LES ARGINUSES : QUAND LA VICTOIRE EXIGE MALGRÉ TOUT DES COUPABLES
En 406 av. J.-C., Athènes remporte aux Arginuses l’une des dernières grandes victoires navales de la guerre du Péloponnèse. La flotte spartiate est battue. Pourtant, la responsabilité du sauvetage des naufragés devient une affaire politique. Les huit stratèges visés sont rappelés et condamnés ; deux ne rentrent pas à Athènes, et les six présents sont exécutés. Leur faute n’est pas d’avoir perdu : ils ont vaincu. Elle est de n’avoir pu recueillir les naufragés et les morts après la bataille, alors qu’une tempête avait rendu l’opération presque impossible. La cité transforme ainsi une catastrophe météorologique en responsabilité politique, puis cette responsabilité en culpabilité personnelle.
Xénophon raconte la mécanique avec une précision qui interdit d’y voir une simple querelle judiciaire. La foule réclame un vote collectif contre les généraux. Des prytanes refusent d’abord de soumettre au vote une procédure contraire à la loi. Tous finissent par céder à la pression, sauf Socrate, qui déclare qu’il n’agira pas contre la loi. Euryptolémos avertit l’Assemblée : juger les accusés ensemble, dans la précipitation, peut conduire à mettre à mort des innocents. Il rappelle surtout que la tempête a empêché l’exécution des opérations de sauvetage prévues. Rien n’y fait. Les six hommes présents sont exécutés.
Puis vient le retournement. Peu après, écrit Xénophon, les Athéniens se repentent. Ils décident de poursuivre ceux qui ont trompé le peuple et ont entraîné le vote. Ce second mouvement est presque plus important que le premier : la communauté reconnaît tardivement qu’elle a fabriqué des coupables afin de donner une forme humaine à ce qu’elle ne pouvait maîtriser. La victoire militaire n’avait pas suffi à calmer la colère née des morts abandonnés à la mer. Il fallait un visage, une faute, un châtiment.
Carthage offre un contrepoint plus brutal. Michael J. Taylor, reprenant les traditions antiques conservées notamment chez Polybe, Zonaras et Orose, décrit un régime de responsabilité d’une violence exceptionnelle envers les généraux vaincus. Hanno, après l’abandon de Messine, fut crucifié ; Hasdrubal, vaincu à Panormos, fut condamné par la cité et crucifié à son retour ; Hanno, après les îles Égates, connut le même sort. Hannibal Gisco constitue un cas distinct : Polybe rapporte qu’après son échec en Sardaigne, ses propres marins le crucifièrent. À Carthage, la sanction relève d’abord d’une responsabilité politique et militaire féroce.
Les Arginuses demeurent toutefois le cas le plus troublant. Des vainqueurs sont exécutés pour un sauvetage empêché par la tempête ; la procédure est contestée ; Socrate refuse d’y participer ; la cité se repent ensuite et se retourne contre ceux qui ont conduit l’accusation. Le bouc émissaire n’est pas nécessairement celui qui a causé la crise. Il est celui sur lequel la communauté parvient à la fixer.
RENÉ GIRARD : LA VICTIME QUI RÉTABLIT L’ORDRE
René Girard a donné à ce déplacement une architecture. Dans La Violence et le Sacré, puis dans Je vois Satan tomber comme l’éclair, il décrit des communautés que la rivalité et la contagion mimétique conduisent vers une violence devenue indifférenciée. La sortie de crise passe par la convergence contre une victime unique. Dès qu’elle est désignée comme cause du désordre, sa mise à l’écart produit une unanimité nouvelle. La paix retrouvée paraît confirmer sa culpabilité : puisque son élimination apaise le groupe, c’est qu’elle devait être responsable.
Le mécanisme a besoin d’une accusation et d’une adhésion collective. Sans accusation, il n’y a qu’une sanction ; sans convergence, il n’y a qu’un conflit. Toute la force du bouc émissaire réside dans cette opération de simplification : une crise diffuse, faite de causes multiples et souvent impossibles à maîtriser, devient l’affaire d’un seul corps. Le désordre acquiert un auteur. La violence peut dès lors se présenter comme réparation.
Girard montre également que les récits bibliques puis évangéliques déplacent progressivement le regard vers la victime et rendent visible son innocence. À partir de là, le sacrifice perd une partie de sa capacité à se dissimuler sous le sacré. Il ne disparaît pas pour autant de nos sociétés. Il change de grammaire.
Girard n’a écrit ni sur GDPval ni sur TALIS. J’emploie ici sa grille pour poser une question contemporaine : lorsqu’un système ne sait plus résoudre une crise, sur qui finit-il par concentrer la responsabilité ?
LA CRISE SCOLAIRE A AUSSI SES ACCUSÉS
La crise contemporaine de l’école a des causes multiples, mais elle possède aussi ses mécanismes de redevabilité. TALIS 2024 les rend visibles. En France, parmi les enseignants du collège (premier cycle du secondaire), 62 % citent comme source importante de stress le suivi des exigences changeantes des autorités, 58 % l’excès de tâches administratives et 49 % l’adaptation des cours aux élèves ayant des besoins éducatifs particuliers. À l’échelle de l’OCDE, 45 % des enseignants du premier cycle du secondaire déclarent que le fait d’être tenus responsables des résultats de leurs élèves constitue une source importante de stress. Il ne s’agit donc pas d’une impression isolée : l’institution documente elle-même que le métier vit la redevabilité comme une pression.
L’échec collectif se personnalise à mesure que les missions s’empilent. Le professeur doit transmettre, différencier, inclure, maintenir l’ordre, répondre aux familles, suivre les prescriptions administratives, intégrer les outils numériques et rendre compte des résultats. Le paradoxe est brutal : plus le système multiplie les causes de difficulté, plus il concentre sur celui qui se tient devant les élèves l’obligation de les résoudre. Le bouc émissaire moderne n’a pas besoin d’être officiellement déclaré coupable ; il suffit que toutes les questions finissent par remonter vers lui.

Puis arrive l’outil qui promet d’accomplir une partie de ce que l’on exige déjà du professeur : préparer, résumer, individualiser, corriger, évaluer, analyser, produire plus vite. Le lien girardien devient concret. Celui que l’institution surcharge et rend comptable des résultats rencontre maintenant une technologie dont la légitimité se construit sur sa capacité à prendre en charge les tâches qu’il n’est plus censé pouvoir accomplir seul.
LE NOUVEL AUTEL : QUAND LA PERFORMANCE DEVIENT JUGE
Le 25 septembre 2025, OpenAI publie GDPval, une évaluation de performances sur des tâches professionnelles réelles. Le dispositif couvre 44 professions de travail intellectuel réparties dans neuf secteurs majeurs de l’économie américaine. Les experts comparent à l’aveugle des livrables humains à ceux de plusieurs modèles : rapports, présentations, analyses financières, documents juridiques, plans de soins, contenus éditoriaux ou productions audiovisuelles. L’enseignement ne figure pas parmi les 44 professions testées ; le rapprochement avec l’école vient donc de TALIS, pas de GDPval.
