Que je doive la vie à ma mère est une découverte récente.
À vrai dire, je n'y avais pas pensé avant de voir un pâle fœtus coincé dans son bocal.
Mais puisque vous me demandez de parler de ma famille, je me dois de le spécifier : je suis l'enfant de ma mère et le fils de mon père (je suis pour la paix des ménages).
Mon père était placide et bienveillant, mais il n'aimait pas qu'on lui casse les pieds à l'heure de la digestion, du café et des inquiétantes nouvelles à la radio.
Ma mère était énergique et elle récurait tout ce qui passait à sa portée : marmites, marmots, poignées de portes, malotrus et raseurs inclus.
Mon père jouait aux échecs contre un ordinateur ou avec moi. Ma mère jouait au bridge chaque mardi après-midi. Mes parents s'étaient rencontrés à une compétition de ping-pong et avaient décidé de se revoir. La compétition a duré plus de soixante-dix ans.
Ma sœur aînée mangeait beaucoup de pommes en lisant des romans. Pour lui parler, on suivait les trognons laissés au hasard de ses déplacements. Ma sœur avait de beaux yeux et plein d'amoureux qui, le soir venu, grimpaient aux gouttières pour lui remettre des billets doux pliés en quatre.
Mon jeune frère aimait faire plaisir à sa maman et les petites souris en chocolat à 5 centimes qu'on achetait chez mademoiselle Méritel. L'aimable commerçante vendait aussi du Zan noir et des roudoudous dans des coquillages. Elle portait de toutes petites lunettes avec des branches en fil de fer ; on aurait dit des pattes de moineau. Sans être tout à fait de la famille, vers 8 heures moins 10, mademoiselle Méritel nous disait d'aller vite à l'école et de nous laver les dents avant de se coucher.
J'avais une peur panique des piqûres ; mon jeune frère n'avait pas peur des vaccins, mais comme il était un peu mouchard, on lui avait fait croire que certains arbres jouaient les justiciers et qu'il était dangereux, pour lui, de passer sous les arbres à grandes feuilles, genre Tétrapanax. En conséquence, il évitait les lieux ombragés et marchait au milieu du chemin.
Quant à moi, je jouais au Monopoly en changeant les règles, en avalant discrètement les hôtels des autres joueurs, et j'écrivais déjà sur les murs carrelés de la salle de bain de brèves énigmes que j'étais incapable de résoudre. D'où l'exaspération de la famille prenant conscience qu'elle avait, en son sein, un trublion.
On me mit alors en pension pour régler provisoirement la question. Elle fut confiée aux bons Pères (clergé séculier, Barnabites, Jésuites) dont c'était la spécialité. Et depuis ce temps-là, dans les situations exceptionnelles, avec ferveur, j'allume un cierge à Saint Gondon ou un lampion à Saint Elzéar.
Patrick Coppens
Décembre 2025

PATRICK COPPENS, NOTICE BIOGRAPHIQUE
Poète, dessinateur, peintre et animateur.
Fondateur et directeur de la revue Le Pot aux roses en 1965, il enseigne pendant deux ans le français et la littérature dans un collège, à Gien, avant d'immigrer au Québec en 1968.
De 1968 à 2009, il est bibliographe, responsable du module Littérature et Linguistique des Services Documentaires Multimédia (ministère de l'Éducation) et rédige plus de cent mille annotations descriptives et critiques. Cofondateur de la Société littéraire de Laval, il en est le président et directeur littéraire de 1985 à 1989, puis de 2007 à 2009. Il en anime les soirées mensuelles Paroles en liberté.
Il fonde et anime entre 1997 et 2020 les Mardis de Port-Royal, libre regroupement hebdomadaire, puis bimensuel, d'artistes en poésie, arts visuels, photographie, musique, etc.
Des années soixante à aujourd'hui, Patrick Coppens a participé au Québec et en Europe à de nombreux festivals et spectacles de poésie, et a participé en France et au Québec à une dizaine d'expositions de peinture. Entre 2005 et 2009, il collabore à Poésie dans le métro, à Montréal et Laval. Il a publié dans une vingtaine de revues du Québec et de la francophonie, ainsi que des analyses littéraires ou des articles dans Choix, Documentation et bibliothèques, Le Jour, Mœbius, Vice versa, Le Devoir, Ruptures, Brèves, Entrevous, Vie des arts, etc.
De la poésie à l'aphorisme, en passant par la critique littéraire, l'album illustré, le récit, l'anthologie et l'humour, il a fait paraître plus d'une quarantaine de livres, brochures et fascicules.
Patrick Coppens a reçu, en 1991, le Prix d'Excellence en création littéraire de la Ville de Laval ainsi que la médaille spéciale d'Excellence artistique, et en 2013 la mention spéciale de la Société des Écrivains Francophones d'Amérique, catégorie poésie. La distinction Citoyen d'exception (pour son œuvre) lui a été attribuée en 2023 par la Société Nationale du Québec à Laval.
ACTIVITÉS RÉCENTES
Dernière exposition, en mai 2023, à la Galerie du Viaduc (Montréal) : une quarantaine d'œuvres et lancement du recueil de poésie Azimut.
Dernier spectacle, le 25 janvier 2025 : lecture avec José Acquelin et Francine Alepin (mime), à la Société littéraire de Laval, de sa pièce de théâtre Constantin, les wokes et la Vérité, Pierre Turcotte éditeur, 2024.
RÉFÉRENCES
Coppens, P. (2023). Azimut [recueil de poésie]. Lancement à la Galerie du Viaduc, Montréal.
Coppens, P. (2024). Constantin, les wokes et la Vérité [pièce de théâtre]. Pierre Turcotte éditeur.
Coppens, P. (dir.). (1965-…). Le Pot aux roses [revue littéraire].
Société littéraire de Laval. (1985-…). Paroles en liberté [soirées littéraires mensuelles]. https://societelitterairedelaval.ca
Société Nationale du Québec à Laval. (2023). Distinction Citoyen d'exception attribuée à Patrick Coppens pour son œuvre. https://snqlaval.org