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LE TEMPS N’EST PAS UNE DISTANCE The Seven Year Slip d’Ashley Poston

À travers The Seven Year Slip d’Ashley Poston, Éléonore-Alix Lejeune explore le deuil, la mémoire et les amours impossibles dans un roman où le temps se plie aux blessures du cœur et aux absences qu’on ne cesse jamais vraiment d’habiter.

Jeune enfant (Eléonore-Alix Lejeune) aux côtés d’une femme âgée (Andrée Yanacopoulo)illustrant la transmission, la mémoire, le deuil et l’univers du roman The Seven Year Slip d’Ashley Poston.
Certaines présences ne quittent jamais vraiment le monde. Elles demeurent dans les livres offerts, les gestes transmis, les conversations suspendues et les souvenirs qui continuent d’éclairer le temps longtemps après leur disparition.

L’APPARTEMENT COMME SEUIL

Clémentine West est chargée de la promotion éditoriale dans une maison d’édition new-yorkaise. Elle a la trentaine, un plan de vie bien ordonné, et un deuil qu’elle porte avec la discrétion de ceux qui ont décidé de continuer malgré tout. Sa tante Analea vient de mourir, et elle lui a laissé en héritage son appartement de l’Upper West Side, un appartement que Clémentine connaît depuis l’enfance, où elle a passé d’innombrables nuits, d’innombrables étés. Analea voyageait sans cesse et emmenait souvent sa nièce avec elle, de ville en ville, de continent en continent, avec la désinvolture de quelqu’un pour qui le monde entier est une salle de séjour. L’appartement était leur point de retour à toutes les deux, le lieu fixe autour duquel tout le reste pouvait tourner.

Analea avait coutume de dire que cet appartement était magique. Qu’il était « un pincement dans le temps, un endroit où les moments se fondaient les uns dans les autres comme des aquarelles ». Clémentine avait toujours considéré cela comme une de ces jolies formules dont sa tante charmante avait le secret, sans conséquence. Jusqu’au soir où elle rentre chez elle et trouve un inconnu dans sa cuisine.

Il s’appelle Iwan. Il a l’accent du Sud, les yeux d’une pierre précieuse et un talent pour les tartes au citron. Il n’est pas un intrus : Analea lui avait sous-loué l’appartement pour l’été, le temps qu’elle parte voyager en Europe. Il cherchait alors un emploi de chef à New York, dormait sur le canapé de l’appartement et rêvait en grand. Mais Analea lui avait accordé ce logement sept ans plus tôt. Iwan vit en 2016. Clémentine, en 2023. L’appartement a plié le temps entre eux deux, et les a mis dans la même pièce sans leur demander leur avis.

La règle est cruelle dans sa simplicité : tout ce qui se passe entre eux ne peut exister qu’à l’intérieur de ces murs. Dès que Clémentine franchit la porte, elle revient dans son propre temps. Iwan disparaît. Les moments volés dans cet appartement sont réels, intenses, et condamnés d’avance. Analea elle-même avait posé une règle ferme à ce sujet, née d’une expérience douloureuse : on ne tombe pas amoureuse dans cet appartement. Clémentine va l’enfreindre.

Ashley Poston, auteure américaine dont c’est le deuxième roman pour adultes après The Dead Romantics, fait de ce dispositif de réalisme magique bien davantage qu’un ressort narratif original. L’appartement n’est pas un décor fantaisiste. Il est le lieu où les questions qu’on reporte finissent par vous rattraper. Et la question centrale du roman, posée dès ses premières pages avec une économie remarquable, tient en une phrase qu’Analea avait coutume de répéter : ce n’est jamais une question de temps, mais une question de timing. Une vie entière à comprendre ce que cela veut dire.

ANALEA, OU L’ART DE VIVRE SANS FILET

On ne rencontre jamais Analea dans ce roman. Elle est morte avant la première page. Et pourtant, elle occupe plus d’espace que n’importe quel personnage vivant, parce que Poston a compris quelque chose d’essentiel sur le deuil : les morts ne disparaissent pas, ils changent simplement de forme.

Analea existe à travers ce qu’elle a dit, ce qu’elle a fait, ce qu’elle a laissé derrière elle. Sa philosophie n’est pas théorisée, elle est énumérée, dans les premières lignes du roman, avec la précision d’une femme qui ne distinguait pas ses convictions de ses habitudes. Garder son passeport renouvelé. Associer les vins rouges aux viandes et les blancs à tout le reste. Trouver un travail qui nourrisse le cœur autant que l’esprit. Tomber amoureuse chaque fois que l’occasion se présente, parce que l’amour n’est rien s’il n’est pas une question de timing. Et chasser la lune. Toujours, toujours chasser la lune.

Ce catalogue pourrait sonner creux, comme ces citations motivationnelles qu’on partage sans trop y croire. Poston lui évite ce destin en lui donnant un corps, une scène, une nuit de pluie à Paris. Analea entraîne Clémentine dans une danse devant le Louvre, sous l’averse, sur les pavés, la grande pyramide de verre comme seul témoin. Clémentine résiste, ses chaussures qui crissent, sa belle robe jaune trempée, tout le monde qui regarde. Analea rit.

« Bien sûr qu’ils regardent. Ils voudraient être nous. »

Et elle tourbillonne, les bras levés vers le ciel, dans ce qu’elle appelle une valse contre la tristesse, contre la mort, contre le chagrin.

« Profite de la pluie. Tu ne sais jamais quand ce sera la dernière. »

Ce n’est pas une scène pittoresque. C’est le roman entier condensé en quelques lignes mouillées. Analea ne prêche pas. Elle danse. Et c’est précisément pour cela qu’on ne l’oublie pas.

Poston lui accorde cependant une honnêteté que beaucoup d’auteurs refusent à leurs figures tutélaires : Analea n’est pas parfaite, et sa mort n’est pas douce. La page que Clémentine consacre à son deuil est l’une des plus justes du roman, justement parce qu’elle n’essaie pas de consoler.

« C’était le genre de douleur qui n’existe pas pour être un jour guérie par de jolis mots et de beaux souvenirs. »

Une douleur qu’on n’éteint pas. Qu’on apprend à porter.

« Je me suis confortablement installée avec elle. Je l’ai portée avec moi. »

Mais Analea reste, d’une façon que seuls les vrais partis savent rester. Dans le souvenir d’une comédie musicale, dans l’odeur d’un parfum, dans le son de la pluie, sur une fenêtre new-yorkaise, dans cette envie irraisonnée d’aventure qui prend parfois entre deux terminaux d’aéroport.

« Je la haïssais de partir, et je l’aimais d’être restée aussi longtemps qu’elle l’avait pu. »

Peu de romans savent dire le deuil avec cette précision-là.

CE QUE LE ROMAN M’A RENDU

Je n’aurais peut-être pas autant aimé ce livre si je ne l’avais pas lu au bon moment. Ou plutôt, au bon timing, pour reprendre le mot d’Analea.

Andrée Yanacopoulo nous a quittés le 26 août 2025, à l’âge de 97 ans. Médecin, sociologue, écrivaine, éditrice, féministe, militante, elle avait traversé plusieurs continents et plusieurs vies avant de s’établir au Québec en 1960, où elle allait devenir l’une des figures les plus singulières du monde des lettres et de la pensée. Elle avait fondé des collections avec Nicole Brossard, siégé au comité de programmation du Musée d’art contemporain de Montréal, défendu l’œuvre d’Hubert Aquin avec une constance et une ferveur qui forçaient le respect. Elle croyait en la science, en la rigueur, en la laïcité, et elle croyait aussi, j’en suis certaine, que voir clair est déjà une forme de victoire.

Mais moi, je l’appelais simplement Andrée.

Elle m’a initiée à la lecture dès que j’étais toute petite. C’est elle qui, dans une librairie dont je revois encore les rayons, m’a dit de choisir n’importe quel bouquin de chez Leméac. C’est elle qui m’amenait au musée, au café, qui ouvrait son sac à main à la table de la salle à manger de la maison de mon enfance et en sortait toujours des cadeaux et des romans que je dévorais ensuite dans mon lit. Son grand bureau rempli d’ouvrages. Son sous-sol. Et ce petit restaurant-café où elle m’emmenait toujours, où nous commandions les mêmes choses, où nous riions et parlions de tout et de rien. Andrée est partout dans mes souvenirs. Elle n’y tient pas une place, elle en est le fond.

Quand j’ai appris son décès, j’ai pleuré, puis je me suis arrêtée. Comme on s’arrête parfois, sans qu’on sache bien pourquoi, comme si le chagrin avait atteint une certaine densité et refusait d’aller plus loin. Je ne me suis plus autorisée à pleurer vraiment pour elle. Il faut dire que je n’avais pas pu lui dire au revoir. Clémentine non plus n’a pas pu dire au revoir à Analea. C’est l’une des cruautés particulières de certains deuils : la mort arrive avant qu’on ait eu le temps de prononcer les mots qu’il aurait fallu. On reste avec eux sur la langue, sans endroit où les poser.

Jusqu’au moment où j’ai ouvert ce roman.

Il y a une scène dans The Seven Year Slip qui m’a achevée. Clémentine rencontre une femme qui avait connu Analea, une inconnue pour elle, et pourtant elles pleurent ensemble, sans que la rencontre ait besoin de justification. La seule chose qui les unit, c’est d’avoir aimé la même femme, chacune à leur façon, chacune de leur côté du temps. J’ai lu cette scène et j’ai pleuré dans les bras du livre. Toutes les larmes que je m’étais refusées depuis le mois d’août sont sorties là, d’un coup, pour Andrée, pour tout ce que je ne lui avais plus dit. Ce roman m’a offert ce que la vie ne m’avait pas laissé le temps de faire : lui dire au revoir, à ma façon, avec les mots de quelqu’un d’autre. Le roman avait trouvé la fissure.

Lire, c’est parfois ça. Trouver la permission qu’on ne s’accordait pas.

LE DEUIL QUI PROTÈGE, L’AMOUR QUI FAIT PEUR

Clémentine, au début du roman, a un plan. Elle est femme de plans. Elle travaille dur dans la promotion éditoriale, s’autorise à espérer un amour raisonnable, et maintient autour d’elle cette distance prudente que les gens éprouvés connaissent bien : la distance de ceux qui savent ce que coûte de trop aimer quelqu’un qui s’en va. Le deuil d’Analea ne l’a pas brisée. Il l’a simplement rendue très soigneuse.

Ce repli n’est pas de la lâcheté. C’est une forme de loyauté envers la douleur. Tant qu’on ne recommence pas à aimer pleinement, on ne trahit pas encore ce qu’on a perdu.

Iwan entre dans cette équation un soir, dans la cuisine, sans crier gare. Et parce qu’il vit dans le passé, parce que la relation est condamnée par définition, Clémentine s’y autorise. Après tout, on risque parfois plus facilement ce qu’on croit déjà perdu d’avance. Les moments qu’ils partagent dans l’appartement sont suspendus hors du monde réel, à l’abri des conséquences ordinaires. Mais lorsque Clémentine franchit la porte, tout s’efface. Et lorsqu’elle retrouve Iwan dans son propre temps, des années plus tard, devenu chef reconnu et homme changé, c’est une autre sorte d’épreuve qui commence : apprendre à aimer non pas un souvenir, mais quelqu’un de vivant.

Il y a dans leur histoire quelque chose qui dépasse la romance impossible. En fréquentant Iwan, Clémentine se retrouve à transmettre malgré elle ce qu’Analea lui avait légué. Elle qui avait troqué ses rêves contre des plans solides, la voilà qui encourage Iwan à poursuivre les siens avec une conviction qu’elle ne sait plus appliquer à elle-même.

« Sois impitoyable envers tes rêves, Iwan. »

La voix d’Analea passe à travers elle sans qu’elle s’en rende compte. C’est peut-être le moment le plus touchant du roman, parce qu’il dit quelque chose de vrai sur la façon dont les morts continuent d’agir dans le monde des vivants.

Le parcours de Clémentine est aussi celui d’une femme qui apprend qu’il n’y a pas de bonne heure pour se trouver. C’est la co-fondatrice de sa maison d’édition, sa patronne, qui le lui dit avec la douceur abrupte des gens qui n’ont plus le temps de ménager :

« Je n’ai pas découvert qui je voulais être avant d’approcher la quarantaine. Il faut essayer beaucoup de chaussures avant d’en trouver dans lesquelles on aime marcher. Ne jamais s’en excuser. »

Recommencer à zéro n’est pas un échec. C’est simplement une autre façon de commencer.

IWAN ET LA CUISINE COMME LANGUE D’AMOUR

Iwan parle de cuisine comme d’autres parlent de poésie. Pas avec l’emphase du chef qui s’écoute, mais avec la précision tranquille de quelqu’un qui a réfléchi à ce que manger veut vraiment dire.

Quand Clémentine lui demande ce qui rend un repas parfait, il ne répond pas avec une technique ou un ingrédient. Il répond avec une vision :

« La nourriture est une œuvre d’art. C’est ce qu’est un repas parfait : quelque chose qu’on ne fait pas que manger, mais qu’on savoure. Avec des amis, de la famille, peut-être même avec des inconnus. C’est une expérience. On la goûte, on la savoure, on ressent l’histoire racontée à travers les saveurs complexes qui se déploient sur la langue… c’est magique. Romantique. »

Romantique. Le mot surprend, et il ne surprend pas. Iwan n’est pas en train de parler de bougies et de nappes blanches. Il parle du fait qu’un repas bien fait raconte quelque chose, qu’il crée entre des gens un espace de présence commune que les mots n’arrivent pas toujours à construire. La cuisine, dans sa bouche, est un langage qui porte de la mémoire, de l’intention, de la tendresse. C’est d’ailleurs l’un des fils les plus fins du roman : Iwan, qui vit dans le passé, ancre Clémentine dans le présent par la seule force du concret. Ses mains, ses recettes, sa façon d’occuper une cuisine. Il la ramène dans son propre corps, lui qui pourtant vit dans le passé. Poston joue cette ironie avec sobriété, et c’est ce qui la rend si efficace.

RETOMBER AMOUREUX, ET TOUT COMPRENDRE À REBOURS

La révélation centrale de The Seven Year Slip n’a rien de spectaculaire. Elle est même, formulée à froid, presque banale : les gens changent, et aimer quelqu’un sur la durée suppose de consentir à cette transformation, de choisir, encore et encore, la personne qu’il devient.

Poston l’écrit dans un passage qui mérite d’être lu lentement :

« Ce n’était pas juste une chute soudaine. C’était tomber, encore et encore, pour la même personne. C’était tomber à mesure qu’elle devenait quelqu’un de nouveau. C’était apprendre à exister avec chaque nouveau souffle. C’était incertain et indéniablement difficile, et ce n’était pas quelque chose qu’on pouvait planifier. L’amour était une invitation dans l’inconnu sauvage, un pas à la fois, ensemble. »

Clémentine avait imaginé qu’Iwan, retrouvé dans le présent, serait simplement une version plus âgée de l’homme qu’elle avait connu dans l’appartement. Elle découvre qu’il est devenu quelqu’un d’autre, « un peu plus usé, mais aussi un peu plus », et que cette différence n’est pas une déception. C’est la condition même de l’amour réel, celui qui tient dans la durée parce qu’il accepte l’impermanence de l’autre.

Et puis il y a ce que le roman cache, patiemment, jusqu’à la fin. Poston tisse tout au long des pages des fils si discrets qu’on ne les voit pas avant que le dernier se noue. Au moment où le roman se referme sur lui-même, quelque chose se produit chez le lecteur : une relecture mentale immédiate, le désir de revenir au début pour voir ce qu’on n’avait pas su regarder. Rien n’était accidentel. Tout était là depuis le départ. Il serait dommage d’en dire davantage.

The Seven Year Slip est un roman qui se lit en quelques jours et qui occupe l’esprit bien plus longtemps. Il parle d’amour sans naïveté et de deuil sans complaisance. Il dit que vivre pleinement n’est pas un talent inné, mais une discipline qu’on apprend, souvent trop tard, parfois sous la pluie devant le Louvre. Et que le temps qu’on a ne sera jamais assez, alors autant danser quand même.

Et moi je danse en pensant aux conversations faites autour d’un café et d’un repas parfait, à l’odeur de ce bureau où tant de lecture et d’écriture ont été faites, au ressenti de toucher ces bouquins emballés de papier cadeaux et qui sont toujours dans ma bibliothèque personnelle dix ans plus tard…

Je pense à Andrée.

Je pense à ma Analea.

RÉFÉRENCES

Poston, A. (2023). The seven year slip. Berkley. https://www.penguinrandomhouse.com/books/721032/the-seven-year-slip-by-ashley-poston/

Eléonore-Alix Lejeune

Eléonore-Alix Lejeune

Trilingue et étudiante en droit en espagnol, sa troisième langue, elle interroge les certitudes avec exigence. Entre voix et écriture, elle explore la littérature comme un espace de lucidité et rappelle que lire demeure un acte de liberté.

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