En février 2025, Alexander C. Karp, PDG de Palantir Technologies, et Nicholas W. Zamiska nous livrent un manifeste inquiétant sous couvert d’essai patriotique. The Technological Republic: Hard Power, Soft Belief, and the Future of the West prétend défendre la sécurité nationale et les valeurs occidentales, mais je n’y vois qu’un plaidoyer alarmiste servant les intérêts d’une élite technologique avide de pouvoir.
LE MIRAGE DE LA MISSION NATIONALE
Karp et Zamiska déplorent que la Silicon Valley ait délaissé sa prétendue « mission initiale » de collaboration avec le gouvernement. J’y décèle une réécriture de l’histoire au service d’une vision militaro-industrielle. Cette nostalgie d’un âge d’or où l’innovation technologique aurait servi prioritairement les intérêts de l’État masque une réalité bien différente : dès ses débuts, la Silicon Valley a poursuivi des ambitions multiples, tant commerciales que scientifiques.
Le récit qu’ils construisent est habile : invoquer un passé idéalisé pour légitimer un futur où l’industrie technologique serait intimement liée aux appareils étatiques. Je ne peux m’empêcher d’y voir une tentative de normaliser ce qui devrait nous alarmer : la fusion des intérêts privés des géants technologiques avec ceux de l’appareil sécuritaire américain.
L’INSTRUMENTALISATION DE LA PEUR
« La montée de l’intelligence artificielle […] représente un défi crédible pour la suprématie créative de notre espèce »,
prétend Karp. Cette rhétorique catastrophiste n’est pas innocente. Elle vise à créer un sentiment d’urgence, un climat d’anxiété propice à l’acceptation de mesures exceptionnelles.
Je suis frappée par la manière dont les auteurs instrumentalisent la peur d’un déclin de la puissance américaine. Ils dépeignent un monde au bord du précipice, où seule une alliance renouvelée entre Silicon Valley et Washington pourrait sauver l’Occident. Cette narration du péril imminent est un classique des discours manipulateurs : présenter une menace existentielle pour justifier des solutions radicales qui, en temps normal, susciteraient davantage de résistance.
VERS UNE SOCIÉTÉ DE LA PRÉDICTION : HYPOTHÈSES SUR LA DÉRIVE SÉCURITAIRE
Il semblerait que cette vision du monde, bien loin de rester théorique, commence à s’incarner dans des dispositifs très concrets. Selon plusieurs sources concordantes, l’administration Trump aurait récemment chargé Palantir de développer une base de données interagences d’ampleur inédite. Si cela se confirmait, la plateforme Foundry de Palantir serait désormais intégrée à plusieurs organes fédéraux (parmi lesquels le DHS, le HHS et l’IRS), autorisant un croisement massif de données personnelles : comptes bancaires, dossiers médicaux, historique fiscal, interactions numériques.
Ce projet s’inscrirait dans la continuité d’expérimentations plus anciennes. Le logiciel Gotham, autre outil conçu par Palantir, aurait été discrètement déployé à La Nouvelle-Orléans dans le cadre d’un programme de police prédictive. Il aurait permis de cartographier des réseaux sociaux, d’analyser des comportements en ligne et d’identifier, de manière anticipée, des individus considérés à risque, autant de méthodes dont les fondements éthiques mériteraient d’être publiquement débattus.
Des documents évoquent également l’implication d’une entité fédérale émergente, le DOGE (Department of Government Efficiency), dans la centralisation des données citoyennes à des fins dites de rationalisation. Si de tels dispositifs venaient à se généraliser, l’on verrait s’établir les prémices d’un maillage algorithmique du territoire, où chaque comportement pourrait faire l’objet d’un traitement automatisé, orienté par des logiques sécuritaires plus que juridiques. L’expansion de Palantir ne se limite pas aux organes sécuritaires. Le 22 avril 2026, le département américain de l’Agriculture a conclu avec la firme un accord-cadre de 300 millions de dollars pour moderniser ses infrastructures numériques. L’initiative « One Farmer, One File » vise à consolider l’ensemble des données d’un agriculteur dans un fichier unique accessible aux agences fédérales. La plateforme Landmark, développée par Palantir, avait déjà permis de distribuer 11 milliards de dollars d’aides en cinq jours. Selon le communiqué officiel, le logiciel permettra de « sécuriser les terres agricoles américaines » et de « protéger les programmes agricoles contre la fraude, les abus et l’influence des adversaires étrangers ». Du contribuable au soldat, de l’agriculteur au demandeur d’asile, aucun citoyen n’échappe désormais au périmètre de la « République technologique ».

L’IA COMME NOUVELLE ARME DE DISSUASION : LE MYTHE D’UNE TECHNOLOGIE SALVATRICE
Karp théorise l’avènement d’une « nouvelle ère de dissuasion, construite sur l’IA ». C’est une dangereuse simplification des enjeux géopolitiques contemporains, réduisant la complexité du monde à une course technologique binaire.
