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LETTRE À CETTE LYCÉENNE QUI VOULAIT BRÛLER SON LYCÉE

À une lycéenne qui voudrait brûler son lycée, Thierry Froment répond par une lettre sur la colère, la mémoire, les professeurs et la liberté. Un plaidoyer pour l’école comme lieu de transmission, de rencontre et d’émancipation face aux écrans.

Élève aux cheveux bouclés portant un sac à dos rouge dans une salle de classe, près d’un tableau couvert de figures et de formules de géométrie.
L’école n’efface ni la colère ni le doute. Elle leur oppose encore des savoirs, des voix et la possibilité d’apprendre à répondre au monde autrement qu’en le détruisant. Photographie d’illustration. Photo : Yan Krukau / Pexels.

Tu es rentrée hier avec cette colère que je connais bien, celle qui claque les portes et fait trembler les murs. Tu as jeté ton sac dans l’entrée et tu as dit que tu voudrais brûler ton lycée. Tes parents n’ont rien répondu. Ils t’ont regardée, et ont pensé que tu avais le droit d’être en colère. Mais ils te doivent une réponse. La voici, avec le temps qu’il faut parfois aux plus vieux pour tenter de trouver les mots justes.

Je ne te dirai pas que l’école est parfaite. Elle ne l’est pas. Elle est fatiguée, quelquefois injuste, souvent trop lente et trop lourde pour l’impatience de tes quinze ans. Elle ressemble à ces vieilles maisons de famille dont les murs se lézardent et dont le chauffage tousse en hiver. Et pourtant, c’est entre ces murs-là qu’on a appris à parler.

Car ce lycée que tu maudis est l’un des derniers lieux au monde où l’on te donne quelque chose sans rien te vendre. On n’y exige de toi qu’une seule monnaie d’échange : ton attention. En retour, on ouvre devant toi tout ce que l’humanité a mis des siècles à arracher à la nuit. Les théorèmes, les poèmes écrits à la lueur d’une bougie ou au fond d’une tranchée, les cartes du ciel, les fresques des grottes, la musique des peuples disparus. Tout cela est à toi. C’est un héritage, et il n’attend que d’être réclamé.

Si on t’y enseigne l’histoire, ce n’est pas pour te faire réciter des dates, mais pour que tu saches d’où tu viens, et ce que d’autres ont payé, parfois de leur vie, précisément aussi pour que tu sois libre aujourd’hui de te plaindre. La mémoire n’est pas une nostalgie, on bâtit l’avenir avec elle, comme on élève une maison neuve avec les pierres de l’ancienne.

Tu passes chaque matin sous trois mots gravés au fronton et tu ne les regardes pas : Liberté, égalité, fraternité, ce n’est pas un ornement, c’est une promesse, et elle est fragile. La liberté sans l’égalité devient la loi du plus fort, l’égalité sans la liberté devient une caserne et sans la fraternité, les deux ne sont plus que des règlements. L’école est le lieu où l’on apprend à tenir ensemble ces trois mots qui se disputent sans cesse. C’est là qu’on découvre qu’il existe un bien commun, qui n’appartient à personne parce qu’il appartient à tous, et qu’il faut le défendre.

Je te regarde, toi et tes amis, vous vous indignez pour la planète qui brûle, pour l’ami qu’on harcèle, pour l’inconnu qui se noie à l’autre bout de la mer. Cette solidarité-là, c’est votre plus belle âme. L’école lui donne une langue, des raisons, des armes douces. Sans elle, la solidarité s’use, se réduit à un mot désuet, à une image partagée puis oubliée.

Pour le maître
Une méditation sur l’école, la bureaucratie et la fatigue silencieuse de ceux qui continuent malgré tout à transmettre.

Ton téléphone qui ne te quitte plus, lui, sait beaucoup de choses sur toi, mais il ne t’apprendra que ce que tu veux entendre. Un algorithme te renvoie ton propre reflet, ce n’est qu’un miroir flatteur et complaisant, un professeur t’ouvre une fenêtre par laquelle tu découvres quelqu’un que tu ne connaissais pas encore. La machine calcule ce qui te retiendra. Le professeur t’apprend ce qui te libérera.

La transmission reste une affaire humaine : une voix, une patience, un regard qui s’éclaire à l’instant précis où tu comprends enfin.

Dans ta classe, il y a trente visages. Certains t’agacent, d’autres t’intimident, l’un d’eux, peut-être, te trouble. C’est là, et nulle part ailleurs avec autant de force, que tu apprends que l’autre existe. Qu’un regard, un sourire, une parole sont encore la manière la plus simple et la plus sincère de dire à quelqu’un : « ⁠tu es mon ami⁠ » pas un ami virtuel, « ⁠tu es un être humain, et moi aussi⁠ », ou tout simplement « ⁠je t’aime⁠ ».

Alors oui, ouvre les yeux. Imagine que tu l’aies brûlé, ce lycée. Imagine les cendres, et après les cendres, le silence.

Plus de professeur, plus de livres ouverts, plus de débats qui s’enflamment au fond de la classe. Il n’y aurait plus d’humanité, seulement des foules manipulées et serviles. Plus d’amour, juste des besoins. Plus de rêve, plus d’affranchissement, plus de création. Et il n’y aurait plus ce que tu aimes par-dessus tout, toi qui t’arrêtes encore, quand tu crois que personne ne te voit, devant un ciel d’orage, un manga ou une phrase qui te bouleverse : l’émerveillement de vivre.

C’est pour cela que l’école existe. Pour que tu sois libre, tout simplement.

Cette lettre est pour toi, lycéenne en colère. Je la laisse ouverte, comme on laisse une porte entrouverte un soir d’été, pour qu’elle aille à tous ceux de ton âge qui doutent, qui s’impatientent, qui voudraient tout brûler parce qu’ils sentent que le monde leur ment. Bien sûr le monde ment parfois. L’école, elle, vous donne de quoi lui répondre.

Garde ta colère. Elle est précieuse. Mais fais-en une flamme qui éclaire, pas un feu qui détruit.

Des darons qui t’aiment et qui espèrent.

Thierry Froment

Thierry Froment

Ancien juge d’instruction et co-directeur d’un Institut de sciences criminelles, responsable de la politique de la ville, j’analyse sécurité, démocratie, protection des mineurs et radicalisation. Co-auteur de L’Empire invisible (Éditions Hors Cadre).

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