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LANGAGE BRISÉ, PENSÉE EN RUINE

Le QI moyen chute de 7 points par décennie en Occident. Coïncidence ? Non : le langage s'effondre, et avec lui la pensée. Du globish des open spaces à l'orthographe « simplifiée », un article qui interroge ce que nous perdons vraiment quand les mots s'appauvrissent.

Morceaux de pages imprimées froissées et déchirées, formant un amas de papier froissé.
Morceaux de pages imprimées froissées et déchirées, formant un amas de papier froissé.

LE VERNIS COMMUNICATIONNEL

Le bureau d’Oasisys International bourdonnait d’activités numériques. Dans la salle de réunion vitrée, Thomas et Claire, collègues depuis trois ans, s’échangeaient des phrases creuses, sans chair, sans pensée véritable.

« On fait comment pour le dossier client ? »
« Je sais pas. C’est trop dur leur truc. »
« Je vais mettre un slide avec les chiffres. Tu check après ? »
« Cool. Faut que ce soit impactant. Le boss va kiffer. »

Ils préparaient une présentation censée incarner une « vision stratégique ». Mais leur langage, figé dans un présent stérile, privé de toute articulation logique ou hypothétique, ne permettait ni projection ni analyse. L’élégance de la concision n’y était pour rien. Leur prétendue efficacité masquait en réalité une indigence conceptuelle profonde. Le chef de projet de Pixelle, leur client, quitta la salle au bout de 15 minutes. Le vernis communicationnel n’avait pas résisté au vide de la pensée.

Ce dialogue n’est pas une caricature. Il incarne une tendance lourde, rampante, que je vois s’étendre chaque jour davantage : le délitement du langage, symptôme et cause d’un effondrement intellectuel dont nous peinons à prendre la mesure.

LA FABRIQUE DU GLOBISH

Le globish s’est imposé comme l’idiome naturel des cadres dirigeants français, mélange hybride d’anglo-américain approximatif qui supplante le français dans les comités de direction. Un problème devient un « pain point » ; une idée, un « insight » ; une décision, un « go ». Cette langue bâtarde fonctionne moins comme outil de communication que comme marqueur d’appartenance à une caste autoproclamée. Parler un français clair dans certains cercles équivaut désormais à se désigner comme dépassé.

Le phénomène prend racine dans les grandes écoles où les étudiants assimilent, avant toute compétence réelle, le vocabulaire qui en donne l’apparence : « case studies », « decks », « pitchs ». L’apprentissage des codes sociaux l’emporte sur la rigueur intellectuelle. Les cabinets de conseil perpétuent ce culte du jargon où une phrase obscure en anglais vaut davantage qu’une formulation limpide en français. « Roadmap », « alignment », « onboarding », « learnings » : autant de termes qui constituent la monnaie d’échange de toute une profession.

Ce vernis linguistique dissimule souvent une vacuité conceptuelle. On invoque un « playbook », un « quick win », un « deep dive » pour créer l’illusion du mouvement là où la pensée s’essouffle. L’inflation verbale meuble le vide et produit une apparence de progression que rien ne fonde. Camus le rappelait : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »

LE QI EN CHUTE LIBRE : UNE RÉALITÉ MESURÉE

Depuis près de 40 ans, les chercheurs observent un phénomène inquiétant : le quotient intellectuel moyen est en déclin dans plusieurs pays occidentaux. Ce renversement du « Flynn effect », du nom du chercheur néo-zélandais James R. Flynn qui avait documenté l’augmentation continue du QI au XXe siècle, a été mis en évidence dans des travaux récents. En 2018, une étude norvégienne (Bratsberg & Rogeberg, Proceedings of the National Academy of Sciences, 2018) a démontré que, génération après génération, le QI moyen chute d’environ sept points par décennie depuis les années 1990. Des résultats similaires ont été observés au Danemark, en Finlande, au Royaume-Uni et en France.

Les causes avancées sont multiples : environnement numérique saturé, dégradation du système éducatif, transformation des structures familiales, surexposition aux écrans. Mais un facteur commun relie ces transformations : le langage s’érode, les capacités de raisonnement abstrait régressent, la pensée se simplifie. Le lien entre appauvrissement lexical et déclin cognitif n’est pas spéculatif : il est mesuré, objectivé, vérifié.

DÉCLIN GRAMMATICAL ET RÉTRÉCISSEMENT MENTAL

La disparition des temps grammaticaux complexes (subjonctif imparfait, futur antérieur, plus-que-parfait du conditionnel) n’est pas seulement un signe de relâchement académique. Elle marque une perte de capacité à penser dans le temps, à manier les hypothèses, à formuler des raisonnements contrefactuels. Qui peut encore articuler une pensée nuancée si la langue ne le permet plus ? Qui peut rêver l’avenir si le futur ne s’énonce plus qu’en slogans publicitaires ?

Ce n’est pas un détail de grammaire. C’est un rétrécissement mental. La langue est la matrice de l’intellect. Elle est ce par quoi nous construisons des catégories, des enchaînements logiques, des visions alternatives. Appauvrir la langue, c’est mutiler la pensée.

LE NIVELLEMENT LEXICAL

Cette régression va de pair avec une confusion idéologique. L’écriture inclusive, la féminisation forcée des professions, l’orthographe soi-disant « simplifiée » : autant d’actes politiques qu’on voudrait faire passer pour de simples ajustements pratiques. Ils disent tous la même chose : renoncement à la précision, à la nuance, aux registres variés.

Jean-François Revel l’avait vu venir :

« Le français achèvera de se décomposer dans l’illettrisme pendant que nous discuterons du sexe des mots. »

Le piège est là : on confond genre grammatical et sexe biologique. Un homme peut être une recrue, une vedette, une fripouille. Une femme peut être un mannequin, un tyran, un génie. Ces termes sont neutres, malgré leur genre grammatical. Les transformer systématiquement ne relève pas de l’égalité. C’est, comme dit Revel, une « banale faute d’accord » érigée en vertu.

Et puis il y a cette manie de simplifier l’orthographe au nom de l’accessibilité. Supprimer l’accent circonflexe de « jeûne » (la privation) pour le confondre avec « jeune » (l’âge) ? On abolit une distinction phonétique réelle. Abandonner les règles d’accord du participe passé avec « avoir » ? On perd la finesse sémantique qui distingue « la mort de cet homme que j’ai tant désiré » de « la mort de cet homme que j’ai tant désirée ». Un petit accord change tout.

La langue évolue lentement, organiquement, par le mariage de la logique et du tâtonnement. L’État n’a rien à faire dans le vocabulaire et la grammaire. Encore moins à imposer ses décrets langagiers aux élèves via l’école publique. Quand les lois linguistiques deviennent instruments de contrôle idéologique, elles font à l’échelle sociale ce que les croyances limitantes font à l’individu. Les distinctions langagières disparaissent. Les distinctions mentales suivent. Là où le lexique ne dit plus, la pensée meurt.

La langue tient l’instinct à distance. Son effondrement ne libère rien. Il asservit.

LE BROUILLAGE GÉNÉRALISÉ

La confusion s’installe également dans les usages politiques et médiatiques. Les mots changent de sens, se neutralisent, s’inversent. On parle de « résilience » là où il faudrait parler de renoncement, d’« inclusivité » là où il serait plus honnête de dire standardisation, de « fluidité » pour masquer l’effacement des repères. Le langage se fait masque, et le masque devient système.

George Orwell l’avait prophétisé dans 1984. La novlangue n’est pas un simple appauvrissement lexical : c’est une arme d’ingénierie mentale. Elle ne dit pas moins, elle dit autre. Elle inverse les termes, tord les concepts, redéfinit la vérité en fonction des intérêts du pouvoir.

Albert Camus écrivait :

« La liberté consiste d’abord à ne pas mentir. Là où le mensonge prolifère, la tyrannie s’annonce ou se perpétue. »

Il n’y a pas de liberté sans clarté. Il n’y a pas de clarté sans mot juste.

LA SUSPICION DE L’EXCELLENCE

Ce brouillage va plus loin encore. Un phénomène récent, baptisé « AI shaming », inverse les valeurs : un texte trop travaillé devient suspect, une phrase trop limpide est accusée d’être artificielle. Les réseaux sociaux diffusent des listes de mots interdits, les marques bannissent certains signes de ponctuation, les étudiants ajoutent des fautes pour prouver leur humanité.

La perfection stylistique n’inspire plus l’admiration, mais la méfiance. C’est la victoire du soupçon sur l’exigence, du relâchement sur la maîtrise. L’appauvrissement du langage n’est plus seulement un effet de système : il est désormais encouragé par la peur de paraître « trop bien écrire ».

RELEVER LA LANGUE, RELEVER LA PENSÉE

Je refuse cette démission. Il ne suffit pas de s’indigner. Il faut réapprendre à manier les conjugaisons, à déplier les structures logiques, à savourer les subtilités syntaxiques. Il faut relire les grands textes, redonner à la parole sa fonction fondatrice, à l’écriture son pouvoir structurant. Les mots sont les briques de notre monde intérieur. Qui les détient, détient la pensée.

La langue n’est pas un luxe. Elle est une nécessité vitale. Elle est la mémoire de nos luttes, la forge de nos idées, la clef de nos insoumissions. La pensée ne se contente pas de naître dans le silence : elle a besoin de forme. La forme, c’est la phrase juste, ciselée, articulée.

Karim Akouche l’a résumé avec force :

« Si le prix de la soumission est exorbitant, la valeur de la liberté est inestimable. »

Et cette liberté commence dans les mots. Il nous revient d’en défendre le territoire.

Chateaubriand, que l’on voudrait reléguer aux marges poussiéreuses des bibliothèques, avait vu clair :

« Je ne suis point à la mode, je pense que sans la liberté, il n’y a rien dans le monde. »

Et sans langage pour nommer cette liberté, il n’y a que des simulacres.

À l’instar du média LES LETTRES LIBRES, il nous appartient donc de réensemencer ce jardin. De refuser les facilités. De renouer avec l’exigence. Et de rappeler, inlassablement, que la pensée libre est fille d’une langue vivante.

Mais il faut aller plus loin. Défendre la langue n’est pas seulement préserver une esthétique : c’est défendre la capacité d’un peuple à se projeter, à juger, à résister. Là où l’appauvrissement lexical rétrécit l’esprit, la démocratie s’étiole. Là où la syntaxe s’effondre, la nuance disparaît, et avec elle la possibilité du débat.

Si l’« AI shaming » transforme la perfection en faute et la faute en preuve d’humanité, alors c’est notre horizon commun qui se renverse. Refuser ce monde, c’est affirmer que l’exigence n’est pas suspecte, mais vitale. La langue n’est pas l’ornement de la pensée : elle en est le socle. La défendre, c’est sauver la liberté même de penser.

BIBLIOGRAPHIE

Bratsberg, B., & Rogeberg, O. (2018).Flynn effect and its reversal are both environmentally caused.Proceedings of the National Academy of Sciences, 115(26), 6674-6678. https://doi.org/10.1073/pnas.1718793115

Flynn, J. R. (2007).What is intelligence? Beyond the Flynn effect. Cambridge University Press.

Masure, A. (2026, 15 janvier). Meetings, globish, faire smart : au rabais de la pensée.Xerfi Canal. https://www.xerficanal.com/strategie-management/emission/Alexandre-Masure-Meetings-globish-faire-smart-au-rabais-de-la-pensee_3754543.html

Turrettini, E. (2025). AI shaming : Le soupçon qui pèse sur les textes trop bien écrits.LinkedIn. https://www.linkedin.com/pulse/ai-shaming-le-soup%C3%A7on-qui-p%C3%A8se-sur-les-textes-trop-bien-turrettini-dqc9e/

Anne-Emmanuelle Lejeune

Anne-Emmanuelle Lejeune

Belge, enseignante de français depuis 1994 sur deux continents, autrice d'articles publiés depuis 2015. Une conviction : l'analyse est un acte politique. Ici, les mots servent la lucidité.

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