Selon la formule communément attribuée à Victor Hugo, « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface » . Le Parti conservateur du Québec vient d’en administrer une démonstration involontaire avec son slogan de campagne : « Oser pour vrai ».
On peut partager une part de ses orientations et rester saisi devant une formule aussi indigente. « Oser » se suffisait. Lui adjoindre « pour vrai » ne lui donne ni force ni hauteur. Cela ouvre plutôt une trappe sous la langue politique : cette fois, promis, on va oser pour vrai.
Le PCQ n’est pourtant pas seul à trébucher sur ses propres mots. Puisque la campagne vient de doter chaque parti d’un mot d’ordre, autant les aligner et leur accorder une brève joute des lettres.
Le PCQ, on l’a vu, l’ouvre avec « Oser pour vrai » : un renfort qui arrive derrière le verbe comme l’enfant qui jure qu’il ne plaisante plus, et qui laisse déjà poindre une conception assez peu flatteuse de l’électeur.
Le PQ lui dispute de peu la lanterne rouge avec « Le choix de la confiance ». La confiance, certes, mais en quoi ? Dans la souveraineté, dans la capacité de gouverner, dans l’avenir du Québec ? Ou en qui ? Le substantif réclame presque son complément. À force de ne rien désigner, la formule finit par demander moins une adhésion à un projet qu’un acte de foi.
La CAQ choisit « Avançons ». En 2022, elle disait déjà « Continuons ». La conjugaison change, la posture beaucoup moins. Hier, il fallait poursuivre ; aujourd’hui, il faut avancer. Vers où, le slogan ne s’encombre pas de le préciser. Il possède en revanche l’assurance tranquille des verbes prononcés depuis le siège du conducteur : le parti semble moins demander aux Québécois s’ils souhaitent le reconduire que les inviter à monter pour la suite du trajet.
Québec solidaire propose « C’est possible ». Voilà qui est encourageant. Reste à savoir ce qui l’est. La phrase possède un sujet grammatical, mais son objet politique demeure à remplir. Chacun pourra donc placer derrière ces deux mots ce qu’il espère, ce qu’il redoute ou ce que le programme lui permettra d’y reconnaître. Le slogan promet avant même d’avoir nommé la promesse.
Et puis vient le PLQ avec « Rassembler. Réparer. Bâtir. » À ne juger que les mots, c’est le plus réussi des cinq. Trois verbes, trois temps, presque un récit. Rassembler suppose la division. Réparer suppose la blessure. Bâtir suppose qu’après avoir reconnu ce qui s’est défait, il reste quelque chose à construire. Dans ce « réparer », chacun pourra entendre ce que les années récentes ont laissé derrière elles, y compris les fractures de 2020-2022, sans que le slogan ait besoin de les nommer. La simplicité cesse ici d’être pauvreté : elle devient architecture.
La joute révèle ainsi quelque chose de plus intéressant qu’un palmarès. « Avançons » avance sans destination nommée, sinon celle, implicite, de la reconduction au pouvoir ; « Le choix de la confiance » demande confiance sans objet ; « C’est possible » affirme le possible sans dire quoi ; « Oser pour vrai » renforce un verbe jusqu’à l’affaiblir. Seul « Rassembler. Réparer. Bâtir. » contient déjà une progression de pensée.
Revenons au mauvais élève, car son cas dit plus long que les autres. Le plus sévère, pour lui, est que sa formule n’est même pas neuve. En 2022, le Parti québécois faisait déjà campagne sous « Le Québec qui s’assume. Pour vrai. », tandis que le Parti libéral proposait « Votez vrai. Vrais enjeux. Vraies solutions. » Deux formations que tout oppose se disputaient déjà le même mot. Quatre ans plus tard, un parti qui se réclame de la rupture puise donc dans un vocabulaire électoral déjà usé.
L’ironie s’aggrave si l’on se souvient de cette année-là. La poussée conservatrice devait beaucoup à la colère contre la gestion sanitaire. Or, aux débats des chefs, Éric Duhaime, dont la parole avait été bien plus tranchante avant la campagne, laissa précisément s’éteindre cet affrontement. Le parti qui avait prospéré sur le courage de dire réclame aujourd’hui trois mots pour promettre qu’il osera. La formule finit par se retourner contre celui qui la porte : s’il faut désormais oser « pour vrai », aurait-on auparavant osé pour semblant ?
Quand une formation doit jurer qu’elle osera « pour vrai », elle laisse d’ailleurs entendre que l’audace elle-même est devenue douteuse. Le pléonasme dépasse alors la maladresse de communication : il prend valeur d’aveu. La forme révèle le fond qu’elle devait servir.
Mais le cas du PCQ déborde largement Éric Duhaime. Il dit quelque chose de la langue politique québécoise contemporaine, et surtout de ceux qui la fabriquent.
Il suffit de parcourir les commentaires laissés sous les publications politiques ou médiatiques québécoises sur Facebook pour constater combien les difficultés de maîtrise de l’écrit traversent l’espace public. Orthographe dégradée, syntaxe rudimentaire, difficulté à développer une argumentation suivie ou à saisir la nuance d’un texte ne constituent évidemment pas, à eux seuls, un test de littératie. Ils rendent néanmoins visible une réalité que les données du PEICA documentent autrement : 52 % des Québécois de 16 à 65 ans se situent sous le niveau 3 de littératie, seuil à partir duquel une personne peut comprendre, interpréter et évaluer des textes longs ou denses.
Une telle difficulté devrait imposer une responsabilité particulière à ceux qui disposent de la parole publique. Elle ne saurait justifier que les élites politiques et médiatiques abaissent volontairement leur langue. Elle devrait au contraire les obliger à davantage d’exigence : entretenir la maîtrise de l’écrit, donner envie de comprendre davantage, refuser de confondre clarté et pauvreté.
Or, ceux qui disposent des moyens d’informer et de gouverner semblent trop souvent avoir adopté le présupposé inverse, comme s’ils avaient déjà décidé que le public ne pouvait lire davantage, comprendre davantage, ni penser davantage. Le problème n’est donc pas qu’une partie du peuple éprouve des difficultés avec l’écrit. Il commence lorsque ceux qui disposent de la parole publique prennent cette difficulté pour une consigne de communication.
À force de vouloir « faire peuple », la classe politique finit ainsi par révéler l’idée assez méprisante qu’elle se fait de lui. Comme si parler simplement exigeait de parler pauvrement. Comme si la proximité supposait l’appauvrissement du vocabulaire. Comme si l’électeur ne pouvait plus être rejoint par une phrase construite, une idée complexe ou un mot qui oblige à penser.
La caste politique ne se contente alors plus de constater l’affaiblissement de la langue. Elle le ratifie. Elle calibre son discours à partir de ce qu’elle suppose être le niveau maximal d’attention ou de compréhension de ceux qu’elle sollicite, puis présente cette réduction comme de l’authenticité.
La presse québécoise procède souvent du même présupposé. Qu’il s’agisse d’un fait politique ou d’un chien écrasé, elle enferme le commentaire dans 350 à 900 mots, comme si l’attention du lecteur devait être tenue pour défaillante avant même qu’il ait commencé à lire. Ce n’est plus seulement une économie de format. C’est une conception du lecteur.
À cette réduction du format s’ajoute souvent celle du regard. L’injonction morale tend à supplanter l’analyse philosophique, sociologique ou historique. Le fait n’est plus proposé au lecteur pour qu’il l’examine ; il lui parvient déjà accompagné du jugement qu’il convient d’en tirer. La simplification de la forme rejoint alors celle de la pensée : comme si lui dire quoi penser dispensait désormais de lui donner de quoi penser.
Le politique simplifie parce qu’il suppose l’électeur peu disponible pour la complexité. Le média raccourcit parce qu’il suppose le lecteur incapable de soutenir longtemps son attention. Puis l’un et l’autre lui servent une conclusion déjà faite. À force de présumer les limites du public, ils finissent par organiser leur propre discours autour d’elles.
« Oser pour vrai » devient ainsi beaucoup plus qu’un mauvais slogan. Il est le signe d’une politique qui, pour paraître populaire, croit devoir parler plus bas que le peuple.
Hugo avait raison, à l’échelle d’une démocratie cette fois : la forme fait remonter le fond à la surface.
Et ce qui remonte ici n’est peut-être pas tant la pauvreté de la langue du peuple que la pauvreté de l’idée que ses dirigeants et ses médiateurs se font de lui.
PRÉCISION ÉDITORIALE
LES LETTRES LIBRES est un média non partisan. Il ne juge ici ni les programmes ni les appartenances, mais les mots par lesquels le politique s’adresse au citoyen. Sa ligne repose sur une conviction simple : les crises que le pouvoir contribue à produire, à entretenir ou à mettre en récit ne sauraient trouver leur seule issue dans ceux qui les ont façonnées. Les réponses durables doivent aussi remonter du peuple, de la société civile, des savoirs, des expériences et des libertés concrètes, plutôt que d’être continuellement confiées aux institutions qui définissent à la fois le problème, son récit et sa solution.
BIBLIOGRAPHIE
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