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LETTRE À CEUX QUI FONT DE LA RÉVOLTE DES LYCÉENS UNE CRISE RACIALE

De Molenbeek aux mobilisations d’octobre 2026, Anne-Emmanuelle Lejeune interroge la faillite de l’école, les amalgames identitaires, les financements associatifs internationaux, les pratiques policières et les restrictions des libertés publiques.

Capture d’écran d’une publication Facebook du 19 novembre 2018 montrant sur un tableau blanc « Mme Lejeune c’est la plus meilleure », écrit à la main.
« Mme Lejeune c’est la plus meilleure. » Une phrase tracée sur un tableau, une grammaire hésitante et un lien vivant avec l’enseignante. La transmission commence aussi là. Crédit photographique : © Anne-Emmanuelle Lejeune, archives personnelles.

Vanessa Perez met des mots sur ce que tant de commentateurs refusent de comprendre dans son article Et si la colère de notre jeunesse était d’abord une crise des mots ? Et Thierry Froment, ancien magistrat, rappelle, dans sa Lettre à cette lycéenne, qui voulait brûler son lycée, publiée le 19 octobre dans LES LETTRES LIBRES, ce que devrait être l’école : un lieu où la colère trouve les mots pour devenir pensée plutôt que violence.

Il écrit :

Garde ta colère. Elle est précieuse. Mais fais-en une flamme qui éclaire, pas un feu qui détruit.

Il a raison de rappeler cette promesse. Seulement voilà : je sais aussi ce que devient cette promesse lorsque l’institution abandonne ceux qui essaient de la tenir.

Lettre à cette lycéenne, qui voulait brûler son lycée
Thierry Froment répond à la colère d’une lycéenne en rappelant ce que l’école rend encore possible : apprendre, rencontrer l’autre, transmettre une mémoire et acquérir les moyens de contester le monde sans le détruire.

MOLENBEEK : JE N’AI PAS OUBLIÉ

Moi, ces jeunes, je leur ai enseigné à Molenbeek il y a trente ans. Je l’ai raconté dans MOLENBEEK 1994 : L’ÉCOLE DE LA PEUR ET LE SILENCE INSTITUTIONNEL. Je me souviens de leur rage, parfois de leur violence, mais aussi de leur intelligence, de leur talent, de leur formidable capacité à créer lorsque quelqu’un leur en donnait enfin les moyens. Des jeunes filles reléguées dans l’enseignement professionnel avaient monté un spectacle magistral. D’autres élèves avaient réalisé des affiches remarquables. Je me souviens surtout d’une institution qui préférait étouffer les problèmes plutôt que les résoudre, quitte à sacrifier les enseignants qui osaient faire autrement.

MOLENBEEK 1994 : L’ÉCOLE DE LA PEUR ET LE SILENCE INSTITUTIONNEL
Molenbeek, 1994. Une jeune enseignante affronte la violence quotidienne d’une école que l’institution préfère taire. Un témoignage brut sur le silence organisé, trente ans avant que personne n’ose enfin en parler. Ce que « pas de vagues » signifie vraiment.

Trente ans plus tard, je reconnais la même colère, mais avec encore moins de mots pour accéder au monde, le comprendre, le contester et y trouver sa place.

J’ai enseigné le français pendant 28 ans, en Belgique, au Québec, où j’ai mesuré comme jamais l’ampleur des difficultés liées à l’illettrisme, et au Mexique. Je sais ce que signifie transmettre une langue, et ce qu’il en coûte à un jeune lorsqu’on le prive des mots nécessaires pour penser sa propre existence.

Le courage d’exiger : méritocratie humaine, IA et sémiotique libre
L’école forme-t-elle encore des esprits capables de résister aux nouvelles formes de dépendance cognitive ? Une analyse du défi éducatif contemporain.

Je l’ai expliqué dans LE COURAGE D’EXIGER : MÉRITOCRATIE HUMAINE, INTELLIGENCE ARTIFICIELLE ET SÉMIOTIQUE LIBRE, puis dans LA LANGUE PERDUE DES CHANCELLERIES. La maîtrise de la langue n’est pas un luxe de lettré. Elle est une forme de souveraineté. Sans les mots, on ne discute plus le monde : on le subit. Et lorsque les mots ne sortent plus avec cohérence, la cohésion elle-même se défait. La violence menace alors de devenir le seul discours.

La langue perdue des chancelleries
Les chancelleries ont longtemps accueilli des écrivains pour qui négocier supposait de trouver le mot juste. Leur disparition révèle le recul d’une langue capable de saisir les nuances du réel.

LA COLÈRE N’A PAS DE RACE

Je n’en peux plus de ces appels à l’ordre qui ignorent la crise des lettres, la désespérance des écoles publiques, toutes communes confondues, et la réalité de ces banlieues peuplées de Français. Oui, de Français. Ne l’oublions pas !

Et que l’on cesse de confondre nationalité et origine. En France comme au Canada, on peut devenir citoyen et rester immigré dans les statistiques. Même les enfants nés sur place continuent d’être distingués par l’origine de leurs parents : « ⁠descendants d’immigrés⁠ » en France, « ⁠deuxième génération⁠ » au Canada. Qu’on étudie les origines, soit. Mais qu’on ne vienne pas transformer ces catégories statistiques en nationalités de seconde zone ! Ces jeunes Français sont français. Point.

Quant à ceux qui voudraient faire de la guerre d’Algérie la clé universelle de cette révolte, qu’ils ouvrent donc un livre d’histoire. Cette guerre fut une guerre d’indépendance, traversée aussi d’affrontements internes, et non une guerre civile qu’on aurait transportée en France après 1962. La présence algérienne en métropole remonte bien avant l’indépendance : elle relève aussi de l’histoire économique française et du cadre juridique de la colonisation. Rien n’autorise à décréter que les enfants et petits-enfants seraient les dépositaires d’une guerre condamnée à se rejouer sur le sol français. Un stéréotype retourné, une référence culturelle, un slogan devenu signe de ralliement ne font pas d’un lycéen le soldat d’un conflit hérité. Confondre la mémoire d’une guerre avec la volonté de la poursuivre, c’est substituer à la colère d’aujourd’hui une histoire que l’on n’a même pas pris la peine de comprendre.

Depuis quand l’appartenance à un pays impose-t-elle l’adhésion à ses institutions, à ses gouvernants ou à leurs décisions ? Confondre l’attachement à une nation avec l’obligation de l’approuver revient à faire de la contestation une preuve de déloyauté. Or, une démocratie ne se définit pas par l’unanimité de ceux qui l’habitent, mais par la liberté qu’elle leur reconnaît de la contester. L’amour d’un pays ne se mesure ni au silence de ses habitants ni à leur docilité.

Défendre la liberté de parole tout en laissant entendre que ceux qui contestent leur pays ne l’aiment pas pose une véritable question de cohérence.

La liberté de parole est-elle encore une liberté lorsqu’il faut d’abord prouver son amour du pays pour pouvoir l’exercer sans être considéré comme un étranger à celui-ci ?

Faire de cette révolte une simple crise raciale relève d’une indigence intellectuelle qui confine à l’aveuglement. Et ce sont précisément ceux qui réduisent tout à cette lecture qui manipulent politiquement la crise, au lieu de regarder en face la faillite de la transmission et les responsabilités institutionnelles.

Ce sont souvent les mêmes qui estiment que les professeurs se plaignent le ventre plein, ces « ⁠feignasses⁠ » qui bénéficient de deux mois de congé l’été ! Comme si ces congés effaçaient les heures de préparation, les corrections, les formations et tout ce travail invisible qui accompagne l’enseignement. Comme si enseigner consistait à occuper des enfants quelques heures par jour. Comme si l’épuisement, la violence, le mépris hiérarchique et la destruction progressive des conditions d’enseignement étaient des inventions de fonctionnaires privilégiés.

Vanessa Perez pose la question du sens. Thierry Froment rappelle la valeur de la transmission. Tous deux ont raison de poser ces questions. Mais encore faut-il regarder ce que l’école est devenue. Célébrer ce qu’elle devrait être, c’est aussi se souvenir de ce qu’elle fut dans les années cinquante.

Michel Maffesoli et son épouse Hélène Strohl, inspectrice générale des affaires sociales, enfoncent le clou dans Comprendre les soulèvements lycéens, publié le 11 octobre 2026 dans Boulevard Voltaire. Ils décrivent une école dévorée par l’utilitarisme, où Parcoursup trie les destins, où le groupe-classe s’efface, où les contenus se rétrécissent et où l’on méprise les intelligences manuelles, techniques et artistiques. Ils écrivent :

« ⁠La baisse du niveau est avant tout une baisse du niveau de ce que l’on propose aux élèves.⁠ »

Voilà ce que j’ai vu pendant 28 ans : l’institution abaisse les exigences, prive les enfants des livres et des mots qui leur permettraient de penser, puis leur reproche de ne plus rien savoir. On trouve toujours un ministre pour parler d’excellence. On trouve moins de responsables pour soutenir les maîtres qui la pratiquent.

Michel Maffesoli, le retour des tribus après l’individualisme
Michel Maffesoli analyse la fin d’un monde dominé par l’individualisme et l’émergence de nouvelles communautés fondées sur les affects, les appartenances et l’enracinement.

Le 23 octobre, Emmanuel Carré rejoindra l’article de Vanessa Perez dans les colonnes de LES LETTRES LIBRES. L’une interroge la crise des mots et les fractures de l’école ; l’autre examine comment les lycéens s’approprient le langage, détournent les stéréotypes et transforment un message en signe de ralliement. Deux regards distincts sur une même jeunesse, sans lecture politique commune imposée. Je ne demande pas à nos contributeurs de penser comme moi. À quoi servirait notre liberté des voix si toutes devaient chanter à l’unisson ?

Je l’ai écrit sans prendre de gants dans QUAND CRUCHOT S’EMPARE DE L’ÉDUCATION : CHRONIQUE D’UNE DÉBÂCLE ORCHESTRÉE. Du Québec à la Belgique et à la France, les Cruchot et les Cruchottes de l’enseignement distribuent les galons, cochent des cases et brandissent leurs référentiels comme des képis. Ils multiplient les procédures, surveillent ceux qui enseignent et étouffent l’initiative au nom de la bonne gestion. L’enseignant doit tout gérer, sauf, semble-t-il, la transmission des savoirs à laquelle on préfère les compétences. La hiérarchie protège ses règlements, pas ceux qui font encore tenir l’école debout.

Quand Cruchot s’empare de l’éducation
Du Québec à la France et à la Belgique, les petits chefs font de l’enseignement une course d’obstacles administrative. Après le témoignage de Molenbeek 1994, Anne-Emmanuelle Lejeune poursuit sa trilogie en examinant les structures qui placent le contrôle au-dessus de la transmission des savoirs.

Son délabrement n’est pas seulement matériel. Il est intellectuel, civilisationnel, institutionnel, économique et, oui, j’ose le dire, organisé. Je refuse de baptiser « ⁠incompétence⁠ » ce qui ressemble de plus en plus à un choix politique : former des consommateurs illettrés, plus dociles que des citoyens capables de penser, de contester et de résister.

Cette évolution n’a rien d’une découverte récente. Dès le 12 juin 2001, dans « ⁠Les trois axes de la marchandisation scolaire⁠ », Nico Hirtt analysait la transformation progressive de l’enseignement en instrument de l’économie marchande. Il décrivait une école appelée à former une main-d’œuvre adaptable, à façonner des consommateurs et à devenir elle-même un marché. La substitution progressive des compétences aux savoirs, la déréglementation des systèmes éducatifs et l’influence croissante des impératifs économiques ne relevaient pas, dans son analyse, de décisions isolées, mais d’orientations convergentes. Voilà plus de 25 ans que ces mécanismes sont décrits. Lorsque je parle d’un délabrement organisé, je ne prétends pas lire dans les intentions de chaque ministre. Je désigne la persistance de choix politiques dont les conséquences sur la transmission des savoirs sont dénoncées depuis des décennies et que j’ai moi-même observées dans les établissements où j’ai enseigné.

17 OCTOBRE 2026 : QUI ENTEND ENCORE LA COLÈRE ?

Le 17 octobre, 550 000 personnes selon le ministère de l’Intérieur, 800 000 selon les organisateurs, sont descendues dans les rues françaises. Lycéens, étudiants, salariés, anciens gilets jaunes. Cette révolte dépasse largement les seuls établissements scolaires.

Il y a eu des incendies, des pillages, des violences. Je ne les excuse pas. J’ai trop connu la violence pour la regarder avec complaisance. Mais je refuse de confondre ceux qui manifestent, ceux qui détruisent et ceux qui ne savent plus comment se faire entendre.

Un épisode survenu à Reims mérite également d’être rappelé. Le 2 octobre 2026, l’eurodéputé Anthony Smith diffuse une vidéo montrant un homme au visage partiellement dissimulé lançant un projectile lors d’un rassemblement lycéen. Le lendemain, le procureur de la République de Reims écarte publiquement l’hypothèse d’un policier en civil se livrant à de tels agissements. Le 4 octobre, il reconnaît pourtant que l’homme filmé appartient bien à la police et qu’il a lancé une grenade fumigène dans le cadre d’une opération de maintien de l’ordre. Le magistrat estime cette intervention parfaitement légale, invoquant les violences auxquelles les forces de l’ordre étaient confrontées. Anthony Smith dénonce, pour sa part, une provocation et une violence policière. L’identité professionnelle de l’auteur du geste est ainsi établie, tandis que les circonstances exactes du lancer et l’intention de provoquer les manifestants demeurent contestées.

Une autre lecture des événements mérite d’être rapportée, non parce que je la partage, mais parce qu’elle illustre précisément les interprétations auxquelles je refuse de réduire cette mobilisation.

Dans une tribune publiée le 19 octobre 2026 dans Le Figaro, l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler conteste l’interprétation gouvernementale selon laquelle les émeutiers seraient dépourvus d’intentions politiques. Elle affirme que, pour certains d’entre eux, le pillage de ceux qu’ils considèrent comme des « ⁠mécréants⁠ » ou des « ⁠colons⁠ » s’inscrit dans un système de normes, et soutient que les références promues par les islamistes dans certaines banlieues encouragent de tels agissements. Cette lecture établit un lien entre convictions idéologiques et violences urbaines. Elle ne permet cependant pas, à elle seule, d’expliquer l’ensemble des mobilisations, encore moins d’attribuer les mêmes intentions à tous les lycéens et manifestants.

Dans « ⁠Émeutes urbaines : la fragilité des liens⁠ », publié le 19 octobre 2026, le père Laurent Stalla-Bourdillon refuse, lui aussi, de réduire les violences à une défaillance du maintien de l’ordre ou à la seule expression d’une colère sociale. Il y voit une crise plus profonde du lien commun, dans une société où la consommation tend à devenir la mesure de la réussite et où les institutions peinent à donner un sens à l’effort, à la responsabilité et à la dignité humaine. Sans exonérer les auteurs des pillages et des destructions, il interroge la responsabilité des gouvernants, l’affaiblissement de la confiance institutionnelle et l’incapacité à proposer un horizon collectif. Son analyse, nourrie d’une réflexion morale et spirituelle, rejoint une question essentielle de cette lettre : que transmettons-nous encore aux jeunes lorsque la possession paraît l’emporter sur la connaissance et que l’autorité ne parvient plus à se faire reconnaître par sa justice et son exemplarité ?

Une enquête d’Unai Cano, publiée le 21 octobre 2026 dans le quotidien espagnol La Gaceta, identifie sept organisations intervenues à différents titres dans les mobilisations françaises et ayant bénéficié, par le passé, de financements ou de soutiens des Open Society Foundations, créées par George Soros. Ces relations financières sont, pour plusieurs d’entre elles, documentées. La Cour des comptes française confirmait en 2021 que la Ligue des droits de l’homme avait reçu un financement d’Open Society en 2017. Human Rights Watch avait bénéficié, dès 2010, d’un engagement de 100 millions de dollars sur dix ans. L’Organisation mondiale contre la torture déclarait, dans ses comptes de 2024, des recettes de 620 616,71 francs suisses provenant de ces fondations, au titre du programme SOS-Torture. L’enquête mentionne également la Fédération internationale pour les droits humains, Amnesty International, 350.org et Attac France, dont les relations financières présentent des natures et des anciennetés différentes. Certaines de ces organisations ont soutenu les revendications étudiantes, appelé à manifester ou dénoncé l’action policière. Ces éléments établissent des liens financiers historiques et des prises de position publiques, non le financement des violences du 17 octobre. Ils posent néanmoins la question de la transparence des réseaux de financement internationaux qui interviennent, directement ou indirectement, dans le débat public français.

Laurent Nuñez reconnaît une « ⁠perte de contrôle⁠ » dans certaines grandes villes. L’Allemagne appelle ses ressortissants à la prudence. Xavier Azalbert écrit dans France-Soir que l’impensable a déjà atterri. Emmanuel Macron condamne les violences et reconnaît des revendications légitimes. Fort bien. Mais où est la réponse à cette jeunesse à laquelle on demande de construire un avenir tout en la privant progressivement des instruments intellectuels nécessaires pour le penser ?

Lorsqu’une institution échoue à transmettre les moyens de comprendre, de discuter et de contester, l’État risque de ne plus rencontrer la colère qu’au moment où il lui faut la contenir. Le dialogue qu’il n’a pas su instaurer laisse alors place à la contrainte.

Mais les conséquences de ces violences ne se limitent pas aux destructions. Dès le 19 octobre 2026, le gouvernement privilégie des mesures de restriction territorialisées : couvre-feux, interdictions de manifester et limitations de circulation, notamment pour les mineurs. À Paris, la place de la République et le quartier des Halles font l’objet de dispositions particulières. À Bordeaux, un arrêté préfectoral interdit aux mineurs non accompagnés de circuler entre 22 h et 7 h dans plusieurs secteurs du centre-ville jusqu’au 26 octobre au matin. Ces mesures sont officiellement destinées à prévenir de nouveaux débordements. Elles interviennent pourtant après une mobilisation dont la préparation sécuritaire soulève de sérieuses questions : 60 000 policiers et gendarmes avaient été déployés le 17 octobre, contre 80 000 lors du mouvement « ⁠Bloquons tout⁠ » du 10 septembre 2025. Laurent Nuñez a lui-même fini par reconnaître l’insuffisance du dispositif. Ainsi, tandis que les revendications initiales réclamaient de meilleures conditions d’enseignement et de vie, la violence a progressivement imposé le maintien de l’ordre au centre du débat public. La sécurité des personnes et des biens constitue une obligation de l’État. Encore faut-il que les restrictions adoptées demeurent nécessaires, proportionnées et limitées dans le temps, afin que la liberté de manifester ne devienne pas la victime supplémentaire des violences qu’elles prétendent prévenir.

Le durcissement sécuritaire prend une autre dimension avec les déclarations de Sébastien Lecornu du 19 octobre 2026. À l’issue d’une cellule interministérielle de crise, le Premier ministre demande aux préfets d’instaurer des couvre-feux partiels et localisés, sans exclure le recours à l’état d’urgence. Dans le Nord, Denain avait déjà imposé une interdiction de circulation nocturne à l’ensemble de sa population, du 18 au 25 octobre, entre 21 h et 6 h. Lille, Douai et Wattignies figurent également parmi les communes concernées par les premières restrictions. Dans son édition du 20 octobre, France-Soir rapproche ces décisions des limitations de circulation imposées durant la crise de la COVID-19. Le parallèle mérite d’être relevé. Une fois encore, des dispositifs d’exception ressurgissent au nom de l’urgence. Laurent Nuñez ayant lui-même reconnu un manque d’anticipation, une question demeure : comment un État qui n’a pas suffisamment préparé la protection des citoyens peut-il ensuite leur imposer de nouvelles restrictions de circulation ? La gravité des destructions commande une réponse. Elle ne saurait toutefois servir de prétexte au retour, par petites touches, de méthodes de gouvernement dont la crise sanitaire avait déjà montré la redoutable plasticité.

Les commerçants victimes des destructions découvrent, eux aussi, les limites de la réponse publique. Le 20 octobre 2026, le gouvernement annonce notamment un prêt à taux zéro de 50 000 € maximum, proposé par Bpifrance sur trois ans pour permettre aux entreprises sinistrées de reconstituer leurs stocks et de faire face aux échéances immédiates. Des aides complémentaires sont prévues, notamment une aide d’urgence pouvant atteindre 1 500 €, un fonds spécifique pour certaines petites entreprises et des facilités de paiement. Mais un prêt sans intérêts reste une dette. Des commerçants dont les établissements ont été pillés ou incendiés devront donc, s’ils recourent à ce dispositif, emprunter pour réparer les conséquences de violences auxquelles ils n’ont pas participé. La question ne porte pas seulement sur les sommes annoncées, mais sur la répartition des responsabilités : qui assume le coût d’une sécurité que les autorités reconnaissent ne pas avoir suffisamment anticipée ?

Les conséquences de cette séquence ne sauraient être réduites à une opposition entre sécurité et liberté. L’État a le devoir de protéger les citoyens, leurs biens et les institutions publiques. Il a aussi celui d’entendre les revendications de ceux qui manifestent pacifiquement. Comment expliquer qu’une mobilisation d’une telle ampleur n’ait pas donné lieu, au plus haut niveau de l’État, à la réception d’une délégation chargée d’exposer les doléances de cette jeunesse ? Recevoir ses représentants à l’Élysée aurait constitué un acte élémentaire de reconnaissance démocratique. Au lieu de cela, les destructions ont progressivement occupé le débat, tandis que les revendications scolaires et sociales perdaient leur visibilité. Plus inquiétante encore est la confusion entretenue par certains discours entre la nécessité légitime de protéger les habitants et la désignation de populations entières comme des menaces en raison de leur origine. Lorsque la peur nourrit l’amalgame et que la réponse sécuritaire prend le pas sur le dialogue, le risque est double : abandonner les citoyens à l’insécurité et fragiliser les libertés de ceux qui n’ont commis aucune violence. Une démocratie ne devrait avoir à sacrifier ni la protection des uns ni la liberté des autres.

Car on ne peut pas demander à une jeunesse de croire en l’avenir tout en la privant des moyens de le construire. On ne peut pas davantage exiger des enseignants qu’ils accomplissent des miracles dans des institutions qui les abandonnent.

QUAND L’ESPRIT CRITIQUE N’A PLUS DE CHAIRE

Dans « ⁠C’est la faute aux rézossocios⁠ », publié le 20 octobre 2026 sur son LinkedIn, Emmanuel Carré examine cette autre facilité qui consiste à rendre les réseaux sociaux responsables de tous les désordres, tandis que les médias traditionnels se nourrissent quotidiennement des mêmes images, des mêmes indignations et des mêmes affrontements. Il décrit une société où l’abondance des informations ne garantit plus la capacité de les comprendre, où les appartenances se durcissent et où l’injonction à choisir son camp finit par rendre toute nuance suspecte. S’appuyant notamment sur Michel Maffesoli et Amin Maalouf, il montre comment les communautés numériques peuvent enfermer les individus dans des certitudes collectives. Mais sa dernière interrogation ramène à l’essentiel : « ⁠Reste le vœu pieux de développer l’esprit critique. Mais depuis quelle chaire l’enseigner ?⁠ » Précisément. Comment former des citoyens capables de distinguer un fait d’une opinion, une source d’une rumeur, une critique d’une injure, lorsque l’institution chargée de leur transmettre les instruments du discernement renonce progressivement à l’exigence des savoirs ? On accuse les réseaux sociaux, on accuse les jeunes, on accuse leurs familles, leurs origines, leurs fréquentations. Et pendant ce temps, ceux qui ont la responsabilité de l’école continuent de se dérober à la question de ce qu’elle transmet encore.

Et pendant que les lycéens se préparaient à descendre dans la rue, Emmanuel Macron et sa dame, ancienne prof, assistaient, vendredi 16 octobre, au concert de Céline Dion. Le lendemain, la France brûlait.

Alors, tout va bien, n’est-ce pas, Madame la Marquise ?

Ça suffit les insultes envers la jeunesse et les profs !

BIBLIOGRAPHIE

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Azalbert, X. (2026, 19 octobre). L’impensable a déjà atterri. Manifestations du 17 octobre, discours de Macron, alerte du FMI et prise de position de Ferrand : ce que le sol dit déjà, et que personne n’est forcé d’entendre. France-Soir. https://edition.francesoir.fr/opinions-editos/l-impensable-deja-atterri-manifestations-du-17-octobre-discours-de-macron-alerte-du

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Cano, U. (2026, 21 octobre). Siete organizaciones implicadas en las protestas violentas de Francia tienen vínculos o han recibido financiación de George Soros. La Gaceta de la Iberosfera. https://gaceta.es/europa/siete-organizaciones-implicadas-en-las-protestas-violentas-de-francia-tienen-vinculos-o-han-recibido-financiacion-de-george-soros-20261021-0229/

Carré, E. (2026, 20 octobre). C’est la faute aux rézossocios. LinkedIn. https://www.linkedin.com/pulse/cest-la-faute-aux-r%C3%A9zossocios-emmanuel-carre-2jwle/

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Didier, C. (2026, 16 octobre). Concert de Céline Dion : Emmanuel et Brigitte Macron et Stromae présents à son avant-dernier show. Le Parisien. https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/musique/concert-de-celine-dion-emmanuel-et-brigitte-macron-et-stromae-presents-a-son-avant-dernier-show-16-10-2026-TENUJU225RAO7DU64KRPRR4HDU.php

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Ministère fédéral allemand des Affaires étrangères. (2026, 18 octobre). Frankreich: Reise- und Sicherheitshinweise. https://www.auswaertiges-amt.de/de/service/laender/frankreich-node/frankreichsicherheit-209524

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Préfecture de la Gironde. (2026, 20 octobre). Bordeaux : instauration d’un couvre-feu pour les mineurs non accompagnés de 22 h à 7 h. https://www.gironde.gouv.fr/Actualites/Communiques-de-presse/Communiques-de-presse-2026/Octobre-2026/Bordeaux-instauration-d-un-couvre-feu-pour-les-mineurs-non-accompagnes-de-22h-a-7h

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Smith, A. (2026, 2 octobre). Publication vidéo relative à une intervention policière lors d’une mobilisation lycéenne à Reims [Publication X]. https://x.com/smith51_a/status/2106127118618779843

Stalla-Bourdillon, L. (2026, 19 octobre). Émeutes urbaines : la fragilité des liens. Service pour les professionnels de l’information. https://www.serviceproinfo.fr/analyse-decryptage/article/emeutes-urbaines-la-fragilite-des-liens

Anne-Emmanuelle Lejeune

Anne-Emmanuelle Lejeune

Belge, enseignante de français depuis 1994 sur deux continents, autrice d'articles publiés depuis 2015. Une conviction : l'analyse est un acte politique. Ici, les mots servent la lucidité.

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