« L’esprit est semblable à un parachute. Il ne fonctionne que s’il est ouvert. » André Maurois
L’INFORMATION N’EST PLUS NEUTRE
Dans le vacarme feutré de notre époque saturée de discours, la guerre ne se déclare plus par les armes, mais par les idées. L’information, loin d’être un bien public apaisant, s’est muée en vecteur d’hostilité silencieuse. Elle ne vise plus seulement à orienter nos opinions, mais à remodeler en profondeur notre façon de penser. Ce glissement imperceptible, je le nomme guerre cognitive.
Loin de se limiter aux tactiques d’influence classiques, cette guerre œuvre au cœur de nos structures mentales. Elle infiltre nos biais, déstabilise nos repères cognitifs, colonise notre faculté de juger et de raisonner. Ce n’est plus notre avis qui est ciblé, mais l’architecture même de notre esprit.
DE LA GUERRE INFORMATIONNELLE À LA SUBVERSION COGNITIVE
La guerre informationnelle traditionnelle affectait l’opinion publique dans l’immédiateté : il s’agissait de convaincre, de semer le doute, de détourner l’attention. La guerre cognitive, elle, relève d’une autre temporalité, plus lente, plus pernicieuse. Elle ne cherche pas tant à nous faire croire quelque chose qu’à nous empêcher de penser autrement. Elle agit en amont de la pensée consciente, en altérant nos automatismes interprétatifs, en polissant les sillons de nos raisonnements jusqu’à les rendre prévisibles et manipulables.
Cette stratégie exploite avec une redoutable efficacité nos vulnérabilités mentales : biais de confirmation, effet de halo, dissonance cognitive, saturation attentionnelle. Elle détourne à son profit les mécanismes fondamentaux de notre cognition pour les retourner contre nous. Loin d’être une hypothèse de science-fiction paranoïaque, cette logique est au cœur de recherches militaires bien réelles.
AUX ORIGINES FRANÇAISES DE LA GUERRE COGNITIVE
Avant que la guerre cognitive ne devienne un enjeu global, la réflexion française, portée par Christian Harbulot et l’École de Guerre Économique, en avait déjà esquissé les fondements. Dès les années 2000, Harbulot identifiait dans la désinformation et la manipulation de l’opinion les premiers signes d’un basculement stratégique où la connaissance devenait une arme. Héritière des guerres psychologiques d’Indochine et d’Algérie, mais libérée de leurs tabous militaires, cette pensée s’est détachée du seul prisme de l’intoxication pour en proposer une lecture économique : celle d’une domination par la dépendance technologique, cognitive et numérique. Là où les Anglo-Saxons voyaient une guerre d’influence ou d’information, la France y perçut une guerre de la connaissance, c’est-à-dire une lutte pour la maîtrise des cadres mentaux et des grilles d’interprétation. La définition proposée en 2002 par Harbulot et Didier Lucas, « l’utilisation de la connaissance dans un but conflictuel », reste aujourd’hui la matrice intellectuelle de cette discipline.
EXEMPLE CONTEMPORAIN : L’OPÉRATION COPYCOP
Depuis mars 2025, le réseau d’influence russe nommé CopyCop (alias Storm-1516) s’est activement développé en déployant plus de 200 sites fictifs visant des publics aux États-Unis, en France, au Canada et en Arménie. Ces plateformes imitent des médias locaux, des partis politiques ou même des services de fact-checking, dans des langues naguère peu exploitées par le réseau (turc, ukrainien, swahili). Alors qu’on dénombrait déjà près de 94 sites ciblant l’Allemagne, ce total atteignait en 2025 plus de 300 sites attribuables à CopyCop.
L’architecture tactique s’est enrichie de capacités inédites : l’usage de modèles de langage auto-hébergés non censurés (versions de Llama 3), la mise en place de sous-domaines miroirs pour éviter les suppressions, une imitation visuelle affinée (logos, formats médiatiques) et des contenus créés par IA dans un style journalistique. L’objectif prioritaire demeure le même : miner le soutien à l’Ukraine, fragiliser les institutions démocratiques et exacerber les tensions internes dans les États occidentaux favorables à Kyiv. Dans ce dessein, CopyCop promeut des narratifs qui se propagent au-delà de ses propres sites grâce à des relais sur les médias de désinformation et des influenceurs, ce qui lui permet parfois de pénétrer le débat public. Face à cette menace, le rapport insiste sur la nécessité de détecter ces architectures, d’en limiter la diffusion, de coopérer entre acteurs médiatiques, technologiques et institutionnels, et de rester vigilant quant à la contamination des modèles d’IA par des narratifs manipulatoires.
LE PROJET GECKO : SIMULER POUR ANTICIPER
Je pense ici au projet GECKO, porté par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et l’Agence de l’innovation de défense (AID). Son objectif : explorer, à travers des simulations stratégiques, les effets de la guerre cognitive sur des populations civiles et militaires. Ce projet modélise des crises fictives inspirées de campagnes de désinformation, de manipulations identitaires ou de brouillages culturels. Il vise à entraîner les décideurs à repérer les signaux faibles de l’ingérence cognitive et à développer des contre-mesures.

Il ne s’agit plus seulement de former à la vigilance médiatique, mais d’enseigner à se défendre contre des attaques qui visent l’infrastructure même de l’esprit humain. Ce que GECKO anticipe, c’est un théâtre d’opérations dans lequel l’ennemi ne s’infiltre pas par les frontières, mais par les interfaces, les réseaux sociaux, les applications de santé, les assistants vocaux. Il exploite notre dépendance aux dispositifs numériques, notre paresse intellectuelle, notre conformisme algorithmique.
NEUROTECHNOLOGIES, AGENTS INCAPACITANTS ET PIRATAGE DE L’ESPRIT
Les avancées récentes dans les neurosciences, la pharmacologie et l’intelligence artificielle ouvrent un front plus sombre encore, où l’esprit humain cesse d’être seulement influencé pour devenir une cible technique à part entière. Des travaux menés au Royaume-Uni soulignent qu’un cerveau connecté à des dispositifs numériques, associé à des substances capables de modifier le système nerveux central, pourrait être manipulé au point d’altérer la mémoire, la perception ou la prise de décision. Ces pistes n’appartiennent plus à la science-fiction : certains États ont déjà testé des agents incapacitants, comme l’a montré l’intervention russe lors de la prise d’otages du théâtre de Moscou en 2002. Les chercheurs alertent sur l’émergence d’outils de précision destinés à provoquer confusion, paralysie cognitive ou désorientation profonde, dont l’IA amplifierait la portée en ciblant les vulnérabilités individuelles. Ils dénoncent un décalage préoccupant entre la rapidité de ces innovations et la lenteur des cadres internationaux chargés d’en encadrer l’usage. La nécessité d’une instance mondiale dédiée aux agents neurologiques se fait désormais pressante, afin de préserver ce qu’ils nomment « le caractère sacré de l’esprit humain ».
Le Dr Armin Krishnan, spécialiste des dimensions neurologiques du conflit, propose une taxonomie des technologies cognitives offensives articulée autour de quatre catégories : Drugs, Bugs, Bytes & Waves. Les deux premières désignent les agents chimiques et biologiques incapacitants, capables de ralentir la prise de décision, d’induire la confusion ou de dégrader la mémoire à court terme. Les deux suivantes recouvrent les systèmes à énergie dirigée (micro-ondes, ondes acoustiques, champs électromagnétiques) et les interfaces cerveau-ordinateur, qui permettent d’envisager le décodage et l’influence ciblée de certains états cérébraux. Le concept de « neurostrike » désigne précisément cette capacité à cibler le cerveau des combattants et des civils par des technologies non cinétiques, afin d’altérer la cognition, de réduire la conscience situationnelle ou de provoquer des dégradations neurologiques durables. Des rapports de renseignement américains attribuent à la Chine une avance notable dans ce domaine, notamment sur les interfaces cerveau-machine et les armes dites « de contrôle cérébral ». Ces technologies partagent une caractéristique décisive : elles opèrent sous le seuil de la guerre déclarée, ne laissent pas de traces visibles et ne déclenchent pas de riposte militaire conventionnelle, tout en atteignant directement le substrat biologique de la pensée.
L’ESPRIT COMME DERNIER CHAMP DE BATAILLE
Dans cette guerre, le front est intérieur. Il traverse chacun de nous. Ce que nous croyons être nos pensées intimes peut, en réalité, être le fruit d’une orchestration invisible. L’individu, persuadé de son autonomie intellectuelle, devient le vecteur inconscient d’un récit qui ne lui appartient pas. À terme, cette guerre produit des citoyens incapables non seulement de s’opposer, mais même de concevoir une opposition. Comme l’écrivait Orwell dans 1984 :
« Le but n’est pas seulement d’empêcher les gens d’exprimer des opinions dissidentes, mais de faire en sorte qu’ils soient incapables de les concevoir. »
L’enjeu dépasse le politique. Il touche à l’ontologique : qu’est-ce qu’un esprit libre, si ce n’est un esprit capable de se retourner sur lui-même, de penser contre lui-même, de remettre en question ses propres évidences ? C’est précisément cette faculté réflexive que la guerre cognitive vise à anéantir.
LA GUERRE IRRÉGULIÈRE COMME MATRICE STRATÉGIQUE
Les réflexions américaines sur la guerre irrégulière rejoignent cette analyse. Dans un récent rapport intitulé Understanding Irregular Warfare, l’armée des États-Unis définit ces formes d’affrontement comme l’usage de moyens indirects (cyberattaques, désinformation, coercition économique, soutien à des forces locales) permettant d’affaiblir un adversaire sans recourir à une confrontation directe. Cette approche, déjà mobilisée par la Chine dans ses zones grises, par la Russie à travers ses manipulations informationnelles et par l’Iran par ses relais armés, illustre la centralité croissante de la compétition en deçà du seuil de guerre ouverte. Elle met en lumière la nécessité pour les armées occidentales d’adapter leur doctrine en combinant unités conventionnelles, forces spéciales, acteurs civils et partenaires internationaux. L’enjeu ne se limite pas aux opérations militaires : il engage aussi la formation des élites, que le rapport juge trop centrée sur la guerre conventionnelle, et qui devrait s’ouvrir davantage aux sciences politiques et aux méthodes de réflexion complexes pour préparer des chefs capables de manœuvrer dans cet environnement hybride. Les exemples récents (mobilisation numérique de l’Ukraine, campagnes narratives israéliennes, cyberattaques contre des infrastructures critiques) confirment que le champ cognitif et informationnel constitue désormais le terrain privilégié de ces affrontements.
L’OPÉRATIONNALISATION MILITAIRE DE LA GUERRE COGNITIVE
L’armée française a donné corps à la guerre des perceptions en érigeant l’influence en sixième fonction stratégique. Dans le milieu naval, cette transformation s’est traduite par une doctrine mesurable : agir sur le champ des perceptions pour provoquer un comportement observable. Nicolas Mazzucchi, au Centre d’études stratégiques de la Marine, décrit cette influence comme une dialectique entre visible et invisible, où la simple présence perçue (le fleet in being) suffit à contraindre l’adversaire. La mer, espace d’immensité et de distance, devient un laboratoire du contrôle perceptuel : il faut se montrer pour dissuader, se cacher pour dominer.
Cette influence se déploie selon un cycle rigoureux : identification du besoin, pénétration des communautés cibles, arsenalisation des messages et évaluation des effets comportementaux. Chaque action d’influence, à l’instar d’un cycle de renseignement, nourrit la suivante dans une boucle auto-amplifiante. Avec l’émergence des technologies fondées sur l’intelligence artificielle (génération d’images, deep fakes, manipulation des données visuelles ou contournement des algorithmes de ciblage), cette guerre des perceptions s’automatise. Les forces navales explorent désormais une forme d’influence algorithmique où l’illusion numérique prolonge la dissuasion physique.
QUAND L’AVEU DEVIENT ARMURE : LE PARADOXE AMÉRICAIN
En 2022, le 4th Psychological Operations Group de l’armée américaine diffuse une vidéo de recrutement qui ne relève ni de la fuite ni de l’indiscrétion, mais d’une déclaration publique de guerre cognitive. Publiée en pleine offensive russe en Ukraine, cette production aux allures de bande-annonce hollywoodienne assume ouvertement sa vocation : façonner les conflits sans tirer un seul coup de feu. La référence à une « menace qui se lève à l’Est » s’inscrit dans une bataille narrative où l’Occident revendique d’avoir déjà remporté la guerre perceptuelle, imposant à l’échelle planétaire le récit d’une Russie agresseur et isolée.
Le profil recherché par cette unité d’élite ne laisse guère de doute sur la nature de ses missions : linguistes, sociologues, économistes, historiens, tous appelés à devenir des guerriers-intellectuels invisibles. Les sciences humaines se trouvent ainsi militarisées au service d’une influence qui opère en deçà du seuil de la conscience. La vidéo elle-même constitue une démonstration de ses propres techniques : elle trompe en présentant la manipulation comme un acte noble, elle persuade par une esthétique cinématographique, elle reformate notre compréhension des conflits contemporains, elle suscite des vocations parmi les esprits les plus brillants. Les citations de Sun Tzu, de Shakespeare et de Gorbatchev confèrent à ces techniques une légitimité transhistorique.
Le paradoxe tactique réside dans l’aveu lui-même. En proclamant ouvertement « nous trompons », l’unité désarme par avance toute critique. La transparence devient armure, la manipulation assumée se normalise. Dès lors, une question vertigineuse s’impose : si nous savons être ciblés, sommes-nous encore manipulés, ou cette vidéo prouve-t-elle que la guerre narrative est déjà gagnée ?
VERS UNE GUERRE ÉLECTRONIQUE COGNITIVE
Ce basculement trouve un prolongement dans le champ technologique. Les armées occidentales investissent massivement dans la guerre électronique cognitive, qui consiste à doter les systèmes militaires d’algorithmes capables de reproduire le cycle décisionnel humain. Loin des dispositifs figés fondés sur des règles, ces architectures apprennent, mémorisent et adaptent leurs réponses en temps réel à la complexité d’un spectre électromagnétique saturé. Des programmes comme Kaiju, financés à hauteur de centaines de millions de dollars, visent à équiper avions de chasse et systèmes de brouillage d’une intelligence artificielle capable de déjouer radars, missiles et réseaux intégrés. De même, les recherches récentes décrivent une convergence entre guerre électronique et guerre cognitive : l’attaque ne se contente plus de brouiller un signal, elle exploite des données massives, simule des scénarios, élabore des contre-mesures et développe un partenariat homme-machine où la machine apprend du comportement de l’opérateur. Ce n’est plus seulement la conscience humaine qui est visée, mais l’architecture technique elle-même, appelée à penser, à réagir et à manipuler son environnement selon des schémas de plus en plus autonomes.
DE GRAMSCI À L'HÉGÉMONIE ALGORITHMIQUE
Dès 1929, depuis sa cellule de prison, Antonio Gramsci formulait ce que les stratèges contemporains nommeraient guerre cognitive. Il l’appelait « guerre de position ». Dans les sociétés occidentales complexes, le pouvoir ne se conquiert pas par la force brute, mais par l’hégémonie culturelle, c’est-à-dire le contrôle des représentations et des cadres interprétatifs à travers lesquels les individus comprennent le monde. Pour Gramsci, l’hégémonie désigne la capacité d’une classe à présenter ses intérêts particuliers comme les intérêts généraux de la société tout entière. Les « appareils d’hégémonie » que sont les institutions culturelles, éducatives et médiatiques constituent les espaces où se fabrique le consentement, non par la contrainte, mais par la naturalisation d’un ordre du monde. Ce que les doctrines militaires appellent aujourd’hui « shaping the cognitive environment », Gramsci l’appelait production d’un « sens commun » favorable.
Une différence majeure sépare toutefois ces deux temporalités : Gramsci pensait à l’échelle de décennies, tandis que les opérations d’influence contemporaines pensent à l’échelle des cycles d’attention. Gramsci supposait par ailleurs que l’hégémonie était portée par des « intellectuels organiques » conscients de leur projet. Or ce que nous observons aujourd’hui, c’est une hégémonie algorithmique qui émerge de l’optimisation de métriques d’engagement sans projet conscient centralisé. Personne n’a décidé que la colère serait le sentiment le plus viral : les algorithmes l’ont découvert par optimisation. Le résultat est une hégémonie sans hégémon, une domination cognitive sans dominateur identifiable, mais dont certains acteurs tirent un profit considérable.
C’est ici que Gramsci rencontre Guy Debord. Dans La Société du Spectacle, Debord formule ce que Gramsci n’avait pas anticipé : une domination qui ne passe plus par la persuasion, mais par la substitution de la vie par sa représentation. Les plateformes numériques sont des machines à produire du spectacle, des représentations qui se substituent à l’expérience directe et façonnent les cadres cognitifs de milliards d’individus. Si la guerre cognitive est une guerre de position opérant via le Spectacle, les contre-mesures ne peuvent être purement techniques. Elles doivent être culturelles et structurelles : reconstruire des espaces de délibération réelle, former des « intellectuels organiques » de la résilience cognitive, conscientiser. Il ne s’agit pas d’une question de fact-checking, mais d’architecture sociale.
LES LETTRES LIBRES : ÉCRIRE POUR PENSER, PENSER POUR RÉSISTER
C’est pourquoi LES LETTRES LIBRES s’érigent contre cette entreprise d’aliénation mentale. Notre ligne éditoriale repose sur un postulat simple : seule une parole authentique, exempte d’artifices rhétoriques, peut susciter une confiance éclairée. Nous refusons les discours prémâchés, les séductions faciles, les consensus soporifiques. Écrire, pour nous, c’est désenvoûter.
La langue française, dans toute sa complexité syntaxique, sa richesse lexicale, sa capacité à nuancer la pensée, est notre meilleure alliée. Elle permet d’élaborer un esprit critique en sollicitant la conscience linguistique. Parler un français précis, structuré, exigeant, c’est refuser la novlangue émotionnelle et binaire dans laquelle se dissout aujourd’hui la pensée.
Chaque phrase bien construite est un acte de résistance. Chaque mot choisi avec rigueur devient une pierre contre la propagande. La grammaire elle-même, avec sa logique, sa rigueur, sa mémoire, devient un rempart contre la dissolution cognitive que produit l’infobésité contemporaine.
L’ÉTHIQUE DE LA LUCIDITÉ
Mais cette résistance ne va pas sans dilemme. La lutte contre la guerre cognitive implique des mesures de détection, des outils de contre-influence, parfois même des actions symétriques. Pour une démocratie, cela soulève une question vertigineuse : jusqu’où peut-elle aller pour se défendre sans trahir ses principes ? Peut-on lutter contre la manipulation sans en reproduire les procédés ? Peut-on inoculer la lucidité sans sombrer dans l’ingénierie du soupçon ?
Ce dilemme prend une dimension institutionnelle dès lors que la guerre cognitive cesse d’être seulement la description de pratiques adverses pour devenir une catégorie stratégique. En regroupant sous une même notion des phénomènes informationnels, psychologiques et sociaux jusqu’alors appréhendés par les médias, l’éducation, les sciences sociales ou la communication politique, elle les fait entrer dans le champ de la défense. Or une catégorie stratégique ne se borne pas à nommer ce qui existe : elle organise la perception de la menace, désigne les acteurs appelés à y répondre, légitime des doctrines et infléchit les politiques publiques. La question n’est donc plus seulement de savoir comment protéger le citoyen d’une manipulation extérieure, mais ce que devient l’autonomie de sa pensée lorsque sa capacité de jugement elle-même est constituée en enjeu de sécurité. La démocratie doit alors se défendre contre les opérations qui visent la cognition sans laisser la logique sécuritaire redéfinir à son tour les conditions du jugement libre.
Je n’ai pas de réponse définitive. Mais je sais que la première exigence reste la conscience. Conscience de nos biais. Conscience des récits auxquels nous prêtons foi. Conscience de la manière dont nous pensons ce que nous pensons. C’est dans cette zone grise, fragile et lumineuse, que peut s’élaborer une éthique de la lucidité.
LA LANGUE COMME MATRICE DE LIBERTÉ
Face à cette guerre silencieuse, il ne suffit plus d’enseigner des contenus. Il faut éveiller des consciences. Or cela passe, nécessairement, par une éducation exigeante à la langue. Non une langue réduite à ses fonctions utilitaires, mais une langue qui forme l’esprit, qui apprend à penser par distinctions, par doutes, par glissements subtils.
Ce n’est pas un hasard si les systèmes totalitaires appauvrissent les langues avant d’appauvrir les esprits. Une langue réduite à des slogans, à des anglicismes, à des automatismes numériques, est une langue qui ne permet plus de penser contre. Elle devient l’alliée objective des ingénieurs de la servitude volontaire.
« La première victime de la guerre est la vérité », rappelait le sénateur américain Hiram Johnson dès 1917, formule reprise ensuite par Arthur Ponsonby dans Falsehood in War-time (1928).
Dans la guerre cognitive, c’est désormais notre capacité même à reconnaître cette vérité qui devient la cible.
Il ne nous reste qu’une arme véritable : la pensée. Et pour penser, il faut une langue. Non pas une langue domestiquée, mais une langue libre. Voilà ce que LES LETTRES LIBRES s’engagent à défendre, mot après mot, esprit après esprit.
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