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COP30 : LA DÉCLARATION QUI CRIMINALISE LE QUESTIONNEMENT

La COP30 a échoué sur l'énergie. Mais elle a produit un texte sur les mots. Une déclaration UNESCO érige l'intégrité informationnelle en norme et mandate les plateformes pour filtrer le débat climatique. Quand questionner devient suspect, que reste-t-il de la démocratie ?

COP30 : LA DÉCLARATION QUI CRIMINALISE LE QUESTIONNEMENT

INTRODUCTION

La COP30 n’aura pas produit la feuille de route énergétique que l’on attendait d’elle. Elle n’aura pas scellé l’avenir du pétrole, ni défini les échéances de la sortie du gaz, ni même clarifié les engagements sur le charbon. Les négociations se sont enlisées, les délégations se sont affrontées, les séances ont été suspendues à répétition. Rien ne s’est décidé sur l’essentiel.

Pourtant, un texte a émergé. Non pas un texte sur les émissions, mais un texte sur les mots. Une déclaration qui ne concerne ni les énergies fossiles, ni les investissements, ni les pertes et dommages. Une déclaration dont l’enjeu véritable n’est pas climatique, mais discursif. La Declaration on Information Integrity on Climate Change publiée par l’UNESCO le 12 novembre 2025 est le premier instrument international destiné à encadrer la circulation des idées au nom du climat.

C’est une rupture profonde. En prétendant garantir l’intégrité de l’information climatique, les États signataires ont consacré un pouvoir inédit : celui de définir la parole autorisée. En apparence, il s’agit d’un texte technique. En réalité, il marque l’entrée du climat dans un régime de vérité obligatoire. Les signataires ne renoncent pas seulement à un espace de débat. Ils renoncent au droit de questionner.

I. UNE DÉCLARATION QUI TRANSFORME LE CLIMAT EN OBJET DE VÉRITÉ

Le PDF officiel de l’UNESCO n’est pas un document mineur. Il est le texte juridique primaire, signé, daté et publié comme tel. On y lit, dès l’Article 1a, un engagement qui semble anodin, mais qui introduit une notion nouvelle dans le droit international :
« promote information integrity on climate change »
(UNESCO, 2025, art. 1a)

L’expression « information integrity » n’existait pas dans les précédentes conférences climatiques. Elle crée une catégorie normative. En déclarant que certaines informations sont intègres, on laisse entendre que d’autres ne le sont pas. On prépare ainsi le terrain à une ingénierie sélective de la parole, qui ne dit pas son nom.

L’Article 1b poursuit cette logique, en exigeant que les États :
« encourage the dissemination of accurate, evidence based and verified information »
(UNESCO, 2025, art. 1b)

Cela peut sembler vertueux. Pourtant, la précision scientifique n’est pas une matière stable. Elle se construit par l’hypothèse, la contradiction, l’erreur parfois féconde. La déclaration vise à transformer un processus ouvert en doctrine fixe. La science n’est plus un horizon de recherche, mais une matière susceptible d’être codifiée. La vérité cesse d’être cherchée. Elle devient administrée.

II. L’ARCHITECTURE GLOBALE D’UNE SURVEILLANCE DES CONTENUS

L’Article 3 expose les mécanismes concrets qui confèrent à ce texte sa structure de contrôle. Loin des formulations militantes publiées par la communication de la COP ou par la presse, le PDF officiel décrit une architecture précise, juridiquement articulée, qui s’appuie sur les plateformes numériques comme relais techniques du dispositif.

L’Article 3a demande aux États de :
« ensure the safety of environmental journalists »
(UNESCO, 2025, art. 3a)

Sous couvert de protection, le texte ouvre la possibilité d’un contrôle accru des menaces pesant sur les voix considérées comme légitimes. La sécurité devient un vecteur de surveillance, puisqu’elle justifie une vigilance accrue envers tout contenu perçu comme hostile, critique ou dissonant.
Mais c’est l’Article 3d qui constitue le cœur du dispositif :
« call on technology companies to assess whether and how platform architecture contributes to undermining information integrity »
(UNESCO, 2025, art. 3d)

Ce passage est capital. Les États enjoignent les plateformes à analyser si leur architecture pourrait « contribuer » à porter atteinte à l’intégrité informationnelle. L’obligation morale se transforme en injonction politique. Les plateformes doivent évaluer, détecter, prévenir. Elles deviennent les gardiennes techniques de la parole permise. L’architecture numérique se fait instrument de conformité.

Ce n’est plus la société qui débat. C’est l’infrastructure qui filtre.

III. LES SIGNATAIRES : ÉTATS QUI RENONCENT AU DROIT DE QUESTIONNER

Ce que ces États redéfinissent comme démocratie n’est plus le pouvoir de la parole libre. C’est celui de la parole encadrée. Non pas une parole vivante, indocile, mais une parole surveillée, filtrée par des institutions qui décident de ce qui peut être dit et de ce qui doit être tu.

Le 12 novembre 2025, dix États ont signé la déclaration : Brésil, Canada, Chili, Danemark, Finlande, France, Allemagne, Espagne, Suède et Uruguay. Fin novembre, dix autres les avaient rejoints : Autriche, Belgique, Tchéquie, Estonie, Islande, Luxembourg, Pays-Bas, Norvège, Portugal et Slovénie.

Ce groupe n’est pas neutre. Il réunit principalement des États où la régulation du discours est déjà considérée comme un prolongement normal de l’action publique. En leur sein, la légitimité de la parole n’est plus fondée sur la coexistence des interprétations, mais sur l’alignement avec un récit institutionnel.

Ce geste n’est pas un engagement climatique. C’est une reconfiguration silencieuse du contrat démocratique. La liste des signataires éclaire autant ce qu’elle contient que ce qu’elle omet. Les grandes puissances émergentes n’y figurent pas. Les nations qui refusent leur signature ne contestent pas forcément le climat. Elles refusent de déléguer leur souveraineté discursive. Elles refusent d’entrer dans un régime où la vérité est déterminée par une autorité politique.
Interroger devient suspect. Douter devient une déviation. Et dans cette coalition de pays, la parole n’est plus un droit, mais un périmètre.

IV. DE LA VÉRITÉ SCIENTIFIQUE À LA VÉRITÉ OBLIGATOIRE

La déclaration opère un glissement fondamental. Elle transforme le consensus scientifique en norme politique. L’Article 1b, déjà cité, mentionne la diffusion d’une information « accurate » et « verified ». Cette formulation bannit la possibilité même de l’hypothèse contradictoire. Toute idée non vérifiée ne peut plus prétendre appartenir à l’espace du légitime.

Le texte neutralise le doute en l’assimilant à une atteinte possible à l’intégrité informationnelle. Il n’est pas besoin d’interdire explicitement le questionnement pour le rendre indésirable. Il suffit d’ériger la conformité comme condition d’accès au débat public. Le mécanisme est subtil, mais implacable.

Ainsi naît une vérité obligatoire. Non pas une vérité méthodologique, mais une vérité administrative, qui s’impose non par la force des preuves, mais par la force de la norme.

V. L’ARGUMENT ADVERSE ET SA LIMITE

Les défenseurs de cette déclaration invoquent une justification apparemment recevable. Ils soutiennent que la désinformation climatique, financée par des intérêts économiques liés aux énergies fossiles, constitue une menace documentée pour l’action publique. Ils citent des travaux académiques montrant l’efficacité des campagnes organisées de déstabilisation. Ils arguent que protéger l’intégrité de l’information relève d’une nécessité démocratique.

Mais cette justification déplace le problème sans le résoudre. Elle présuppose qu’une autorité puisse définir de manière stable ce qui constitue une information intègre. Elle confère à l’État, ou aux plateformes qu’il mandate, le pouvoir de tracer la frontière entre le vrai et le faux. Or cette frontière n’est jamais neutre. Elle se construit selon des critères qui ne relèvent pas seulement de la science, mais de choix politiques sur ce qui mérite d’être entendu.

La question n’est donc pas de savoir si la désinformation existe. Elle existe. La question est de savoir qui décidera de ce qui en relève. Et cette question demeure sans réponse acceptable dans un régime démocratique.

VI. ÉCLAIRAGE HISTORIQUE : QUAND LE CONTRÔLE COMMENCE PAR LA LANGUE

L’histoire offre des précédents documentés. À chaque époque où la parole est devenue un problème politique, le pouvoir a entrepris de la discipliner avant de la réprimer.

Dans les premières années de l’Union soviétique, la catégorie d’« information incorrecte » permettait déjà de délégitimer les discours dissidents. On n’interdisait pas tout. On définissait ce qui était acceptable. La désinformation n’était pas un mensonge scientifiquement établi, mais un écart à la ligne.

Aux États-Unis, le maccarthysme n’a pas persécuté seulement des individus. Il a persécuté des opinions. L’infraction n’était pas la parole elle-même, mais son potentiel à nuire à l’ordre public tel que le régime le définissait. L’autocensure se produisait d’elle-même.

Plus récemment, certains systèmes numériques contemporains ont montré comment une plateforme peut filtrer la réalité sans interdire explicitement les mots. La conformité se fait par le classement, par la modulation, par l’effacement silencieux. Le dispositif produit la discipline sans la proclamer.

La déclaration COP30 reproduit cette logique. En s’appuyant sur l’architecture des plateformes, elle instaure un contrôle qui n’a pas besoin d’être brutal pour être efficace.

VII. LA NOUVELLE FRACTURE MONDIALE : SIGNER OU PRÉSERVER LA LIBERTÉ DE QUESTIONNER

La COP30 ne divise plus le monde entre climatosceptiques et défenseurs du climat. Elle le divise entre ceux qui acceptent un régime de vérité obligatoire et ceux qui refusent de s’y soumettre. Les premiers choisissent la stabilité narrative. Les seconds défendent la liberté cognitive.

Dans le texte adopté, la parole critique n’est pas déclarée illégitime. Elle est rendue inopportune. La suspicion suffit à étouffer le dialogue. Celui qui interroge se trouve déjà en marge. Celui qui insiste devient un perturbateur. Celui qui doute incarne désormais une menace.

La déclaration ne criminalise pas explicitement le questionnement. Elle crée les conditions de sa criminalisation progressive. Le climat devient prétexte à la discipline du langage. Et lorsque la vérité n’est plus cherchée, mais imposée, la démocratie expire.

CONCLUSION

Je vois dans cette déclaration un signe inquiétant. Non parce qu’elle parle du climat, mais parce qu’elle parle de nous. Le climat devient l’ombre sous laquelle se redessine la frontière entre la liberté et l’obéissance. Je sais que la langue est notre première souveraineté. Et je refuse qu’elle soit réduite à un instrument de conformité. Camille Laurens nous rappelle que céder sur les mots, c’est céder sur les choses. La COP30 n’a pas seulement échoué sur les énergies fossiles. Elle a ouvert la voie à un monde où questionner devient une faute. Là se joue désormais ce que nous avons encore de civilisationnel.

BIBLIOGRAPHIE

France Soir. (2025, 19 novembre). Le final de la COP30 englué dans la dispute sur la sortie des énergies fossiles.https://www.francesoir.fr/societe-environnement/le-final-de-la-cop30-englue-dans-la-dispute-sur-la-sortie-des-energies

Laurens, C. (2025). Intervention sur la langue et la liberté d’expression [Vidéo Facebook].https://www.facebook.com/reel/1697292577809095

Le Soir. (2025, 19 novembre). La Belgique à la chasse à la désinformation climatique.https://www.lesoir.be/711950/article/2025-11-19/la-belgique-la-chasse-la-desinformation-climatique

RTBF. (2025, 19 novembre). COP30 : la Belgique signe la première déclaration internationale contre la désinformation climatique.https://www.rtbf.be/article/cop-30-la-belgique-signe-la-premiere-declaration-internationale-contre-la-desinformation-climatique-11634743

UNESCO. (2025, 12 novembre). Declaration on Information Integrity on Climate Change.https://www.unesco.org/sites/default/files/medias/fichiers/2025/11/cop_30_declaration_information_integrity_on_climate_change_12112025.pdf

UNESCO. (2025). Information integrity on climate change.https://www.unesco.org/en/information-integrity-climate-change

UNFCCC. (2025). COP30 Action Agenda.https://unfccc.int/sites/default/files/resource/COP30%20Action%20Agenda_Final%20Report.docx.pdf

Anne-Emmanuelle Lejeune

Anne-Emmanuelle Lejeune

Belge, enseignante de français depuis 1994 sur deux continents, autrice d'articles publiés depuis 2015. Une conviction : l'analyse est un acte politique. Ici, les mots servent la lucidité.

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