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LA LANGUE PERDUE DES CHANCELLERIES

Les diplomates furent longtemps des écrivains. Leur disparition révèle l’effacement d’une culture du mot juste, de l’école aux chancelleries. Défendre la langue, c’est préserver notre capacité à penser le réel et une forme essentielle de souveraineté intellectuelle.

Façade de l’ambassade de France avec porte en bois, volets turquoise, jardinières fleuries et plaque « Ambassade de France, Chancellerie ».
La chancellerie fut aussi un lieu de langue, où la précision des mots engageait le jugement, la négociation et parfois la paix.

Un ouvrage collectif belge rappelle qu’il fut un temps où les diplomates étaient des écrivains. Cette tradition s’éteint. Sa disparition n’est pas une nostalgie de lettrés : c’est le symptôme d’un mal plus profond, qui commence à l’école et finit dans notre rapport au réel.

Vient de paraître chez Peter Lang, sous la direction de Fanny Hockers, Alexandre Piron et Tanguy de Wilde d’Estmael, un volume intitulé L’imagination en relations internationales, soutenu à l’UCLouvain par le Centre d’étude des crises et des conflits internationaux (CECRI) et l’Institut de sciences politiques Louvain-Europe (ISPOLE). On y trouve une contribution de Raoul Delcorde, ambassadeur honoraire de Belgique et membre de l’Académie royale, consacrée à une figure aujourd’hui presque éteinte : le diplomate-écrivain. L’ouvrage est en accès ouvert, et l’on aurait tort de le ranger parmi les curiosités érudites. Car cette galerie d’ambassadeurs qui furent aussi de grands auteurs n’est pas un musée. C’est un miroir tendu à notre époque, et ce que ce miroir renvoie n’a rien de flatteur.

ÉCRIRE POUR NÉGOCIER

Delcorde pose d’emblée la parenté des deux métiers. Écrire, rappelle-t-il, fait partie du travail diplomatique et en constitue l’un des grands plaisirs. Dès le XVIe siècle, le cardinal Jean du Bellay se rendait à Rome accompagné de son neveu Joachim, le poète, et de Rabelais. Négocier, au fond, n’est-ce pas souvent trouver le mot juste ? La rédaction d’une note diplomatique et la création littéraire, écrit-il, dénotent de réelles connivences : elles mettent en relation la langue et le réel. Cette formule est le cœur de tout. Le diplomate, comme l’écrivain, ne se contente pas de subir le monde, il le nomme, et en le nommant, il agit sur lui.

La démonstration se déploie ensuite en une galerie de figures. Au printemps, alors que cette contribution n’était pas encore publiée, notre podcast LA VOIX QUI LIBÈRE avait eu le privilège d’explorer ce texte avec son auteur. Paul Claudel, 42 ans de diplomatie et 15 années d’Asie, disait de sa fonction qu’elle était de voir l’univers. Alexis Leger, devenu Saint-John Perse, écrivait Anabase dans un temple taoïste désaffecté à une journée de cheval de Pékin, avant de cesser presque de publier durant les années où il dirigeait le Quai d’Orsay. Romain Gary, enfin, décrivait la fonction comme une cloche de verre, et confessait le risque, après 20 ans de métier, d’une lente dépersonnalisation. Pour Claudel et Saint-John Perse, la carrière fut une matrice de l’œuvre. Chez Gary, elle fut aussi une contrainte contre laquelle l’écrivain dut préserver son centre de gravité.

Delcorde ne farde rien, et c’est à son honneur. La galerie compte aussi ses ombres, tel Paul Morand, styliste éblouissant et diplomate de Vichy, dont les compromissions et les propos jamais reniés interdisent l’admiration sans réserve. Elle se referme sur Pierre-Jean Remy, celui que Delcorde regarde comme « peut-être le dernier véritable diplomate-écrivain français ». Ce mot, le dernier, est lourd. Il dit qu’une lignée s’achève, et que nul ne semble devoir la reprendre. C’est de ce point précis, celui de l’extinction, que la réflexion devient urgente.

LA LANGUE COMME SOUVERAINETÉ

Reste à comprendre pourquoi cette race d’hommes s’éteint. Delcorde l’explique avec la retenue de l’observateur : le diplomate d’aujourd’hui a moins de temps, la technicisation du métier laisse peu de place à la plume, la production littéraire des chancelleries s’amenuise. Le constat est juste, mais il me semble s’arrêter au seuil de la véritable cause. Car le diplomate-écrivain ne disparaît pas seulement faute de loisir. Il disparaît parce que la langue elle-même a cessé d’être tenue pour un savoir, une discipline, une distinction.

Il faut le dire nettement : la maîtrise de la langue est une forme de souveraineté. Celui qui possède les mots possède une prise sur le réel ; celui qui les perd le subit, et finit par se laisser dire le monde par d’autres. Le diplomate-écrivain incarnait un service public lettré, où l’exigence de la forme était inséparable de la justesse du jugement. Nous lui avons substitué le technicien, le gestionnaire, le producteur d’éléments de langage. Le mot juste a cédé la place à la formule interchangeable, et la pensée nuancée au message calibré. Ce n’est pas un appauvrissement de style. C’est un appauvrissement de la capacité même à penser, car on ne pense pas plus finement que la langue ne le permet.

Le choix des mots de la politique québécoise
Derrière les slogans de la campagne québécoise se dessine une question plus profonde : la politique parle-t-elle simplement au peuple ou choisit-elle de parler plus bas que lui ?

Que l’on mesure bien l’enjeu. Un peuple qui perd sa langue ne perd pas seulement des tournures élégantes ; il perd les distinctions fines qui lui permettaient de saisir les nuances du monde, et donc de résister aux simplifications qu’on lui impose. Là où manquent les mots pour dire l’écart entre deux idées voisines, la manipulation prospère, car elle n’a plus besoin de ruser : il suffit que le vocabulaire fasse défaut. Les diplomates-écrivains le savaient d’instinct, eux dont tout le métier consistait à peser les termes d’un traité comme on pèse une paix. C’est pourquoi leur disparition dépasse de loin le champ des lettres. Elle touche à la santé démocratique d’une société, à sa capacité de délibérer autrement que par slogans.