Quelques semaines après son passage dans LA VOIX QUI LIBÈRE, Patrick Coppens a fait parvenir à LES LETTRES LIBRES un poème inédit, écrit en deux temps (28 juin et 19 juillet 2026). Il porte la marque de l’entretien : le dictionnaire y règne, puisque c’est Littré qui, dès le premier vers, réclame un poème, et Littré encore que le dernier mouvement s’excuse de risquer d’offenser. Entre les deux, une respiration en deux phases, éloignement puis rapprochement, articulée par une charnière de quatre mots : « Je recule/Et je m’avance ». On y retrouve le poète tel qu’il s’est défini au micro, réfractaire aux définitions, attentif aux racines des mots, convaincu que la poésie doit dire plutôt que décrire.
PHASE D’ÉLOIGNEMENT
J’étais tranquille
À respirer
L’air de rien
Et voilà que Littré
Me demande un poème
Je dis oui
Candeur du cancrelat
Qui va saluer
La canéphore
En vadrouille
Luxure lyrique
La confusion des corps
Nourrit la guerre
Et les envieux
Autant chercher la morgeline
Avec Alice
Et son chat maraudeur
Au pré carré
L’indispensable horaire
T’a toujours fait attendre
La reprise du crâne
Aux mains de la pensée
Le tonnerre monologue
Monument terre-à-terre
De monstruosité
La vérité s’accuse
Souvenir aux trousses du passé
Autant mentir que renoncer
Et invoquer la protection
D’une langue qui t’espionne
Vert s’embrouille
À l’étude des saisons
De la passion
Loisir d’étuve
Pour éventail
Légèreté idéale
L’euphorie du corps
Annonce
Une ancienne guérison :
« Pensez-vous être saint
Et juste impunément ? » *
Frotter la poésie
Dans le sens de dire
(Qu’on arrête de décrire
Cette larme irisée
Au cil inséparable)
Parfois ça change
Les mots de place
Et personne
N’entre par hasard
À l’école de l’océan
Furtif et tonitruant
Je recule
Et je m’avance
PHASE DE RAPPROCHEMENT
Quand je suis mélancolique
Et confusément perturbé
Je vais voir le chien du voisin
Qui est très sympathique
Raisonner ramollit
Rabâche le redoul
Qui craint le ridicule
Et d’être rabroué
Vert s’embrouille
En épis
À l’étude des saisons
Mais le ciel à genoux
A converti l’été
L’ennui se paie
En emballements
L’instinct de la fatigue
A retrouvé
Sa voix
Sa muse capiteuse
En équilibre instable
Une odeur obstinée
Nourrit la nuit
Gestation de musée
Et dans quel sens
Tourner la tête
Éros à d’autres fièvres
Oiseau de paradis
Échappé d’un pinceau
Oh combien cajoleur
Vive l’ornemaniste
L’ingénue trouble son sosie
Lèvres pincées
Devant témoins
Autrement habile
Aux termes consacrés
De la sorcellerie
Enfin
Sans offenser Littré
–Dont la conversion
A raccourci l’agonie-
Chacun peut croire
Ou maugréer
Quoi qu’il en soit
Alice veut déguerpir
Du Pays des merveilles
Patrick Coppens (19 juillet 2026)
Extrait du recueil à paraître Anomalies.
NOTE
* Racine, Athalie (1691). Le vers est cité par Émile Littré à l’article « impunément » de son dictionnaire.
NOTES LEXICALES
Canéphore : jeune fille portant sur la tête la corbeille des offrandes, dans les fêtes de la Grèce antique ; par extension, figure sculptée soutenant un entablement.
Morgeline : nom populaire du mouron des oiseaux.
Redoul : arbrisseau méditerranéen aux baies toxiques, également appelé corroyère.
Ornemaniste : artiste ou artisan spécialisé dans la composition et l’exécution des ornements.
BIBLIOGRAPHIE
Lejeune, A.-E. (2026, 16 juin). Patrick Coppens : poésie, aphorisme, insoumission [épisode de podcast]. La voix qui libère, LES LETTRES LIBRES. https://leslettreslibres.com/podcasts/patrick-coppens-poesie-aphorisme-insoumission/
Littré, É. (1873). Dictionnaire de la langue française. Édition en ligne. http://littre.reverso.net
Racine, J. (1691). Athalie. Wikisource. https://fr.wikisource.org/wiki/Athalie_(Racine),_Didot,_1854