LES FOLLES DU SIÈCLE
Il y a dans l’histoire de la médecine une zone d’ombre que l’on peine encore à regarder en face : celle de la psychiatrisation des femmes. À la fin du XIXᵉ siècle, l’asile devient le réceptacle de tout ce que la société bourgeoise refuse d’entendre. C’est là que l’on enferme les insoumises, les amoureuses déçues, les artistes, les mystiques, les révoltées. Le diagnostic varie selon les époques, hystérie, démence, neurasthénie, mais le verdict reste identique : la folie féminine.
Sous le regard froid des médecins, ces femmes sont dépossédées de leur parole. Le corps féminin devient un champ d’expérimentation où s’exerce le pouvoir d’une science en quête de légitimité. À la Salpêtrière, Charcot fait défiler ses patientes comme des objets de curiosité, photographiées dans leurs crises, exhibées devant un public d’hommes fascinés. Dans son service, l’hystérie devient un spectacle massivement féminin : les crises sont observées, classées, parfois provoquées sous hypnose ; la compression ovarienne peut, selon les observations du service, les provoquer ou les interrompre. La malade est à la fois patiente, preuve et spectacle. Ce que la société ne peut contrôler, elle le médicalise.
Mais une histoire de la psychiatrie écrite seulement à partir des dossiers médicaux demeure une histoire racontée par ceux qui détenaient le pouvoir de diagnostiquer. Jane Avril, admise à 14 ans dans le service de Charcot à la Salpêtrière pour une chorée, la « danse de Saint-Guy », laissera dans ses Mémoires l’un des rares récits de femme ayant vécu de l’intérieur cet univers. Pendant 18 mois, elle partage le quotidien de femmes diagnostiquées hystériques et raconte aussi la danse comme un espace de liberté. Cette parole ne remplace pas l’archive médicale : elle l’empêche d’avoir le monopole du réel.
CAMILLE CLAUDEL : LA LIBERTÉ RÉDUITE AU SILENCE
Née en 1864, Camille Claudel incarne à elle seule cette tragédie. Venue à Paris pour devenir sculptrice, elle se heurte d’abord à l’interdiction d’étudier aux Beaux-Arts. Qu’à cela ne tienne, elle trouve sa voie dans les ateliers privés. C’est là qu’elle rencontre Auguste Rodin, son maître et amant. Ensemble, ils inventent une grammaire nouvelle de la sculpture, faite de chair et de mouvement. Mais le génie ne se partage pas. L’histoire a retenu Rodin et effacé Claudel.
Lorsqu’il la quitte, le monde se referme sur elle. Les critiques la dénigrent, les galeries la boudent, la misère s’installe. Son frère, Paul Claudel, catholique fervent, voit son état se dégrader et note en 1909 dans son Journal : « À Paris, Camille folle. » Après la mort de leur père, la procédure de « placement volontaire » est demandée par sa mère. Le 7 mars 1913, le docteur Michaux rédige le certificat d’internement ; le 10 mars, à 48 ans, Camille est conduite à Ville-Évrard. Elle y restera, puis à Montdevergues, 30 ans. Ses lettres témoignent d’une pensée où le délire de persécution coexiste avec une conscience aiguë de l’enfermement.
« On me reproche (ô crime épouvantable) d’avoir vécu toute seule, de passer ma vie avec des chats, d’avoir la manie de la persécution ! »
En 1917, elle écrit ces mots au docteur Michaux. En 1927, après 14 années d’asile, elle réclame encore « la liberté à grands cris ». Sa parole n’abolit pas sa maladie ; sa maladie n’abolit pas sa parole.
Le 19 octobre 1943, elle meurt à Montdevergues, dans un établissement où la malnutrition frappe durement les patients pendant l’Occupation. Sa mère et sa sœur ne lui ont jamais rendu visite ; Paul est venu une douzaine de fois en 30 ans et l’a vue pour la dernière fois le 21 septembre 1943. Elle est d’abord enterrée dans une tombe provisoire du cimetière de Montfavet, puis ses restes sont transférés dans la fosse commune. Elle qui voulait sculpter la beauté du monde n’aura pas de sépulture familiale.
L’ENFERMEMENT COMME NORME SOCIALE
L’histoire de Camille Claudel n’est pas une exception, mais un symptôme. L’asile a longtemps été le prolongement du patriarcat : un outil disciplinaire déguisé en institution de soin. Les femmes jugées indociles, celles qui refusaient le mariage ou la maternité, celles qui aimaient d’autres femmes, étaient suspectes d’anomalie mentale. L’ordre moral se servait du savoir médical pour préserver sa hiérarchie.
Ce n’était pas seulement la folie qu’on soignait ; c’était aussi la liberté qu’on punissait. Le corps féminin, perçu comme source de désordre, devait être corrigé, cadré, surveillé. La psychiatrie, loin de libérer, a souvent continué la mission des prêtres et des juges : maintenir les femmes dans la dépendance. Ce contrôle ne passait pas seulement par les murs de l’asile, mais aussi par les diagnostics, les prescriptions, les étiquettes qui les accompagnaient jusqu’à la tombe.
Le même mécanisme se lit ailleurs. En 1887, l’écrivaine américaine Charlotte Perkins Gilman est soumise à la « rest cure » du neurologue Silas Weir Mitchell : repos, vie domestique, quasi-abandon de l’activité intellectuelle. Elle racontera plus tard que l’obéissance à ces prescriptions l’avait conduite près de l’effondrement mental et écrira The Yellow Wallpaper à partir de cette expérience. Le traitement prétendait restaurer une femme ; il exigeait précisément qu’elle cesse d’écrire.
Freud déplacera ensuite l’hystérie du théâtre neurologique vers l’interprétation psychique sans faire disparaître l’obsession sexuelle. Avec Dora, la parole d’une jeune femme devient à son tour matériau à déchiffrer par celui qui prétend en connaître le sens caché, y compris lorsqu’elle conteste l’interprétation qu’on lui impose. Dora interrompt elle-même la cure au bout de trois mois. Cette rupture appartient aussi à l’histoire du cas.
DE LA CAMISOLE À LA NORME
Ce pouvoir d’assignation n’a pas disparu. Il a simplement changé de forme. Jane Ussher (2013) montre comment la figure de la femme jugée difficile continue d’être saisie par des catégories cliniques liées aux normes de féminité : « trouble borderline », « trouble dysphorique prémenstruel », notamment. Le vocabulaire clinique conserve ainsi une résonance genrée. Les émotions féminines, la douleur, la colère ou la passion continuent d’être pathologisées. La parole d’une femme demeure suspecte dès qu’elle déborde du cadre attendu.
La psychiatrie, tout en se voulant scientifique, reste imprégnée d’un imaginaire social. Elle perpétue des stéréotypes sous couvert d’objectivité. Ces diagnostics ne sont pas seulement des mots : Ussher rappelle que l’étiquette « borderline » peut être associée à la médication, à l’institutionnalisation involontaire ou, paradoxalement, au refus de soins au motif d’une supposée résistance au traitement. On parle de dépression post-partum sans toujours interroger ce que la maternité, l’isolement, la violence conjugale, la précarité ou l’injonction au dévouement font à une femme. Le traitement médical de la révolte demeure la forme la plus subtile du contrôle.
LES CHAÎNES INVISIBLES DE LA TRANSMISSION
Mais le pouvoir ne s’exerce pas seulement du haut vers le bas. Il se transmet de mère en fille, à travers les gestes, les silences, les injonctions répétées. La servitude volontaire se perpétue dans la peur de déplaire, la culpabilité de s’affirmer, le devoir de se taire. Ce sont parfois les femmes elles-mêmes qui deviennent les gardiennes de leur propre prison. Elles enseignent la soumission comme une vertu, la résignation comme une sagesse, et confondent loyauté et obéissance.
Cette complicité involontaire prolonge l’emprise du patriarcat sous d’autres formes. Les femmes jugent d’autres femmes avec la sévérité qu’elles ont subie. Elles perpétuent les hiérarchies qu’elles dénoncent. Elles se méfient de la liberté parce qu’on leur a appris qu’elle se payait cher. Entre elles, la rivalité prend souvent la place de la solidarité. La « sororité » devient un mot creux lorsqu’elle ne s’accompagne pas d’un courage véritable : celui de rompre avec la répétition du mal.
Chez Camille Claudel, cette transmission cesse d’être abstraite. C’est sa mère qui demande le « placement volontaire » en 1913 ; elle ne lui rendra jamais visite. En 1917, Camille écrit au docteur Michaux que sa mère et sa sœur ont donné l’ordre de la « séquestrer de la façon la plus complète », ajoutant qu’« aucune de mes lettres ne part, aucune visite ne pénètre ». Les restrictions de visites et de correspondance demandées par la famille sont également documentées dans les archives de l’internement. Ici, une femme devient l’agent concret d’un ordre familial qui condamne une autre femme au silence.
LES HOMMES ET LA DETTE DU JUSTE REGARD
Il serait pourtant réducteur de dresser une frontière de genre entre les bourreaux et les alliés. Certaines femmes ont été les pires complices de leur propre oppression, tandis que des hommes ont su reconnaître, soutenir et défendre le génie féminin. Ceux-là ont permis à des créatrices, des penseuses, des savantes d’exister autrement que dans l’ombre. On pense ici à Marie Curie : en 1903, plusieurs membres de l’Académie des sciences proposent Henri Becquerel et Pierre Curie pour le prix Nobel de physique sans mentionner Marie. Informé de la situation, Pierre demande explicitement qu’elle soit associée à lui pour leurs travaux sur la radioactivité. À ces hommes, la reconnaissance s’impose, non par gratitude servile, mais parce qu’ils ont su s’extraire du rôle qu’on leur avait assigné.
Le dossier Claudel lui-même offre un contraste plus cruel encore. En 1914, Mathias Morhardt propose à Rodin de réserver une salle du futur musée aux œuvres de Camille. Rodin approuve ; Paul Claudel s’y oppose catégoriquement. Le même monde masculin peut donc contenir celui qui ouvre une porte et celui qui la referme.
La liberté ne se conquiert pas contre les hommes, mais contre la structure qui rend la domination possible. La cause des femmes n’est pas une guerre, c’est une libération de l’esprit. Elle exige de rompre avec la complaisance et le mensonge, y compris ceux que nous entretenons entre nous.
LE BAL DES FOLLES : MIROIR DE NOTRE ÉPOQUE
Le Bal des folles, roman d’abord, puis film, a réouvert cette plaie. Victoria Mas et Mélanie Laurent composent une fiction à partir de l’histoire de la Salpêtrière et en durcissent certains traits. Elles donnent à voir les démonstrations cliniques, l’hypnose, les bains, les examens intimes et la violence d’un système où le corps des patientes ne leur appartient plus entièrement. Le spectacle public de l’hystérie, lui, appartient bien à l’histoire : les femmes y deviennent matière clinique, image, démonstration. Ce rite de la science est aussi un rite de pouvoir. Ces femmes ne sont pas seulement soignées : elles sont regardées.
Regarder ce film aujourd’hui, c’est mesurer combien la frontière entre soin et domination reste fragile. La psychiatrie moderne, malgré ses progrès, porte encore les traces de cette violence fondatrice. Les traitements peuvent guérir, mais aussi soumettre. La médicalisation de l’intime demeure l’un des instruments les plus puissants du contrôle social.
LA LENTE RECONQUÊTE DE LA PAROLE
Camille Claudel, comme tant d’autres, a été dépossédée de son histoire. Mais elle a fini par triompher du silence. Ses sculptures se dressent désormais comme des cris figés dans la pierre. Leur beauté n’efface pas la douleur, elle la transmue en force. En elle se reconnaissent toutes celles qu’on a fait taire au nom de la raison.
La reconnaissance posthume ne suffit pas à réparer la faute, mais elle rappelle qu’aucun enfermement n’est éternel. Chaque femme qui ose parler, écrire, créer, répare un fragment de cette histoire mutilée. La psychiatrie, comme la religion autrefois, a souvent prétendu sauver en détruisant. Il revient désormais aux femmes d’inventer une autre manière d’être au monde, où la lucidité ne sera plus confondue avec la folie.
CONCLUSION
J’ai appris, au fil des ans, que la raison, lorsqu’elle se fait instrument d’ordre, peut être meurtrière. J’ai compris aussi que la liberté ne se reçoit pas : elle se conquiert, parfois contre les siens, souvent contre soi-même. La maladie existe. Elle n’autorise ni l’effacement d’une parole, ni la confiscation d’une existence. Camille Claudel fut malade ; elle fut aussi enfermée pendant 30 ans, coupée de son travail et largement du monde. Dire l’un n’efface pas l’autre.
Or cette histoire n’appartient pas seulement au passé. Dans des recommandations d’urgence publiées au Journal officiel le 10 septembre 2026, la Contrôleure générale des lieux de privation de liberté décrit, dans les urgences de Paris et de la petite couronne, des patients psychiatriques couchés sur des brancards dans les couloirs ou contraints de dormir au sol, parfois au cours de séjours allant jusqu’à neuf jours. Pour certains patients destinés à des soins sans consentement, elle constate des rétentions pouvant durer jusqu’à sept jours et rapporte le cas d’un patient maintenu huit jours sur un brancard, sans décision d’admission régulièrement notifiée ni information sur les voies de recours. Elle relève encore des mesures d’isolement et de contention mises en œuvre sans cadre légal ni contrôle juridictionnel, y compris sur des patients juridiquement libres. Entre 2025 et 2026, le nombre de patients confrontés à une attente prolongée a augmenté de 31,8 %. L’asile n’est plus celui du XIXe siècle. La possibilité de priver un malade de sa liberté avant même que le droit ait pleinement pris place n’a pourtant pas disparu.
Le reste du monde, lui, continue trop souvent de confondre l’obéissance avec la santé mentale.
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