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LA CONFISCATION DU JUGEMENT : QUAND L’IA DEVIENT LE RITUEL D’UN RENONCEMENT COLLECTIF

De l'enfant qui interroge un écran au dirigeant qui brandit l'IA comme un talisman, une même docilité s'installe. Le règlement Anthropic, l'affaire Bartz et l'éclipse intellectuelle européenne révèlent une bascule civilisationnelle que Dominique Boullier nomme avec une rare acuité.

Jeune femme regardant l’écran lumineux de son téléphone portable au crépuscule, assise au bord de l’eau devant un paysage montagneux.
À force de chercher la réponse dans l’écran, que reste-t-il du chemin qui conduit à penser, douter et juger par soi-même ?

UNE FASCINATION QUI COURT-CIRCUITE LA PENSÉE

Il faut parfois nommer le mal pour en mesurer l’ampleur. Le mal dont je parle ici n’est pas la machine elle-même, ni sa puissance calculatoire, ni même l’usage que nous pourrions en faire à bon escient. Le véritable danger réside dans la façon dont nous acceptons, avec une docilité presque hypnotique, de céder à l’automatisation la part la plus vivante de notre humanité : notre discernement.

Depuis l’enfance jusqu’au sommet de la gouvernance, l’intelligence artificielle agit comme un solvant du questionnement. Chez l’enfant, elle remplace l’effort intellectuel, la lenteur créatrice, l’angoisse fertile de l’attente. Chez l’adulte, elle devient un totem de modernité qu’aucune instance n’ose plus interroger. Et dans nos institutions, elle ronge les principes de la délibération, de la responsabilité et du droit au doute.

Dominique Boullier, professeur émérite au Centre d’études européennes de Sciences Po, propose dans Déshumanités numériques (2025) une grille de lecture qui éclaire cette dépossession. S’appuyant sur la linguistique structurale de Jean Gagnepain, il distingue quatre compétences humaines fondamentales : le langage, la technique, la société et le droit. Or, soutient-il, les plateformes dopées à l’intelligence artificielle altèrent ces quatre dimensions simultanément, dans un mouvement qu’il qualifie de bascule civilisationnelle amorcée en 2010 et accélérée depuis 2022. Sa thèse rejoint le diagnostic que je formule ici : ce que l’on observe n’est pas un simple progrès technique, mais une dégradation organisée de nos capacités de pensée, orchestrée par les plateformes financiarisées.

L’IA n’a pas remplacé le jugement : elle l’a expulsé
À partir du livre d’Emmanuelle Darles, cette enquête montre comment les infrastructures de l’intelligence artificielle déplacent progressivement le pouvoir de décider, de classer et de gouverner.

L’ENFANCE AU PRISME DE L’ASSISTANCE IMMÉDIATE

Je revois cette scène, devenue banale : un enfant s’interrompt à peine pour lever les yeux vers ses parents. La question, autrefois posée au père, à la mère ou à l’enseignant, est maintenant lancée vers un écran. L’IA répond vite, sans détour, sans silence. L’enfant rit d’une réponse drôle, mais derrière ce rire, il y a une brèche. Emmanuel Moyrand, avec lucidité, a mis en mots cette fracture : l’abandon progressif du cheminement intellectuel, remplacé par l’accès immédiat au résultat.

Ce que l’on sacrifie ainsi n’est pas anecdotique. La mémoire se relâche, l’imaginaire s’assèche, la frustration, pourtant déclencheur de l’invention, disparaît. L’enfant consulte, puis oublie. Il s’en remet à la machine, sans discerner l’origine ni la fiabilité de ce qui lui est offert. Pire encore, il se confie à un outil froid, incapable de la moindre empathie. À terme, ce n’est pas la réponse qui compte, mais l’automatisme qui s’installe : celui de l’abandon du dialogue humain.

L’ENTREPRISE SIDÉRÉE PAR SON PROPRE BLUFF

Au sommet des organigrammes, la même logique sévit, à peine maquillée sous le vernis du discours stratégique. Il suffit d’évoquer « l’IA » pour que s’impose une autorité dont personne ne vérifie la substance. Comme l’a démontré Benoît Heilbronn, l’intelligence artificielle ne vaut plus par ses résultats tangibles, mais par le prestige de son invocation. On ne mesure pas son apport réel à la cohérence d’une décision ; on la brandit comme un talisman de modernité, une caution pour déclencher des arbitrages budgétaires qui échapperont ensuite à toute contestation.

Amid Faljaoui l’a souligné : le péril est moins technologique qu’anthropologique. Le bluff technologique étouffe l’espace du débat. On cesse de demander « pourquoi », on ne s’autorise plus qu’un « comment » résigné. Et derrière cette fuite en avant, c’est le principe même de la décision responsable qui s’efface. Dans une entreprise, dans une institution ou dans une administration, le discernement n’est plus un acte vivant, mais une variable que l’on optimise, comme si la vérité naissait d’un calcul plutôt que d’une confrontation des points de vue.

UN DROIT MENACÉ PAR LA LOGIQUE STATISTIQUE

Le champ juridique, quant à lui, révèle l’affrontement entre deux visions du monde. Aux États-Unis, la récente affaire Bartz contre Anthropic a légitimé l’entraînement massif de modèles de langage sur des corpus protégés, au nom d’un usage « transformateur ». Le juge a osé la comparaison avec l’apprentissage humain : comme si la machine pouvait absorber une œuvre sans la reproduire, et sans menacer la paternité de l’auteur.

En Europe, plus prudente, la directive sur la fouille de textes et de données tente d’encadrer cet appétit algorithmique, mais peine à contenir la poussée de l’industrie. Les grands acteurs de l’IA arguent de l’efficience, invoquent la neutralité de leurs modèles, et balayent d’un revers de main les questions de moralité, d’intégrité et de respect des droits d’auteur. Là encore, ce n’est pas la technique qui s’impose, mais l’idée qu’il serait archaïque de s’y opposer. Le débat s’étiole au profit d’une logique industrielle qui assimile la culture à une matière première, corvéable à merci.

Boullier nomme avec précision ce phénomène : il s’agit d’un désencastrement du calcul, comparable à celui qu’avait subi l’économie au XIXe siècle selon l’analyse de Karl Polanyi. Le calcul probabiliste fréquentiste, fondement des algorithmes contemporains, prétend s’émanciper de tout ancrage social, juridique et culturel pour s’imposer comme dogme universel à la puissance indiscutable. Les grands modèles de langue ne reposent sur aucune compréhension, aucune règle logique, aucune ontologie : ils calculent des pondérations entre termes dans un immense espace vectoriel latent. Toute sémantique devient ainsi superflue, toute référence au sens et au monde réel est nivelée par la probabilité statistique d’apparition. Cette économie radicale produit l’immédiateté de répLonses certes souvent correctes, mais comporte un coût caché redoutable : le désapprentissage, la perte des références communes, l’effacement des fondations méthodologiques de la connaissance scientifique.

LE RÈGLEMENT ANTHROPIC, SYMPTÔME D’UNE BATAILLE INACHEVÉE

Le règlement conclu début septembre 2025 entre Anthropic et près d’un demi-million d’auteurs illustre ce basculement. En acceptant de verser 1,5 milliard de dollars d’indemnités et de supprimer les corpus piratés issus de bibliothèques en ligne, l’entreprise a reconnu implicitement l’illégitimité de pratiques que l’industrie présentait encore hier comme inévitables. Mais l’illusion de l’oubli demeure : on peut effacer des fichiers, non les traces qu’ils ont laissées dans l’entraînement d’un modèle. Le juge Alsup a, par ailleurs, distingué entre le piratage et l’usage transformateur de données légalement acquises, considérant ce dernier comme relevant du « fair use ». Cet arbitrage, qui évite la création d’un précédent juridique, pèse néanmoins sur les comportements futurs des géants de l’IA. L’affaire rappelle que la culture, loin d’être une matière brute disponible, est l’objet d’une bataille qui ne fait que commencer.

L’EUROPE, SYMPTÔME D’UN RENONCEMENT PLUS LARGE

Si l’on cherche un écho plus large à cette dépossession, on le trouve dans l’analyse sévère que Finn Andreen fait de l’état de l’intelligence européenne. Son diagnostic, celui d’une éclipse de la faculté critique, d’un continent fatigué de penser, résonne comme le prolongement naturel de ce que nous observons ailleurs. L’Europe technocratique ne manque pas de données, de réglementations, ni de comités d’experts. Ce qui lui manque, cruellement, c’est un horizon intellectuel commun, un art de relier la singularité et l’universel, un courage de la question première.

Andreen met au jour ce que d’autres préfèrent ne pas nommer : la substitution insidieuse du projet par la gestion, du débat par la procédure, du risque de penser par le confort d’appliquer. L’Europe ressemble à ces organisations sidérées par l’IA : elle délègue son imagination aux structures, à la conformité, à l’automatisme. Le geste philosophique, celui qui interroge l’essence et la finalité, s’est retiré du champ politique. Ne subsiste qu’un régime de précaution, qui gère les crises comme on règle un paramètre technique.

Cette éclipse européenne se prolonge dans ce que Boullier identifie comme la grégarité virale, opposée aux collectifs instituants. Là où Wikipédia témoigne de la possibilité d’une institutionnalisation coopérative, fondée sur des procédures rigoureuses et le respect du droit, les plateformes marchandes ont désarmé leurs modérateurs et converti la sociabilité en propagation toxique. Le sociologue ne cache pas son inquiétude lorsque des acteurs libertariens comme Elon Musk ciblent l’encyclopédie collaborative, dernière institution numérique d’envergure à résister à la dictature du calcul spéculatif. L’Europe, dont la faiblesse réside justement dans son incapacité à défendre les collectifs qu’elle institue elle-même, illustre cette défaite politique avant d’être technique.

CE QUI SE DISSOUT : LA LIBERTÉ DE QUESTIONNER

Je ne crois pas que la machine « vole » notre intelligence. Je vois plutôt que nous nous dépossédons nous-mêmes, sous l’effet conjugué de la fascination, de la paresse cognitive et de l’illusion de maîtrise. Ce qui se dissout, ce n’est pas seulement la capacité d’expliquer, de juger, de décider, c’est l’audace de poser la question inconvenante, celle qui met à l’épreuve le confort du consensus. Or c’est là que réside, me semble-t-il, la condition de notre souveraineté intellectuelle.

Dans l’enfance, interroger le parent plutôt que la machine, c’est accepter le détour, l’inexactitude, la chaleur du langage imparfait. Dans l’entreprise, oser dire « à quoi cela sert-il ? » quand tout le monde acclame l’algorithme, c’est faire vivre l’esprit de responsabilité. Dans le droit, rappeler qu’une œuvre est plus qu’un gisement statistique, c’est réaffirmer que la culture n’est pas réductible à l’efficience d’un calcul.

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REPRENDRE POSSESSION DU DISCERNEMENT

Je ne clame pas ici qu’il faille rejeter l’intelligence artificielle hors de nos vies. Elle est là, elle continuera de croître, elle transformera nos manières de travailler, d’apprendre, de décider. Mais il est possible, et nécessaire, de ne pas se rendre sans condition à son règne.

Je le dis en conscience et sans complaisance : je veux revendiquer le droit de douter. Le luxe de demain ne sera pas de disposer d’une machine qui répond à tout, mais de préserver, coûte que coûte, la faculté de poser une question qui ne trouvera pas sa solution dans une base de données.

Boullier rappelle d’ailleurs que la déshumanisation numérique n’a rien d’une fatalité ni d’un comportement standardisé. Il existe des architectures alternatives, des services qui contribuent à la construction d’un monde commun, des entreprises qui visent la souveraineté contre l’empire des GAFAM, des versions éducatives d’intelligence artificielle conçues comme dispositifs socratiques de questionnement plutôt que de réponse prémâchée. La bataille n’oppose pas l’humain à la machine, mais ceux qui conçoivent ces outils dans une visée prédatrice à ceux qui les pensent dans un horizon coopératif. Identifier les responsables, ces plateformes libertariennes qui ont perdu tout sens de leurs responsabilités, c’est déjà refuser le récit de l’inéluctabilité.

Tant que je resterai capable d’interroger ce qui paraît acquis, je garderai vivante la part de mon humanité que nulle ligne de code ne pourra confisquer. C’est là, au fond, notre unique rempart contre la dépossession : refuser que deux lettres, IA, suffisent à suspendre pour toujours notre droit de penser.

« Il n’y a qu’une liberté, celle de l’esprit. » Simone Weil

BIBLIOGRAPHIE

Alix, P. (2025). Anthropic PDF. LinkedIn. https://www.linkedin.com/posts/pascalalix_anthropicpdf-activity-7344250664149028865-CUah

Andreen, F. (2025, 27 juin). L’éclipse de l’intelligence de l’Europe (partie 1). Le Courrier des Stratèges. https://lecourrierdesstrateges.fr/leclipse-de-lintelligence-de-leurope-par-finn-andreen/

Anthropic. (2025, 24 juin). Bartz v. Anthropic, ordonnance et mémorandum. Regmedia. https://regmedia.co.uk/2025/06/24/anthropic.pdf

Boullier, D. (2025). Déshumanités numériques. Éditions Le Bord de l’eau.

Boullier, D. (2026). L’IA nous fait-elle perdre notre humanité ? LinkedIn/Sciences Po. https://www.linkedin.com/pulse/lia-nous-fait-elle-perdre-notre-humanit%C3%A9-sciences-po-7xbge/

Boullier, D. (2026, 20 avril). Comment les plateformes dopées à l’IA nous font perdre nos compétences humaines. Sciences Po, Centre d’études européennes. https://conference.sciencespo.fr/content/2026-04-20/comment-les-plateformes-dopees-a-l-ia-nous-font-perdre-nos-competences-humaines_RrY3HWD4OhPwa8HFhgHV

Faljaoui, A. (2025). Il suffit de dire « IA » pour que les cerveaux. LinkedIn. https://www.linkedin.com/posts/amid-faljaoui_il-suffit-de-dire-ia-pour-que-les-cerveaux-activity-7344240264313528320-5iZ1

Lejeune, A.-E. (2026, 21 avril). L'école hors du siècle : l'intelligence artificielle avance, l'école recule. LES LETTRES LIBRES. https://leslettreslibres.com/ecole-intelligence-artificielle-retard/

Moyrand, E. (2025, 26 juin). IA et enfants : faut-il interdire ChatGPT avant 15 ans ? LinkedIn. https://www.linkedin.com/pulse/ia-enfants-faut-il-interdire-chatgpt-avant-15-ans-emmanuel-moyrand-ndjpe/

Turrettini, E. (2025, 6 septembre). Anthropic condamné à verser 1,5 milliard de dollars. LinkedIn. https://www.linkedin.com/pulse/anthropic-condamn%C3%A9-%C3%A0-verser-15-milliard-de-dollars-aux-turrettini-kwpde/

Anne-Emmanuelle Lejeune

Anne-Emmanuelle Lejeune

Belge, enseignante de français depuis 1994 sur deux continents, autrice d'articles publiés depuis 2015. Une conviction : l'analyse est un acte politique. Ici, les mots servent la lucidité.

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