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DEUX SAISIES, UNE SEULE MAIN

On nivelle les patrimoines d’un côté, les esprits de l’autre. De l’impôt mondial de Piketty à l’école livrée à l’algorithme, du Québec à la Belgique, anatomie d’une même dépossession des peuples, qui n’a plus besoin de murs ni de miradors pour avancer sous les traits de la vertu.

Pièces d’échecs autour d’un roi renversé, illustration de la souveraineté, de l’impôt mondial, de l’intelligence artificielle à l’école et de la dépossession politique.
Sur l’échiquier des normes contemporaines, la souveraineté des peuples se joue à deux niveaux : la transmission des savoirs et le contrôle des richesses. La partie est-elle déjà engagée ?

De l’impôt mondial de Thomas Piketty à l’école placée sous tutelle algorithmique, anatomie d’une même dépossession des peuples.

UNE ÉCOLE QUI MUTE

L’Éducation n’est pas seulement en crise, elle mute, et l’on aurait tort de prendre ce glissement pour un simple accident de gestion. L’Estonie, petit pays balte de 1,3 million d’habitants, vient d’offrir un compte ChatGPT à l’ensemble de ses élèves des classes de 10e et 11e année, près de 20 000 jeunes encadrés par plusieurs milliers d’enseignants. La décision peut sembler paradoxale, car les professeurs avaient justement constaté que nombre de lycéens déléguaient déjà leur travail aux robots conversationnels. Plutôt que d’interdire, Tallinn a choisi d’intégrer, en pariant sur une version scolaire calibrée pour refuser de livrer les réponses et renvoyer l’élève à ses propres raisonnements. L’intention se réclame de Socrate, et l’on veut bien lui accorder sa part de vertu.

Le geste n’a rien d’improvisé. Dès 1996, au lendemain de son indépendance retrouvée, l’Estonie avait câblé ses écoles par le programme Tiger Leap, et fait de l’adoption technologique, dans l’administration comme dans la cyberdéfense, sa manière de peser sur son destin. Confier aujourd’hui la salle de classe à l’intelligence artificielle s’inscrit dans cette longue habitude. Les enseignants s’en servent pour des jeux de rôle, recomposant par exemple le dîner où naquit le Frankenstein de Mary Shelley, ou demandant aux élèves d’améliorer une dissertation rédigée par la machine. Reste que l’habitude d’un petit peuple souverain n’est pas la garantie que l’outil servira partout la même fin.

Déjà, 62 % des élèves concernés ont activé leur compte et plus d’un tiers l’utilisent régulièrement, non sans reprocher à la machine de répondre à la moindre requête par un mur de questions. Cette vertu, pourtant, se rétracte déjà, et le geste vient de là où on l’attendait le moins. En avril 2026, le concepteur même de l’outil a retiré, sans annonce, son Study Mode, la seule surface réellement maïeutique, pour le remplacer par un dispositif de quiz et de cartes mémoire, plus mince et moins dialogique. Autrement dit, à peine la promesse formulée, le marché en réduit la portée. Pendant ce temps, l’expérience estonienne fait l’objet d’une étude longitudinale confiée à l’Université de Tartu et à Stanford, dont les résultats sur 20 000 participants ne nourriront les décisions politiques qu’à l’horizon 2028. On déploie d’abord, on évaluera ensuite, et l’on gouverne dans l’intervalle à l’aveugle.

Reste la question du maître. À mesure que l’outil se généralise, le rôle de l’enseignant glisse vers la supervision, vers la gestion de l’historique des échanges et la surveillance du dialogue. Et l’on observe, en parallèle, l’érosion de ses conditions, de ses salaires et de son autonomie. Au Québec, cette dévalorisation est documentée de longue date, le professeur ravalé au rang d’accompagnateur, la loi 23 nourrissant une forme de chasse aux sorcières avant toute preuve, et la liberté de parole rognée par le Code d’éthique en sa forme prescrite, entré en vigueur le 5 mars 2025, dont l’article 8.1 prolonge le devoir de loyauté tant en cours d’emploi qu’après, sans terme, tandis que l’article 8.2 impose réserve et modération dans la manifestation publique des opinions. Une loyauté à vie, une parole bridée au-delà même de la fin du contrat.

L’affaire qui enflamme aujourd’hui la Belgique francophone en donne l’illustration la plus crue. Dans la nuit du 4 au 5 juin 2026, au terme d’une séance marathon et d’un passage en force que la constitutionnaliste Céline Romainville a jugé sans précédent, le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a adopté le décret-programme porté par les ministres Valérie Glatigny et Élisabeth Degryse. Le texte impose aux enseignants du secondaire supérieur une hausse de 10 % de leur charge horaire sans la moindre compensation salariale, durcit leur régime de congés maladie et resserre leurs fins de carrière, cependant que le minerval étudiant bondit de 835 à 1 194 euros pour 58 % des inscrits. Ce n’est pas, comme au Québec, une augmentation dévorée par l’allongement des journées, c’est l’allongement nu, des heures supplémentaires décrétées par la loi et explicitement non rémunérées. Des semaines de grève, des manifestations massives et un refus peint en lettres capitales sur les murs du Parlement n’y auront rien changé.

Le même gouvernement laisse en outre planer la menace la plus lourde, la fin de la nomination définitive des enseignants, qu’un contrat à durée indéterminée remplacerait à l’horizon 2027. La ministre s’y dit favorable, mais la mesure n’est ni tranchée ni datée, contestée jusque dans la majorité pour son coût. Rien n’est donc encore supprimé, ni en Belgique ni au Québec, où la permanence subsiste, mais sa suppression fait rêver la caste technocratique. La différence est ailleurs, et elle éclaire tout. Sur l’emploi, les deux rives en sont au même point, la menace d’un côté, le statu quo de l’autre. Sur la parole, en revanche, le Québec est allé le plus loin, en muselant le professeur à vie. On peut encore y enseigner à condition d’être ludique et de faire réussir, on n’a plus le droit d’y dire.

Algorithme et dépossession de la pensée
L’algorithme transforme l’apprentissage en flux fragmenté et installe une fracture cognitive entre maîtrise critique et consommation passive. Sous l’illusion d’un accès universel au savoir, il reconfigure le rapport à la pensée et prépare une dépossession intellectuelle durable.

La vraie question n’est donc pas de savoir si l’intelligence artificielle fera réfléchir les élèves. Elle est de savoir ce qu’elle laissera de l’autorité intellectuelle du professeur. Poser la question, c’est déjà y répondre. Le professeur sera-t-il le dindon de la farce, ou n’est-il pas déjà la farce elle-même, dernier vestige de ce qu’on appelait, jadis, la culture générale ?

LA CONVERGENCE COMME PROCÉDURE

Le 4 juin 2026, à l’ouverture de la World Inequality Conference de Paris, le World Inequality Lab que codirige Thomas Piketty a rendu public son Global Justice Report. Le document trace, pour la période qui court jusqu’en 2100, un plan chiffré de transformation globale. Ce que l’on y nomme convergence n’est pas une promesse, c’est une procédure. On y reconnaît une mécanique ancienne, qui consiste à décréter l’égalité par le haut, à niveler les revenus à une échelle où plus aucun peuple ne peut encore refuser sa part du prélèvement, et à nommer justice ce qui n’est qu’un transfert obligatoire soustrait à tout consentement.

Les chiffres donnent la mesure de l’ambition.

Le rapport vise une convergence du revenu national mensuel par habitant à 5 000 euros constants dans tous les pays d’ici 2100, une hausse de la part du patrimoine mondial détenue par la moitié inférieure de l’humanité de 2 % à 30 %, l’effondrement de la part des milliardaires de 6 % à 0,05 %, et la création d’un Global Justice Fund mobilisant en moyenne 10,3 % du produit intérieur brut mondial entre 2030 et 2060, financé par une taxe mondiale sur le patrimoine, un fonds souverain mondial et un impôt mondial sur les revenus des plus riches.

Cinq mille euros par mois, c’est près de 60 000 euros par an, soit l’ordre de grandeur du revenu actuel des pays les plus riches. Le rapport promet d’ailleurs que près de 90 % de l’humanité verrait son revenu doubler en travaillant moitié moins, et que l’écart de revenu entre pays, aujourd’hui de 1 à 16, se refermerait. Le rapport ne promet donc pas la misère, il promet un embourgeoisement planétaire, et c’est par cette générosité apparente qu’il désarme la critique. Le piège est ailleurs. À ces transferts s’ajoute une condition que le texte assume, et qu’il appelle suffisance. Pour tenir le réchauffement sous 1,8 °C plutôt que de le laisser filer au-delà de 4 °C, il faudrait réduire les heures travaillées, comprimer l’empreinte matérielle, modifier les habitudes alimentaires et ramener le couvert forestier à ses niveaux de 1900. Le chiffre de 5 000 euros est ainsi maintenu constant, mais le panier qu’il commande est volontairement rétréci. Ce ne sont pas 5 000 euros d’aujourd’hui que l’on promet, ce sont 5 000 euros d’une vie rationnée. L’érosion n’y est pas monétaire, elle est matérielle et décrétée, et c’est elle qui compte, non le libellé. La dystopie ne loge pas dans le montant, elle loge dans l’uniformité ordonnée et dans la rareté organisée.

Ses auteurs présentent leur plan comme une simple base de délibération, offerte aux citoyens, aux syndicats et aux parlements. La précaution est de style, car un barème mondial assorti de sanctions ne se discute pas comme on amende une loi de finances nationale.

QUI TRACE LA NORME S’EXEMPTE

Une question, pourtant, demeure soigneusement évitée. Celui qui trace la norme consent-il à s’y soumettre ? Dans l’entretien qu’il a accordé à Outlook Business le 4 juin 2026, Thomas Piketty inscrit son plan dans le registre des réparations, faisant porter aux plus riches du Nord la responsabilité historique des émissions. Soit. Mais sur le mécanisme même du consentement, le rapport ne répond que de deux manières. Par un pari optimiste d’abord, selon lequel la pression du Sud global et du G20, portée par le Brésil et l’Afrique du Sud, finirait par rendre la résistance du Nord intenable. Par la contrainte ensuite, puisqu’il est envisagé de frapper les pays non coopératifs de sanctions commerciales et financières proportionnelles aux dommages climatiques qu’on leur impute. Ou les puissants consentent par miracle, ou on les y force.

Il n’existe, dans ce modèle, aucun scénario où ils se contentent de sortir du jeu. Or c’est le comportement historiquement le plus probable. Le capital fuit, il ne s’aligne pas. Le plan modélise les immobiles, les peuples et le travail, et néglige les mobiles, le capital et les très riches. L’imaginaire contemporain de cette fuite a pris des couleurs spectaculaires, et le milliardaire qui rêve de Mars ou de la Lune n’est rien d’autre que la version d’aujourd’hui d’une très vieille évasion, l’exit du dépossédeur pendant que l’on convertit les enracinés en unités interchangeables de 5 000 euros. Le rapport assume d’ailleurs une compression brutale des écarts, une échelle des revenus ramenée de 1 à 5 et des patrimoines de 1 à 10, soit l’abolition de fait de la classe des milliardaires. Le théoricien du nivellement, lui, vit au-dessus de la norme qu’il prescrit, et l’Histoire enseigne que les architectes de l’égalité s’en exemptent toujours, à commencer par les nomenklaturas qui en firent jadis profession.

Le rapport ne manque pas d’arguments pour se parer de précédents. Il rappelle qu’au début du XXe siècle, l’écart de revenu entre le sommet et le bas atteignait un facteur de 150 dans l’Europe nordique, ramené à 11 au fil du siècle, et que les États-Unis taxèrent les plus hauts revenus à plus de 80 % entre 1930 et 1980 sans étouffer leur croissance. L’analogie est habile, mais elle dissimule l’essentiel. Ces compressions furent décidées par des nations, dans le cadre de leurs parlements et de leurs urnes, par des peuples qui consentaient à leurs propres lois. Ce que propose le Global Justice Report est d’une autre nature, un prélèvement arrêté à l’échelle du globe, au-dessus des souverainetés, et adossé à la menace de sanctions pour les récalcitrants. On invoque l’histoire d’une fiscalité consentie pour justifier l’avènement d’une fiscalité imposée. La ressemblance des taux masque l’abîme des légitimités.

DEUX SAISIES, UNE SEULE MAIN

Le lien avec le professeur attaqué sur tous les fronts n’a, dès lors, rien d’incertain. Il est évident, et il se dessine dans une seule et même architecture, celle de la dépossession des peuples. Au plan fiscal, on dépouille les nations de leur bien et, plus encore, du droit de consentir à l’impôt, puisque le prélèvement se décide désormais à une hauteur où nul électeur ne l’atteint. Au plan scolaire, on dépouille ces mêmes peuples de leur transmission. Le professeur est celui par qui une communauté lègue sa langue, sa mémoire et sa faculté de juger. Le réduire à la surveillance, museler sa parole, éroder sa condition, c’est trancher le fil par lequel un peuple se reconduit d’une génération à l’autre.

École et intelligence artificielle, un retard critique
L’école reste figée face à l’essor de l’intelligence artificielle. Tandis que les usages se transforment, elle interdit sans former. L’AI Act impose désormais une compréhension des outils. En refusant d’intégrer ces savoirs, elle fragilise l’esprit critique.

Le patrimoine d’un côté, l’esprit de l’autre, deux saisies, une seule main. On retire aux nations ce qui les rend autonomes, leurs ressources et leurs intelligences, on relève la décision hors de leur portée, et l’on baptise cela justice planétaire ou réforme éducative. Le vocabulaire change, la prise reste la même. Et c’est précisément ce qui rend l’opération si difficile à nommer pour qui ne veut pas la voir, car elle ne brandit aucun drapeau menaçant. La dépossession n’a plus besoin de murs ni de miradors pour s’accomplir, il lui suffit désormais de se présenter sous les traits de la vertu. Une nation se compose d’un patrimoine et d’une mémoire, de ce qu’elle possède et de ce qu’elle transmet. Frapper les deux d’une même main, c’est viser non telle politique passagère mais la substance même qui rend un peuple capable de se gouverner.

L’ÉCOLE OU LES CANONS

On objectera que la Belgique francophone n’obéit à aucune main mondiale, mais à la seule rigueur de ses comptes. C’est ignorer où va l’argent que l’école perd. Le 4 mars 2025, à Bruxelles, Ursula von der Leyen annonçait une « ère de réarmement » et dévoilait le plan ReArm Europe, censé mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros sur quatre ans. Le dispositif comporte un instrument de prêts de 150 milliards d’euros, mais surtout l’activation de la clause dérogatoire du Pacte de stabilité, qui permet de gonfler la dépense militaire sans tomber sous le coup de la procédure pour déficit excessif. Le même cadre de Maastricht qui a justifié trente ans d’austérité sociale devient soudain élastique, pourvu que l’euro serve les armes et non les classes.

La Belgique n’est pas spectatrice de ce basculement, elle y participe. Pendant que la Fédération Wallonie-Bruxelles comprime ses budgets d’enseignement, de petite enfance et de culture, l’État fédéral aligne sa défense sur la norme atlantique de 2 % du produit intérieur brut et s’y engage pour une décennie. C’est l’arbitrage que les économistes nomment depuis toujours guns versus butter, le choix entre le beurre et les canons. Il ne se décrète pas en secret, il se lit dans les colonnes du budget, sous le même gouvernement et le même régime de règles, un poste croît à mesure que l’autre se contracte. L’Europe de 2026 a tranché, sans le formuler ainsi, lui préférant le vocabulaire de la résilience et de la souveraineté stratégique. Mais une ligne budgétaire ne se paie pas avec des mots.

NI MURS NI MIRADORS

Je suis assez âgée pour ne pas confondre l’égalité proclamée et l’égalité vécue. J’ai connu Prague avant la chute du Mur, la grisaille des files d’attente, la peur logée dans les regards, les soldats que je revois postés à chaque carrefour, et notre guide qui baissait la voix et les yeux dès qu’un uniforme approchait. Voilà ce que produit, concrètement, le rêve de la redistribution intégrale. Non la prospérité partagée, mais la pénurie organisée et la terreur ordinaire. L’horreur fiscale dont il est ici question n’a pas d’autre généalogie. C’est un programme communiste habillé des mots de notre siècle, les limites planétaires ayant pris la place de la lutte des classes sans que la finalité ait changé.

Le même schéma se déploie dans l’école, et c’est pourquoi je tiens ces deux dossiers d’une seule prise. On nivelle d’un côté les patrimoines, de l’autre les esprits, et l’on tient le tout par la norme et par la sanction. Je ne suis pas dupe du costume vertueux que revêt cette entreprise, ni de la douceur des mots qui l’enveloppent. J’ai vu où mène la confusion de l’égalité et de l’effacement, de la justice et de la mise au pas. Et je me refuse, aussi longtemps que j’écrirai, à la laisser renaître sous des dehors aimables, fût-ce au nom de la planète ou des enfants. La norme se décrète, la vertu se proclame, mais seule la connaissance des lettres libres arrache les masques.

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Anne-Emmanuelle Lejeune

Anne-Emmanuelle Lejeune

Belge, enseignante de français depuis 1994 sur deux continents, autrice d'articles publiés depuis 2015. Une conviction : l'analyse est un acte politique. Ici, les mots servent la lucidité.

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