LE MANIFESTE D’UNE MATIÈRE VIVANTE
En 2018, l’artiste Richard Texier publiait chez Fata Morgana un Manifeste de l’élastogenèse, texte à la fois poétique et spéculatif, dans lequel il posait les fondements d’une philosophie de la souplesse. L’élastogenèse, écrit-il, n’est pas une simple métaphore esthétique, mais une méthode de vie, une attitude mentale, une force intuitive qui permettrait de traverser les mutations du monde sans se briser. Dans son œuvre plastique, Texier donne corps à cette idée de plasticité active : formes cosmiques, spirales en expansion, volumes en perpétuel déséquilibre : tout vibre sous l’effet de tensions invisibles, mais fondatrices. Rien n’est figé. La matière ploie, se rétracte, se redéploie, mais garde la mémoire de sa forme initiale.
Ce concept, d’abord confiné au champ de l’art et de la métaphysique, trouve aujourd’hui une résonance inattendue dans le domaine de l’intelligence artificielle. Emmanuel Moyrand, qui accompagne les dirigeants dans l’intégration des technologies cognitives, perçoit dans l’élastogenèse une matrice théorique propre à éclairer la dynamique interne des systèmes d’IA. Pour lui, la plasticité n’est plus un privilège de la chair ni de l’imaginaire : elle devient l’un des moteurs de l’autonomie algorithmique.

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE ET MÉMOIRE DE FORME
Les réseaux neuronaux profonds, ces architectures probabilistes capables d’apprendre à partir de données massives, fonctionnent par ajustements progressifs : pondérations modifiées, rétropropagation des erreurs, boucles d’optimisation. Chaque itération déforme légèrement le modèle, sans en abolir l’identité. À mesure qu’il est entraîné, le système épouse les variations du monde, comme une matière docile, mais structurée.
La mémoire de forme, évoquée par Texier comme un principe poétique, trouve ici son équivalent technique. Les modèles à mémoire longue (LSTM) et les processus de fine-tuning permettent à une IA préentraînée d’acquérir des compétences spécifiques sans effacer les connaissances précédentes. Loin de reprogrammer un savoir figé, l’intelligence artificielle opère par métamorphoses successives. Elle incorpore les mutations sans perdre son socle.

Moyrand souligne aussi la capacité des IA à fonctionner dans l’incertitude. Face à des images altérées, des signaux fragmentaires ou des textes incomplets, les algorithmes n’abandonnent pas. Ils extrapolent, reconstruisent, poursuivent la tâche. Cette persistance algorithmique n’est pas une rigidité : elle est une souplesse stratégique. Plutôt que de s’effondrer face au chaos, la machine adapte ses paramètres. Ce geste, selon lui, est profondément élastogénique. Il mime la résistance douce des formes plastiques de Texier, qui ploient sans jamais rompre, jusqu’à renaître transformées.
L’ÉLASTICITÉ D’ESPRIT : UNE DISPOSITION VOLONTAIRE
Cette idée d’une forme qui se modifie sans se trahir n’est pas propre à la technologie ni aux arts plastiques. Elle traverse aussi la littérature. Dans Persuasion, Jane Austen attribue à son héroïne une qualité particulière, plus rare encore que le courage ou la patience : l’« élasticité d’esprit ». Cette capacité à être consolée, à se détacher de la douleur par de nouvelles occupations, à se redresser dans l’adversité apparaît comme une grâce singulière. Austen en parle comme d’un don. Mais ce que l’époque nommait grâce peut être requalifié, aujourd’hui, comme un choix lucide.
L’élasticité d’esprit n’est pas la soumission aux événements. Elle est la décision d’habiter le chaos sans s’y dissoudre. Ce n’est ni une résignation ni une fuite, mais une manière d’absorber l’impact du réel, de l’internaliser sans perdre sa cohérence intérieure. En cela, elle rejoint l’élastogenèse. Là encore, il s’agit de mutation sans effondrement. De la contrainte naît une nouvelle forme, fidèle à l’origine, mais ajustée à la situation.
