Tehran Orucoglu nous a posé une question volontairement brutale : « Les centristes envisagent-ils de transformer la France en dictature ? » Il évoque les projets de Gabriel Attal et d’Édouard Philippe avant de nous demander quelles propositions des autres prétendants à l’Élysée nous paraissent les plus dangereuses.
La formulation est excessive. Le danger, lui, ne l’est pas.
C’est même précisément parce que le mot « dictature » est trop grossier qu’il risque de masquer ce qui se joue réellement. Les démocraties contemporaines ne disparaissent plus nécessairement sous les bottes, les chars ou la suppression soudaine des élections. Elles peuvent conserver leurs institutions, leurs scrutins, leurs partis, leurs journaux et jusqu’au vocabulaire de la liberté tout en vidant progressivement les contre-pouvoirs de leur substance.
C’est sous cet angle qu’il faut lire les programmes qui se dessinent pour 2027. Nous appliquerons à chacun le même test : quel contre-pouvoir son projet met-il à l’épreuve, et au nom de quelle promesse d’efficacité, de souveraineté, de sécurité ou d’urgence ?
Dans sa question, Tehran Orucoglu qualifie le projet de Gabriel Attal de « système de corruption inspiré du modèle américain ». La formule force le trait. Attal revendique quelque chose de plus précis et, institutionnellement, suffisamment préoccupant pour ne pas avoir besoin d’être caricaturé : un « spoils system à la française », c’est-à-dire une extension de la capacité du pouvoir élu à choisir les hauts responsables chargés de mettre en œuvre sa politique.
Le terme américain n’est pas anodin.
Il pose une question fondamentale : jusqu’où une victoire électorale donne-t-elle le droit de transformer l’appareil de l’État en instrument du pouvoir qui vient de gagner ?
Attal propose parallèlement de réduire le nombre de députés de 577 à 350, celui des sénateurs de 348 à 200 et de supprimer 100 000 postes de fonctionnaires par des départs volontaires. Il veut également organiser une journée référendaire annuelle.
Pris séparément, aucun de ces éléments ne constitue une dictature. Pris ensemble, ils dessinent pourtant une conception beaucoup plus verticale du pouvoir : moins de parlementaires, une haute administration davantage arrimée au projet présidentiel, une recherche affichée d’efficacité et un recours direct au peuple par le référendum.
C’est ici que la question devient intéressante.
Car consulter le peuple ne suffit pas à garantir une démocratie équilibrée. Encore faut-il savoir qui choisit la question, qui la formule, dans quel contexte elle est posée et quels contre-pouvoirs subsistent autour de celui qui l’organise.
Un exécutif puissant peut parfaitement consulter le peuple.
Napoléon III organisait lui aussi des plébiscites.
La comparaison ne signifie évidemment pas qu’Attal prépare un Second Empire. Elle rappelle simplement une vérité institutionnelle : la démocratie ne se mesure pas au seul nombre de consultations populaires. Elle se mesure aussi à la capacité du Parlement, de la justice, de l’administration, de la presse et de la société civile à résister au pouvoir lorsqu’il dépasse ses prérogatives.
Le problème français de 2027 n’est donc peut-être pas l’arrivée annoncée d’une dictature.
Il est plus subtil.
Nous voyons apparaître, chez plusieurs candidats pourtant idéologiquement opposés, la même impatience à l’égard de ce qui ralentit leur capacité d’agir : Parlement, juges, normes européennes, administration, institutions monétaires, procédures, recours.
Chacun promet de « débloquer » quelque chose.
Mais les démocraties ont précisément été construites pour que le pouvoir rencontre des obstacles.
La véritable question posée par cette présidentielle pourrait donc être celle-ci : combien de contre-pouvoirs sommes-nous prêts à sacrifier pour obtenir un pouvoir qui agit enfin aussi vite qu’il le promet ?
KLEMPERER : QUAND LES MOTS DU DÊMOS SERVENT LE KRATOS
Il faut ici relire Viktor Klemperer. Non pour comparer la France de 2027 au IIIe Reich, mais pour reprendre sa méthode. Regarder ce que le pouvoir fait aux mots avant de regarder seulement ce qu’il fait aux institutions.
Dans LTI, la langue du IIIe Reich, le philologue montre qu’un pouvoir ne transforme pas seulement les lois, les administrations ou les comportements. Il transforme aussi la langue dans laquelle une société pense le réel. Les mots peuvent conserver leur enveloppe tout en changeant de fonction ; ils continuent d’être prononcés alors que la réalité qu’ils désignaient s’est déplacée.
C’est précisément ce qui oblige à examiner la campagne présidentielle autrement. « Démocratie », « souveraineté populaire », « consultation », « réforme », « responsabilité », « efficacité », « sécurité », « urgence » ou « État de droit » restent dans le vocabulaire. Mais qui en fixe désormais le contenu ?
Un référendum décidé, formulé et organisé par l’exécutif peut être présenté comme un approfondissement démocratique. La politisation de la haute administration peut devenir une « responsabilisation ». La réduction du Parlement peut être appelée « modernisation ». La limitation des recours devient une lutte contre la « vétocratie ». Une politique imposée au nom d’une urgence déclarée supérieure peut finir par être présentée non plus comme un choix, mais comme la seule décision raisonnable.
Le vocabulaire demeure démocratique tandis que l’architecture du pouvoir se déplace.
Une caste dirigeante n’a même plus besoin d’interdire le mot « peuple » si elle peut décider à sa place de ce que le peuple est censé vouloir, de ce qui constitue une urgence, de ce qui relève du raisonnable et de ce qui doit être disqualifié comme blocage, retard ou irresponsabilité.
L’étymologie devient alors presque un programme de lecture. Dans démocratie, il y a le dêmos, le peuple, et le kratos, le pouvoir. Que reste-t-il du premier lorsque le second concentre progressivement la capacité de décider, de nommer, de fixer l’agenda, de choisir les questions soumises aux citoyens et jusqu’aux mots dans lesquels elles seront posées ?
Le danger n’est plus seulement que le pouvoir s’accroisse. Il est que le langage lui-même rende cet accroissement difficile à percevoir.
Le kratos peut finir par l’emporter sur le dêmos tout en conservant intact le mot « démocratie ». Le peuple demeure dans le lexique ; le pouvoir, lui, occupe la réalité.
ATTAL : QUAND LA « VÉTOCRATIE » DEVIENT L’ENNEMIE
Le mot choisi par Gabriel Attal mérite autant d’attention que ses chiffres. Sur son site de campagne, l’ancien Premier ministre désigne comme l’un des trois maux à combattre la « vétocratie », définie comme un système dans lequel ceux qui empêchent d’agir auraient davantage de pouvoir que ceux qui veulent avancer. Le programme annonce un « principe de rapidité » inscrit dans la Constitution, un délai maximal de deux mois pour certaines réponses administratives et une limitation à 18 mois de l’ensemble des recours administratifs.
Ce vocabulaire installe déjà la hiérarchie politique : d’un côté, ceux qui font ; de l’autre, ceux qui empêchent. Or un recours administratif n’est pas seulement une lenteur. Il peut être le moyen pour un citoyen, une association, une commune ou une entreprise de contester une décision de l’État. Un juge qui suspend un projet n’est pas nécessairement un ennemi de l’action. Il exerce précisément la fonction qui lui a été confiée dans un État de droit.
La réduction du nombre de parlementaires doit être lue dans le même ensemble. Passer de 577 à 350 députés et de 348 à 200 sénateurs ne rend pas mécaniquement la démocratie plus efficace. Les commissions, le contrôle du Gouvernement, les auditions, les amendements et le travail de représentation territoriale ne disparaissent pas avec les sièges supprimés. Ils sont simplement répartis entre moins d’élus.
Dans une Ve République déjà déséquilibrée au profit de l’exécutif, la question n’est donc pas celle des économies promises. Elle est de savoir ce que pèsera un Parlement réduit face à un président disposant d’une administration dont les postes stratégiques seraient davantage politisés.
La Constitution continue pourtant de dire que le Gouvernement « détermine et conduit la politique de la Nation » et que le Premier ministre « dirige l’action du Gouvernement ». Ce rappel n’a rien de cérémoniel. Il permet de mesurer le déplacement qui s’opère lorsque la campagne présidentielle devient la source de légitimité de tout l’appareil d’État.
Quant aux 100 000 suppressions de postes de fonctionnaires, Attal parle d’un plan de départs volontaires, non d’un licenciement collectif de 100 000 agents. La précision est nécessaire. Mais elle ne neutralise pas le problème politique : un État qui veut simultanément réduire ses effectifs, accélérer ses procédures, raccourcir les recours et rendre les hauts responsables plus directement dépendants du projet présidentiel fait un choix cohérent. Il privilégie l’exécution.
Ce choix peut être défendu. Il doit surtout être nommé.
Le risque Attal n’est pas celui d’un coup d’État. C’est celui d’une transformation progressive de l’État de droit en État de l’efficacité, où toute résistance institutionnelle finit par être décrite comme une anomalie à corriger.
ÉDOUARD PHILIPPE : RAPPROCHER LE PARQUET DU POUVOIR POLITIQUE
Chez Édouard Philippe, une proposition rend le problème des contre-pouvoirs encore plus concret. Son site de campagne prévoit de « renforcer l’autorité du garde des Sceaux sur le parquet », notamment en rétablissant la possibilité d’adresser des instructions individuelles aux procureurs. Il propose également de supprimer le juge de l’application des peines et de revoir la composition du Conseil supérieur de la magistrature.
Aujourd’hui, l’article 30 du Code de procédure pénale autorise le ministre de la Justice à transmettre des instructions générales de politique pénale. Il lui interdit en revanche d’adresser des instructions dans une affaire individuelle.
La différence est fondamentale.
Définir une politique pénale générale, par exemple demander une attention particulière aux violences faites aux femmes ou au trafic de stupéfiants, relève de la responsabilité politique du Gouvernement. Dire au parquet comment agir dans une affaire déterminée fait entrer le ministre dans une autre zone : celle où le pouvoir exécutif peut peser sur le destin judiciaire d’une personne précise.
Il n’est pas nécessaire d’imaginer à l’avance un ministre corrompu pour comprendre le risque. Les institutions démocratiques ne sont pas dessinées pour les dirigeants vertueux ; elles sont dessinées pour que même un dirigeant moins vertueux ne puisse pas tout faire.
Qui sera poursuivi ? Qui bénéficiera d’un classement ? Quelle affaire recevra une priorité particulière ? Comment traiter un dossier concernant un adversaire politique, un ministre, un grand industriel ou un proche du pouvoir ? Dès lors que l’instruction individuelle redevient possible, ces interrogations deviennent structurelles.
Édouard Philippe offre en outre un cas presque parfait de la politique devenue spectacle. Le 30 août 2026, à Tourcoing, l’ancien Premier ministre s’est retrouvé en tablier à servir des frites aux côtés de Gérald Darmanin. Emmanuel Carré a disséqué cette scène dans « Obscènes de frites », publié par LES LETTRES LIBRES. Les frites, le Nord, le tablier, les caméras, les téléphones, les gestes volontairement visibles : tout devient signe.
Le plus intéressant n’est même plus que la scène soit fabriquée. Tout le monde le sait. Le dispositif de fabrication lui-même devient une partie de l’image. Comme l’écrit Carré, la scène n’a plus besoin d’être crédible ; elle doit être commentable.
C’est là qu’institutions et communication finissent par se rejoindre. Le pouvoir se concentre tandis que sa représentation se popularise. Plus la décision remonte vers le sommet, plus le candidat doit descendre symboliquement dans le camion à frites, le marché, l’usine ou le champ. L’hyperprésidence réclame son théâtre de proximité.
NATACHA POLONY : DU CAPITAL MÉDIATIQUE AU CAPITAL POLITIQUE
Natacha Polony n’est pas encore, au 13 septembre 2026, officiellement candidate à l’élection présidentielle. Mais la frontière entre entrée en politique et pré-campagne vient de se déplacer. Le 31 août, sur RTL, elle déclarait en avoir « assez de commenter le désastre » et vouloir rassembler ceux qui, selon elle, ne sont plus représentés. Le 12 septembre, L’Express va plus loin : selon l’hebdomadaire, elle « compte bien annoncer, dans les prochaines semaines, sa candidature à l’élection suprême », disposerait déjà d’un local de campagne dans le VIe arrondissement de Paris et son entourage aurait commencé à réunir des personnalités prêtes à la soutenir financièrement. L’ambiguïté n’est donc plus seulement rhétorique : une infrastructure de candidature est désormais décrite par la presse.
Son cas doit être traité sans procès d’intention, mais sans naïveté non plus. Polony a bâti une part importante de sa notoriété dans les grands médias, puis à la tête de Marianne de 2018 au début de 2025. Le titre figurait encore en 2024 parmi les publications bénéficiant de l’aide publique au pluralisme. Elle a ensuite lancé L’Audace sur une promesse forte : une revue portée d’abord par ses lecteurs et affranchie des grands intérêts qui structurent une partie de la presse.
Puis cette indépendance a changé de nature. En mars 2026, les Forces Françaises de l’Industrie expliquent publiquement participer à la promotion de L’Audace et au financement de son développement. Leur collectif de business angels annonce alors avoir apporté plus de 220 000 € sur les 350 000 € recherchés. Polony relaie elle-même le message des FFI et les remercie, en soulignant leur conviction commune selon laquelle la défense de la production sur le sol français conditionne le redressement du pays.
Ce n’est donc pas un soutien clandestin qu’il faudrait révéler : c’est un alignement revendiqué entre une entreprise éditoriale, un réseau d’entrepreneurs et un projet de souveraineté industrielle. Le mot « indépendant » n’en devient pas mensonger, mais il change de question. Indépendant de qui ? De quels capitaux ? Et surtout, que devient cette infrastructure lorsque sa fondatrice passe elle-même dans le champ politique ?
Car L’Audace n’est pas seulement un périodique. C’est une marque, une communauté de lecteurs, des abonnés, des événements, des relais économiques et une capacité d’exposition. À cela s’ajoute la visibilité acquise sur le service public : France 2 l’invite le 13 décembre 2025 pour présenter L’Audace, puis le 23 mai 2026 pour La France, corps et âme. Trois mois plus tard, elle annonce son entrée en politique. La chronologie suffit à poser la question : une position éditoriale est en train de devenir une base politique.
On peut appeler cela opportunisme politique si l’on donne au mot son sens exact : convertir une position acquise dans un champ en levier pour investir un autre champ au moment jugé favorable. La révélation de L’Express rend cette lecture beaucoup moins spéculative : Jean-Yves Autexier, ancien sénateur chevènementiste, y décrit des hauts fonctionnaires et des hauts cadres de l’industrie disposés à apporter un soutien financier personnel, tandis qu’il se dit lui-même prêt à activer ses réseaux. Ce n’est ni une infraction ni une condamnation morale. C’est une stratégie politique désormais en voie d’organisation, et elle doit être regardée comme telle précisément parce que Polony a construit son discours public sur la critique de l’entre-soi et des dépendances médiatiques.
Il faut ici distinguer deux circuits que le droit ne permet pas de confondre. Les investissements des membres des FFI dans L’Audace relèvent du financement d’une entreprise médiatique ; les éventuels chèques personnels évoqués par l’entourage de Polony relèveraient, eux, du financement politique et de ses règles propres. C’est précisément parce que ces deux circuits sont juridiquement distincts que la séparation doit être traçable. L’article L. 52-8 du Code électoral interdit aux personnes morales, hors partis ou groupements politiques, de financer la campagne d’un candidat ou de lui fournir des avantages à des conditions anormalement favorables. Si, comme l’annonce L’Express, Polony formalise sa candidature dans les prochaines semaines, la séparation entre son entreprise éditoriale, ses moyens, ses fichiers, ses événements et son activité électorale devra donc être nette, financièrement comme éditorialement. Et si elle accédait à l’Élysée, la question politique ne souffrirait guère d’ambiguïté : il faudrait choisir entre la direction effective du média et l’exercice du pouvoir.
Sur l’écologie, en revanche, il faut lui appliquer la même mesure qu’à Glucksmann. Polony n’est pas une souverainiste qui nierait la contrainte climatique. Elle a depuis longtemps travaillé avec Jean-Marc Jancovici : en 2023, elle l’interrogeait déjà sur une question qui touche directement au cœur de cet article, celle de savoir si des décisions présentées comme relevant de l’urgence écologique peuvent rester dans un cadre démocratique. Et cette référence n’appartient pas seulement à ses années Marianne. Dans une vidéo publiée en 2026 à la suite des incendies, elle invoque encore explicitement Jean-Marc Jancovici dans son raisonnement : à 1 min 28 s, elle introduit son propos par les mots « d’abord Jean-Marc Jancovici ». Il ne s’agit donc plus d’une proximité intellectuelle ancienne que l’on pourrait reléguer au passé : Jancovici demeure une référence active et nommée de son cadre public sur le climat et l’énergie. En 2026, elle défend également l’adaptation aux fortes chaleurs, la sécurité hydrique, la décarbonation et une politique énergétique fondée notamment sur le nucléaire.
La tension entre souveraineté productive et contrainte climatique n’est donc pas, chez elle plus que chez Glucksmann, une contradiction automatiquement insoluble. Elle oblige à révéler les arbitrages : que produit-on, avec quelle énergie, sous quelles normes, et jusqu’où accepte-t-on de contraindre l’économie au nom du climat ? C’est sur ces réponses, et non sur une caricature, que son éventuelle candidature devra être jugée.
GLUCKSMANN : QUAND L’URGENCE CLIMATIQUE DEVIENT PRINCIPE DE GOUVERNEMENT
Raphaël Glucksmann permet d’aller encore plus loin dans cette interrogation, parce que les mots sont ici les siens.
Dans sa lettre de candidature du 25 août 2026, il écrit que « la catastrophe climatique, la crise sociale et la fièvre identitaire menacent de tout emporter ». Il promet de planifier la transformation écologique, de protéger les productions françaises et de faire de la France la locomotive d’une puissance européenne en construction. Son projet de Place publique porte d’ailleurs un titre qui dit l’essentiel : « Une France puissante grâce à une Europe souveraine ».
Sa souveraineté française passe donc par davantage de puissance politique européenne, non par une reprise nationale de toutes les compétences transférées. C’est une conception de la souveraineté. Ce n’est pas la seule possible, et elle doit être nommée comme telle.

Sur le climat, en revanche, l’ambition est sans ambiguïté. Glucksmann a déclaré vouloir faire de la lutte contre le réchauffement climatique « l’alpha et l’oméga des politiques publiques ». Il annonce une « révolution écologique » dans les 100 premiers jours et confie à Yannick Jadot la préparation d’un « état d’urgence écologique ». Le projet prévoit de faire de la décarbonation un levier de réindustrialisation, de développer les énergies renouvelables, de maintenir le nucléaire, de relocaliser les batteries et d’ouvrir de nouvelles mines et raffineries de métaux critiques.
La contradiction n’est pas nécessairement insoluble. Elle est néanmoins gigantesque. Réindustrialiser signifie produire davantage de machines, de réseaux, de batteries, de matériaux, d’infrastructures et d’énergie. Une industrie dite de la sobriété reste une industrie. Une mine de lithium reste une mine. Une éolienne exige de l’acier, du béton, des réseaux et des terres rares ou métaux critiques selon les équipements. La transition ne fait pas disparaître la matérialité du monde ; elle la déplace.
Le problème démocratique apparaît lorsque l’écologie cesse d’être une politique parmi d’autres pour devenir « l’alpha et l’oméga » des politiques publiques ou « l’urgence absolue du moment ». Une priorité aussi haute tend mécaniquement à ordonner les autres objectifs : industrie, mobilité, logement, fiscalité, agriculture, énergie, consommation.
Ce n’est pas la réalité du changement climatique qui est ici en cause. C’est le passage d’un diagnostic scientifique et politique à une hiérarchie générale de la décision publique. Que reste-t-il négociable lorsque l’urgence est déclarée absolue ? Quel arbitrage peut encore être refusé sans être présenté comme un refus de la science, de la planète ou de l’avenir ?
Emmanuel Carré a saisi l’autre face de cette politique dans « Autant peu importe le vent ». Deux jours après l’officialisation de sa candidature, Glucksmann se rend dans un parc éolien de Charente-Maritime. Costume, casque, baudrier, marche dans les champs, Yannick Jadot à proximité : avant même que le programme ne soit connu du grand public, l’image a déjà expliqué le candidat.
Ce dispositif rejoint exactement celui analysé quelques jours plus tard dans « Obscènes de frites », publié par LES LETTRES LIBRES. Philippe a sa frite, Glucksmann son éolienne. Dans les deux cas, l’objet matériel devient une phrase politique. Il suffit que l’image soit reconnaissable, reproductible, commentable.
Chez Glucksmann, la mise en scène est d’autant plus importante qu’elle transforme une orientation idéologique en évidence visuelle. L’éolienne ne signifie plus seulement un choix énergétique parmi plusieurs. Elle devient le décor naturel de l’homme qui prétend conduire la « révolution écologique ».
Le risque n’est pas que Glucksmann prépare une dictature verte. Le risque est qu’un état d’urgence devienne une méthode ordinaire de gouvernement et que l’impératif climatique fournisse la légitimité supérieure permettant de classer certaines objections comme secondaires avant même qu’elles soient débattues.
MARINE LE PEN : LA SOUVERAINETÉ PAR LA HIÉRARCHIE DES DROITS
Marine Le Pen pose un problème différent. Sa situation électorale exige d’abord un rappel. Le 31 mars 2025, le tribunal correctionnel de Paris l’avait condamnée à cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire, ce qui faisait obstacle à une candidature en 2027. Le 7 juillet 2026, la Cour d’appel de Paris l’a condamnée à 45 mois d’inéligibilité, dont 30 assortis du sursis ; les 15 mois ferme étaient considérés comme déjà exécutés du fait de l’application immédiate de la première décision. Le soir même, elle a annoncé sa candidature à la présidentielle et un pourvoi en cassation. Depuis, elle a replacé la « priorité nationale » au premier plan de sa campagne, notamment pour le logement social et certaines politiques sociales.
Là encore, les mots doivent être pris au sérieux. La priorité nationale consiste précisément à faire de la nationalité un critère d’accès prioritaire à certains droits, prestations ou ressources publiques. Le débat n’est donc pas de savoir si elle assume une différenciation. Elle l’assume. Il porte sur sa compatibilité avec les principes constitutionnels, les engagements européens de la France et la conception que l’on se fait de l’égalité devant la loi.
Le débat récent sur l’interdiction du voile dans l’espace public ajoute une dimension institutionnelle. La candidate envisage le recours au référendum pour faire trancher les Français. Ses soutiens y voient le retour de la souveraineté populaire ; ses adversaires y voient un moyen de contourner les garanties juridictionnelles protégeant les libertés fondamentales.
La difficulté est centrale : une majorité peut-elle, parce qu’elle est une majorité, disposer sans limite des droits d’une minorité ? Si la réponse est oui, la démocratie se réduit au nombre. Si la réponse est non, il faut accepter que des juges, une Constitution ou des engagements internationaux puissent parfois empêcher la majorité de faire ce qu’elle veut.
Le Pen ne pose donc pas seulement la question de l’immigration. Elle pose celle de la frontière entre souveraineté populaire et État de droit.
BRUNO RETAILLEAU : QUAND LE RÉFÉRENDUM DOIT RENDRE SA PRIMAUTÉ AU DROIT NATIONAL
Bruno Retailleau formule cette tension plus explicitement encore. Dans sa déclaration de candidature du 12 février 2026, il promet de soumettre directement aux Français plusieurs grands textes visant à réduire l’immigration, transformer la justice pénale et « redonner la primauté » au droit national.
La proposition a le mérite de la clarté. Elle organise à l’avance un rapport de force entre la volonté populaire nationale et l’ordre juridique auquel la France appartient, notamment européen.
On peut considérer que le peuple doit toujours avoir le dernier mot et qu’aucun traité ne saurait l’enfermer éternellement. On peut également rappeler qu’un État signe des traités, transfère certaines compétences et accepte des règles communes précisément pour que ses partenaires puissent compter sur sa parole après chaque alternance.
Le problème démocratique surgit au moment où tout obstacle juridique est requalifié en confiscation par les juges. Car un État de droit est justement un système dans lequel le vainqueur d’une élection n’acquiert pas, avec 50 % des voix plus une, la propriété momentanée de l’ensemble du droit.
Retailleau promet de rendre le pouvoir au peuple. Il faudra donc lui demander très précisément quels droits il juge révocables par majorité simple, quelles normes il compte dénoncer et quels contre-pouvoirs il considère encore légitimes lorsqu’ils lui donnent tort.
JEAN-LUC MÉLENCHON : LA RUPTURE MONÉTAIRE COMME ÉPREUVE DE FORCE
Jean-Luc Mélenchon porte une rupture d’une autre nature. Il propose d’annuler la part de dette publique qu’il chiffre à 18 % et qu’il rattache aux titres détenus par la banque centrale. Cette proposition n’est pas improvisée : il défend depuis plusieurs années l’idée de geler ou d’annuler les titres publics acquis par l’Eurosystème, et l’a remise au centre de sa campagne en août 2026. La présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, et le gouverneur de la Banque de France, Emmanuel Moulin, ont publiquement contesté la légalité et les conséquences financières d’une telle opération.
Là encore, il serait paresseux de transformer une rupture économique en accusation de dictature.
Mais il serait tout aussi paresseux de considérer cette mesure comme une simple ligne budgétaire. Une telle décision ouvrirait immédiatement un conflit avec l’architecture monétaire européenne, les créanciers et probablement les juridictions compétentes. Le véritable programme commencerait alors après le refus : que ferait le pouvoir français si les institutions européennes déclaraient l’opération illégale ?
C’est dans ce second temps que se mesure toujours une politique de rupture. Non pas dans la promesse de désobéir, mais dans la réponse apportée lorsque l’institution à laquelle on désobéit résiste à son tour.
Mélenchon pose donc lui aussi la question qui traverse cette campagne : que reste-t-il des contraintes acceptées hier lorsqu’un nouveau pouvoir affirme qu’elles empêchent désormais la volonté populaire ?
LE VRAI DANGER : LE POUVOIR SANS FREINS
Ces candidats ne proposent pas la même France.
Attal veut vaincre la « vétocratie » et accélérer l’État. Philippe veut rendre au garde des Sceaux un pouvoir d’instruction individuelle sur le parquet. Polony convertit une position médiatique en offre politique, ce qui met à l’épreuve la frontière entre indépendance éditoriale et ambition électorale. Glucksmann veut placer la transformation écologique au sommet de l’action publique et l’inscrire dans une souveraineté européenne renforcée. Le Pen veut donner la priorité juridique aux nationaux et utiliser le référendum sur des questions touchant directement aux libertés. Retailleau veut rétablir la primauté du droit national. Mélenchon veut briser une contrainte monétaire qu’il considère politiquement construite.
Tout les sépare, ou presque.
Mais un même mot revient derrière leurs projets : empêcher.
L’administration empêcherait d’agir. Les recours empêcheraient de construire. Les juges empêcheraient le peuple. Le droit européen empêcherait la nation. Les règles monétaires empêcheraient la politique sociale. Les lenteurs démocratiques empêcheraient l’urgence écologique. Et, dans un autre registre, les frontières entre média et politique paraissent elles-mêmes devoir céder lorsqu’une audience éditoriale devient le socle d’une offre électorale.
Or une démocratie est précisément un régime qui organise l’empêchement.
Un Parlement empêche l’exécutif de légiférer seul. Un juge peut empêcher l’administration d’aller trop loin. Une Constitution empêche une majorité de tout décider. Un procureur protégé des instructions individuelles empêche un ministre de peser directement sur un dossier. Une presse réellement indépendante empêche le pouvoir de disposer seul du récit. Des règles de financement empêchent une entreprise de devenir discrètement la caisse d’une candidature.
Ces obstacles sont agaçants. Ils sont lents. Ils produisent des compromis médiocres, des retards, des frustrations et parfois de véritables blocages.
C’est précisément leur fonction.
La France de 2027 risque moins de choisir entre démocratie et dictature que de devoir décider combien de freins elle veut encore conserver sur ceux qui la gouverneront.
La formulation initiale était excessive. Le danger, lui, ne l’est pas.
Il ne porte pas d’abord un uniforme. Il porte les vêtements ordinaires de l’efficacité, de l’urgence, de la souveraineté, de la sécurité, du redressement et du bon sens.
C’est ainsi que les contre-pouvoirs deviennent encombrants avant de devenir facultatifs.
Et c’est ici que Klemperer revient.
Le pouvoir n’a peut-être même plus besoin de supprimer les mots de la démocratie. Il lui suffit d’en conserver l’enveloppe après en avoir déplacé le sens.
Alors le dêmos demeure dans le vocabulaire, tandis que le kratos gouverne la réalité.
NOTA BENE : Réponses aux questions adressées à LES LETTRES LIBRES par Tehran Orucoglu, journaliste et analyste politique basé à Bakou et collaborant avec des médias turcs. Version de travail vérifiée au 13 septembre 2026.
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