Je demande à mes étudiants de soigner leur photo LinkedIn, de peaufiner leur titre et le texte de leur rubrique « Infos », d’ajuster chaque ligne de leur CV. Ils se destinent aux métiers de la communication et savent qu’un profil est une vitrine : on y choisit avec soin ce que l’on donne à voir. En 1997, Tom Peters, alors gourou du management, invitait chacun à se gérer comme une marque [11]. Depuis, le personal branding est devenu un exercice ordinaire de la recherche d’emploi. Sur un profil, tout se retouche. Puis vient l’entretien, où le candidat se présente en personne, avec son apparence réelle. Le tatouage en fait partie, avec une particularité : c’est une marque que l’on s’est choisie, gravée pour de bon. Aujourd’hui, 1 adulte français sur 5 en porte. Cette marque, de plus en plus banale, suscite-t-elle encore un préjugé défavorable ?
SE FAIRE « REMARQUER » : UNE HISTOIRE DE MARQUE
Au départ, il y a le troupeau : pour reconnaître leurs bêtes, les éleveurs les marquaient au fer rouge. L’anglais en garde la trace : brand désignait d’abord le tison, puis l’empreinte du fer chaud qui identifiait un propriétaire ou un producteur, puis la marchandise elle-même, et enfin l’entreprise. Le même fer a servi, de sinistre mémoire, à marquer les corps asservis : pendant la traite atlantique, il assimilait la personne au cheptel. Dans Stigmate (1963), le sociologue Erving Goffman rappelle une origine parallèle pour ce mot : les Grecs taillaient ou brûlaient dans la chair des signes désignant l’esclave ou le criminel. La marque est donc d’abord subie. Elle identifie et elle exclut.
Le tatouage est ensuite devenu un signe d’appartenance, longtemps associé à des milieux situés en marge, comme les marins, les soldats ou les détenus. Il disait d’où l’on venait et avec qui l’on était.
Puis il s’est démocratisé et esthétisé. Les salons se sont multipliés, et les motifs circulent désormais sur Instagram. En 2014, le musée du quai Branly lui consacrait l’exposition « Tatoueurs, tatoués », prolongée jusqu’en 2015 puis présentée à Toronto, Chicago et Los Angeles [10]. Le tatoué contemporain retourne ainsi l’outil du marquage : il choisit le motif, l’emplacement et le moment. Il choisit aussi qui verra sa marque. Mais la diffusion a son revers, que Georg Simmel décrivait dès 1905 à propos de la mode : on adopte un signe pour se distinguer et il perd sa valeur distinctive à mesure que tout le monde l’adopte.
LE FOND DE L’AFFAIRE : UN GESTE DÉLIBÉRÉ
Pour l’anthropologue David Le Breton, le tatouage relève du rite de passage personnel. Il sert à commémorer un lien, à traverser une épreuve, à reprendre possession de son corps [7]. C’est ce qui le distingue des accessoires. Le vêtement, la coiffure ou la photo de profil restent des surfaces, ajustables et révocables : ce sont les outils ordinaires du personal branding. Le tatouage passe sous la peau et fait de l’image de soi une partie de soi. Et il reste là le jour de l’entretien.
Longtemps, ce choix a été rédhibitoire. La police nationale n’a levé l’interdiction du tatouage qu’en 2018, à condition qu’il reste couvert pendant le service [4]. La pratique a pourtant gagné du terrain : 10 % des Français étaient tatoués en 2010 [6], contre 22 % aujourd’hui [8]. Cette progression s’accompagne d’une précaution, puisque 2 tatoués sur 3 choisissent un emplacement que l’on peut cacher [6]. Le sociologue Jean-François Amadieu a montré combien l’apparence physique pèse dans la sélection des candidats. Le titre de son livre, paru en 2002, est d’ailleurs devenu une expression courante : Le poids des apparences. D’où la prudence des tatoués, qui gardent la main sur ce qu’ils montrent. La loi française interdit les discriminations fondées sur l’apparence physique, mais laisse ouvert le cas d’une apparence que l’on s’est donnée soi-même.
OÙ EN SONT LES RECRUTEURS ?
Les enquêtes de Sarah Alves, Esther Alves et Vincent Meyer auprès de recruteurs français se résument en une formule : le tatouage n’est pas un problème tant qu’il ne se voit pas. C’est particulièrement vrai dans les secteurs conventionnels comme la banque ou l’audit. Certains recruteurs y associent encore le tatouage au manque de sérieux ou de fiabilité [1, 9]. Aux États-Unis, une expérience de Stijn Baert et ses collègues aboutit au même constat. Des personnes ayant récemment recruté ont jugé des candidatures illustrées de portraits tatoués ou non. Les candidats tatoués sont perçus comme moins honnêtes, moins consciencieux, plus difficiles à encadrer, et les hommes tatoués sont moins souvent convoqués en entretien [2].
Pourquoi ce préjugé résiste-t-il à la banalisation ? Le psychologue Bernard Weiner apporte une réponse : on sanctionne davantage un stigmate dont on tient le porteur pour responsable qu’un trait que l’on subit [13]. Or le tatouage est précisément un choix délibéré, et il le reste même s’il s’est banalisé. La consécration artistique joue donc peu : le musée célèbre le talent du tatoueur, alors que le recruteur évalue la décision du tatoué.
Est-ce que cela a un impact ? Une étude américaine ne trouve aucun écart de salaire entre tatoués et non-tatoués [5]. Ce résultat peut aussi refléter le prix de la prudence : ceux qui cachent leur tatouage échappent au jugement. La vigilance se prolonge une fois le poste obtenu, car une partie des salariés tatoués essuie des remarques négatives au travail. Quand bien même un management attentif en atténue les effets, surtout chez les plus jeunes [8]. Le télétravail offre une autre échappatoire : les salariés n’ont pas besoin de cacher leurs tatouages depuis chez eux, puisque la visioconférence cadre le visage et les épaules [12]. Le préjugé reste intact, simplement hors champ.
Pour qui soigne son personal branding, le tatouage reste donc à part : c’est la seule pièce du profil gravée une fois pour toutes. Son coût varie selon les secteurs. Il est lourd dans la banque, léger dans le design, la cuisine ou la tech et il baissera mécaniquement à mesure que se renouvelleront ceux qui recrutent, eux-mêmes plus fréquemment tatoués. Mais le motif est définitif alors que la carrière évolue : on le choisit à 20 ans, pour un bureau qu’on découvrira à 40 ans.
BIBLIOGRAPHIE
Alves, S., Alves, E., & Meyer, V. (2024). Tatouage et inclusion, être authentiquement soi au travail. Revue internationale de psychosociologie et de gestion des comportements organisationnels, XXX(81), 119-140. https://doi.org/10.3917/rips1.081.0119
Baert, S., Herregods, J., & Sterkens, P. (2024). What does job applicants’ body art signal to employers? Journal of Economic Behavior & Organization, 217, 742-755. https://doi.org/10.1016/j.jebo.2023.12.008
Carré, E. (2026, 30 septembre). Tatouage et personal branding : la marque qui ne s’efface pas [Article LinkedIn]. LinkedIn. https://www.linkedin.com/pulse/tatouage-et-personal-branding-la-marque-qui-ne-sefface-emmanuel-carre-ffate/
Franceinfo. (2018, 13 janvier). Barbe, tatouages et piercings : la police nationale diffuse ses consignes. https://www.franceinfo.fr/societe/barbe-tatouages-et-piercings-la-police-nationale-diffuse-ses-consignes_2559745.html
French, M. T., Mortensen, K., & Timming, A. R. (2019). Are tattoos associated with employment and wage discrimination? Human Relations, 72(5), 962-987. https://doi.org/10.1177/0018726718782597
Ifop. (2016, novembre). Les Français et le tatouage. https://www.ifop.com/publication/les-francais-et-le-tatouage/
Le Breton, D. (2002). Signes d’identité. Tatouages, piercings et autres marques corporelles. Métailié.
Lemoine, S. (2025, 9 mars). Le tatouage, sujet oublié des politiques anti-discrimination en entreprise. franceinfo. https://www.franceinfo.fr/replay-radio/c-est-mon-boulot/le-tatouage-sujet-oublie-des-politiques-anti-discrimination-en-entreprise_7090704.html
Meyer, V., & Alves, S. (2024, 23 janvier). Le tatouage est de mieux en mieux accepté en entreprise, surtout s’il ne se voit pas. The Conversation. https://theconversation.com/le-tatouage-est-de-mieux-en-mieux-accepte-en-entreprise-surtout-sil-ne-se-voit-pas-221774
Musée du quai Branly — Jacques Chirac. (2014-2015). Tatoueurs, tatoués. https://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/hors-les-murs/expositions-en-tournee/details-de-levenement/e/tatoueurs-tatoues-37796/
Peters, T. (1997, 31 août). The brand called you. Fast Company, n° 10. https://www.fastcompany.com/28905/brand-called-you
Tucker, M., Dale, G., & Wilson, H. K. (2026). Tattooed employees in the modern workplace: Navigating judgement and acceptance, and the impact of changing work patterns. Personnel Review, 55(1), 91-106. https://doi.org/10.1108/PR-10-2024-0870
Weiner, B., Perry, R. P., & Magnusson, J. (1988). An attributional analysis of reactions to stigmas. Journal of Personality and Social Psychology, 55(5), 738-748. https://doi.org/10.1037/0022-3514.55.5.738