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DÉMOCRATIE CONFISQUÉE : DE ROUSSEAU À TOCQUEVILLE, DU CONTRAT SOCIAL À L’ÉCOLE DÉVOYÉE

De Rousseau à Tocqueville, de l’école québécoise à la réforme électorale italienne, cet essai interroge une démocratie dont les institutions conservent le nom tandis que le pouvoir, la parole et la représentation s’éloignent du citoyen.

Vue panoramique de l’odéon d’Hérode Atticus à Athènes, avec ses gradins, ses arches antiques, un grand cyprès, une colline boisée et la ville à l’arrière-plan.
L’odéon d’Hérode Atticus, théâtre antique situé au pied de l’Acropole, à Athènes. Photo : Josiah Lewis / Pexels.

LE NOM SANS LA CHOSE

Il est des mots qui deviennent leurs propres caricatures. « ⁠Démocratie⁠ » est de ceux-là. Ce terme, né à Athènes pour désigner le pouvoir du peuple, se retrouve aujourd’hui brandi par des régimes qui concentrent le pouvoir, musellent les voix dissidentes et organisent le consentement sous contrainte. La démocratie contemporaine, loin d’incarner l’idéal du dêmos exerçant le kratos, se déploie comme un théâtre où les citoyens ne sont plus que spectateurs, parfois même otages. C’est précisément pour rompre avec cette scène close que LES LETTRES LIBRES est né : non pour répéter des slogans usés, mais pour redonner voix à la liberté, à ce dêmos que l’histoire officielle tente de réduire au silence.

ROUSSEAU ET LA FICTION DU CONTRAT

Rousseau rompt avec toutes les sources transcendantes du pouvoir : ni Dieu, ni tradition, ni filiation ne peuvent fonder une autorité légitime. Dans Du contrat social, il établit un principe radical : la seule légitimité réside dans le consentement des individus libres et égaux à former un corps politique régi par la volonté générale. Cette fiction fondatrice repose sur une hypothèse essentielle : l’égalité originelle de tous, imaginée dans l’état de nature, permet de penser une société où chacun n’obéit qu’à lui-même en obéissant à la loi commune.

La démocratie moderne, comprise comme société d’égalité des droits, trouve ainsi en Rousseau son père spirituel, même si l’anachronisme guette. Pour lui, peu importe que le gouvernement soit monarchique, aristocratique ou démocratique au sens strict : ce qui compte, c’est que le contrat social demeure le fondement de l’obligation politique. Sa force est d’offrir une réponse à l’aporie de la liberté : comment rester libre en obéissant ? La solution est claire : je reste libre si la loi à laquelle je me soumets est celle que j’ai contribué à forger. La liberté politique devient alors l’obéissance à la loi que je me donne, dans l’égalité avec les autres.

ATHÈNES CONTRE SPARTE

La référence à Athènes n’emporte aucune assimilation : la cité classique était une démocratie directe circonscrite (exclusion des femmes, des métèques et des esclaves, corps civique numériquement restreint, rotation rapide des charges, tirage au sort, ostracisme). Ce rappel borne la comparaison : il ne s’agit pas d’« ⁠importer⁠ » des institutions intransposables, mais d’éclairer un principe, l’exercice effectif du pouvoir par les gouvernés, que nos démocraties de masse ont peu à peu vidé de sa substance.

Pour comprendre l’avilissement du mot démocratie, il faut revenir à ses racines antiques. Athènes invente le gouvernement du peuple par lui-même, avec ses limites (exclusion des femmes, des esclaves, des métèques), mais aussi sa radicalité : l’assemblée des citoyens vote directement les lois et exerce le pouvoir. Sparte, souvent vantée pour sa discipline et son égalité entre pairs, n’est pas une démocratie, mais une oligarchie militarisée, où l’éducation forme des soldats dociles plutôt que des citoyens libres.

La modernité s’est approprié le mot démocratie tout en l’évidant. Ce que l’on nomme démocratie représentative n’est qu’un dispositif institutionnel où le peuple délègue son pouvoir pour plusieurs années, sans possibilité de le reprendre. Le dêmos ne gouverne plus : il choisit, à intervalles réguliers, ceux qui gouverneront à sa place. Le kratos lui échappe. La démocratie n’est plus que le nom que se donnent des régimes dont le fonctionnement réel s’apparente à l’oligarchie, voire à la technocratie autoritaire.

Ce que la modernité a perdu n’est pas l’ecclésia, mais la possibilité pour les gouvernés d’intervenir entre les scrutins, de contrôler et, au besoin, de révoquer : c’est cela seul que rappelle Athènes.

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TOCQUEVILLE ET LES DÉRIVES DE L’ÉGALITÉ

Tocqueville, observateur lucide de la démocratie américaine, souligne combien l’égalité peut se retourner contre la liberté. L’égalitarisme, lorsqu’il se confond avec la recherche de confort et de sécurité, engendre une forme de despotisme doux. Les citoyens, soucieux d’être protégés, renoncent à leur autonomie et se soumettent à un pouvoir central qui les traite comme des enfants incapables de décider par eux-mêmes. La démocratie risque alors de devenir une vaste tutelle, où chacun est isolé dans sa sphère privée et où la puissance publique régente l’existence commune.

Cette analyse résonne avec l’actualité : au nom de la sécurité, de la santé ou de la lutte contre les crises, les gouvernements concentrent leurs pouvoirs, limitent les libertés et renforcent la surveillance. Tocqueville avait perçu cette pente fatale : l’égalité sans participation active conduit non à l’émancipation, mais à l’asservissement.

OLIVIER FROT ET LA DÉMOCRATIE MINORITAIRE

Le docteur en droit Olivier Frot rappelle combien la démocratie représentative, telle qu’elle est pratiquée en France et en Europe, est devenue une illusion fragile. Il souligne que le dernier référendum national français, le 29 mai 2005, a vu le projet de traité constitutionnel rejeté par 54,67 % des suffrages exprimés, et que cette voie directe de la souveraineté n’a plus été utilisée à l’échelle nationale depuis lors. Dans l’Union européenne, il relève que l’initiative législative appartient principalement à la Commission, tandis que le Parlement européen peut lui demander de présenter une proposition en vertu de l’article 225 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. Il met aussi en lumière l’asymétrie du pouvoir national : débats parlementaires stériles, motions de censure avortées, « ⁠vote électronique⁠ » vulnérable et contrôles démocratiques insuffisants. Le système électoral, sous l’emprise des partis et des médias, enferme l’électeur dans un choix illusoire. À l’échelle française, cette mécanique produit ce qu’il nomme une « ⁠démocratie minoritaire⁠ », où l’exécutif gouverne avec l’appui de moins de 15 % des inscrits. Il cite notamment un accord avec l’Ukraine qu’il estime avoir engagé les finances publiques sans vote solennel du Parlement. La démocratie représentative devient dès lors, dans son analyse, un décor plus qu’une réalité, un « ⁠village Potemkine⁠ » où l’on conserve le mot tout en effaçant la chose.

L’ITALIE : QUAND LA STABILITÉ CORRIGE LA REPRÉSENTATION

Le 8 octobre 2026, l’Italie a fourni une nouvelle illustration de cette tension entre représentation et gouvernabilité. Par 227 voix contre 164, la Chambre des députés a définitivement approuvé la réforme électorale défendue par la majorité de Giorgia Meloni. Le système mixte antérieur cède la place à un dispositif à base proportionnelle corrigé par une prime fixe de 70 sièges à la Chambre et de 35 au Sénat. Ces sièges ne s’ajoutent pas au nombre de parlementaires : ils sont retranchés de ceux qui auraient été distribués proportionnellement. Pour recevoir cette prime, une même liste ou coalition doit arriver en tête dans les deux chambres et recueillir au moins 42 % des suffrages valides dans chacune d’elles.

Le chiffre appelle pourtant une précision essentielle. À la Chambre, le mécanisme est conçu pour permettre au bénéficiaire de la prime d’atteindre avec une raisonnable certitude la majorité absolue. Au Sénat, le résultat est moins assuré. Le dossier parlementaire calcule qu’avec exactement 42 % des voix, en l’absence de dispersion des suffrages sous les seuils électoraux, la coalition victorieuse obtiendrait environ 65 des 154 sièges répartis proportionnellement ; les 35 sièges de la prime porteraient son total à 100 sur 200, soit un siège de moins que la majorité absolue. Le second tour initialement envisagé a été supprimé. Le nouveau système plafonne par ailleurs le nombre de sièges concernés à 220 à la Chambre et 113 au Sénat.

La réforme italienne déplace ainsi la question posée par la démocratie minoritaire. Il ne s’agit plus seulement de savoir avec quelle fraction du corps électoral un exécutif peut gouverner, mais de déterminer jusqu’où la recherche de stabilité peut modifier la traduction des suffrages en sièges. L’opposition dénonce une loi façonnée au bénéfice de la majorité actuelle et en conteste la constitutionnalité ; aucune décision de la Cour constitutionnelle n’a cependant, à ce stade, établi cette inconstitutionnalité. Le dispositif pourrait d’ailleurs profiter demain à une coalition adverse. Reste le principe désormais inscrit dans la loi électorale : à partir d’un certain seuil, la gouvernabilité devient elle-même un facteur de pondération de la représentation.

L’ÉCOLE CONTEMPORAINE : MATRICE D’UNE DÉMOCRATIE DÉPOSSÉDÉE

La crise de la démocratie ne se lit pas seulement dans les institutions ; elle se joue aussi dans l’école, lieu où devraient se former les esprits libres. Or, l’école contemporaine se détourne de sa mission de transmission du savoir pour devenir un instrument de docilité. Le cas québécois en fournit un exemple saisissant.

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Les récentes mesures (interdiction du cellulaire, suppression des devoirs, pénurie organisée d’enseignants qualifiés) témoignent d’une stratégie de dévitalisation.

Derrière l’argument de la discipline ou du bien-être se cache une logique de contrôle. Interdire le téléphone aux élèves comme aux professeurs, c’est fermer l’école au regard extérieur, empêcher que des traces sonores ou visuelles soient conservées, transformer l’institution en huis clos opaque. Supprimer les devoirs, c’est effacer l’apprentissage de l’effort, miner l’autonomie intellectuelle, préparer des citoyens incapables de penser par eux-mêmes.

La pénurie d’enseignants, loin d’être un accident, devient un levier : les professeurs formés sur la durée quittent une institution qui méprise leurs savoirs, remplacés par des enseignants formés à la hâte, moins coûteux et plus dociles. Le respect affiché par le retour du vouvoiement masque mal la disparition de l’autorité réelle. L’intelligence artificielle, tour à tour dénoncée ou exaltée, s’impose en périphérie comme substitut technique : demain, les élèves suivront peut-être un avatar, et les professeurs se réduiront à des surveillants. L’école, au lieu de libérer, devient un laboratoire de conditionnement où l’on fabrique une masse obéissante.

Depuis le 5 mars 2025, un verrou supplémentaire a été posé sur la parole des personnels scolaires québécois. L’article 8.1 du Code d’éthique de forme prescrite par le ministère de l’Éducation exige qu’ils agissent avec loyauté envers leur organisme scolaire, qu’ils en respectent la mission, les valeurs et le projet éducatif et qu’ils y adhèrent « ⁠tant en cours d’emploi ou de mandat qu’après⁠ ». Le mot est considérable : après. Aucun terme n’est indiqué. La loyauté exigée ne s’arrête donc pas, dans le texte même, à la porte de l’établissement le jour d’une démission ou d’un départ à la retraite.

L’article 8.2 ajoute le devoir de réserve et de modération dans la manifestation publique des opinions et prescrit de s’abstenir de propos concernant l’organisme scolaire susceptibles de porter préjudice à son image ou à sa réputation. Pris ensemble, ces articles installent un dispositif dont l’effet dissuasif est évident : celui qui reste sait ce qu’il risque en parlant ; celui qui part découvre que le devoir de loyauté a été expressément prolongé au-delà de son emploi. Dans une institution traversée par les départs, les pénuries et les critiques de terrain, ce n’est plus seulement la parole du personnel en fonction qui se trouve encadrée, mais potentiellement celle des témoins une fois sortis du système.

Or ce dispositif entre en vigueur après une année scolaire 2023-2024 au cours de laquelle le ministère recensait 1 319 démissions administratives d’enseignants réguliers dans le réseau public. Il serait abusif d’affirmer que le Code a été conçu en réponse à ces départs ; il ne l’est pas de constater la succession des faits : une vague de démissions, puis l’entrée en vigueur d’un texte qui prolonge explicitement le devoir de loyauté au-delà de l’emploi.