymaxion map, projection sur surface d’icosaèdre puis « ⁠aplatissée⁠ », qui minimise les distorsions tout en rompant le sens « ⁠haut bas⁠ » conventionnel. Sa carte se veut un geste d’équité visuelle : les continents ne sont pas séparés par les « ⁠trous océaniques⁠ », l’accent est mis sur la connectivité maritime. Le globe ainsi « ⁠déroulé⁠ » propose une narrativité alternative, moins hiérarchique.

Waterman, de façon plus modeste, développe une projection en forme de papillon (Butterfly) visant à équilibrer les continuités continentales tout en réduisant les cassures des océans. La projection Waterman figure souvent dans les débats sur les alternatives aux systèmes dominants de cartographie.

Ces géométries alternatives invitent à déplacer le centre visuel du globe, sans nécessairement le faire « ⁠disparaître⁠ » ailleurs, mais en multiplier les points de vue.

C. CARTES CENTRÉES : CHINE, RUSSIE, INDE

La carte verticale attribuée à Hao Xiaoguang place la Chine en position de majesté, en haut de la carte, avec les routes maritimes (routes de la soie) visibles comme des radiales expansives, et une hiérarchie spatiale remaniée. Cette disposition verticale renverse la visée habituelle « ⁠nord en haut⁠ », réinvestit les pôles et réaffirme la centralité chinoise dans un ordre symbolique.