« Il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître. »
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835-1840
Le 13 avril 2026, entre 22 h et 23 h 30 (heure de Mérida), la page Facebook de LES LETTRES LIBRES a fait l’objet d’une série de suppressions automatiques dont la progression, documentée en temps réel par neuf captures d’écran, constitue une démonstration sans ambiguïté du fonctionnement de la censure algorithmique de Meta. Ce n’est pas un incident isolé. C’est un protocole d’observation involontaire, mené en direct, dont les résultats méritent d’être exposés avec la précision qu’ils exigent.
UNE LOI CANADIENNE, UN EFFET INVERSE
La loi C-18, officiellement intitulée Loi sur les nouvelles en ligne, a été adoptée par le Sénat canadien le 22 juin 2023. Présentée comme un mécanisme de rééquilibrage entre les grandes plateformes numériques et les médias d’information, elle visait à contraindre Meta et Google à rémunérer les producteurs de contenu journalistique pour chaque lien partagé sur leurs plateformes.
L’effet réel a été inverse. Meta a répondu en bloquant purement et simplement tous les liens vers des contenus d’actualité francophones sur Facebook et Instagram au Canada. Google a négocié un accord de 100 millions de dollars par an et maintenu l’accès. Les grands groupes médiatiques ont encaissé leur part. Les médias indépendants, eux, n’ont rien reçu et ont tout perdu en visibilité.
Au Sénat, le jour même du vote, des voix critiques se sont élevées. L’une d’elles a dit, sans détour :
« Le projet de loi C-18 est censé aider les journalistes. À la veille de l’adoption du projet de loi, Bell Média a jugé bon de licencier 1 300 journalistes. »
Une autre voix, sur le CRTC chargé de superviser l’application de la loi, a formulé un constat aussi précis que cinglant :
« Je suis censé faire confiance à ce même organe de réglementation qui n’a aucune expérience en matière d’information ni en matière de presse écrite. En revanche, il a de l’expérience dans la création d’oligopoles. »
Ces citations sont extraites du débat sénatorial officiel du 22 juin 2023, document public disponible en ligne. Elles n’ont pas été reprises par la presse subventionnée.
LA CHRONOLOGIE DU 13 AVRIL 2026
La page Facebook de LES LETTRES LIBRES est associée à un profil ayant un historique canadien. Ce détail technique, anodin en apparence, s’est révélé déterminant au fil de la soirée.
Premier test : une publication présentant le contexte de la loi C-18, accompagnée d’un lien vers le document sénatorial officiel hébergé sur Google Drive, est publiée. Elle disparaît en quelques minutes. Facebook affiche le message : « La publication a été supprimée par son propriétaire. » Le propriétaire, c’est la page LES LETTRES LIBRES. Le propriétaire n’a rien supprimé.

Deuxième test : le même texte, sans aucun lien externe, est publié. Même résultat. Suppression automatique. Même message.

Troisième test : un texte humoristique, entièrement neutre, sans mention d’une loi, d’une plateforme, d’un vote ou d’un journaliste. Voici le texte publié dans son intégralité :
« Bonne nouvelle : je n’ai absolument rien à annoncer ce soir. Rien du tout. Mais les petits riens finissent par faire des lettres et des touts. Et ma plume en jouit déjà. À très bientôt sur LES LETTRES LIBRES ! »
Supprimé. Immédiatement. Sans notification, sans explication, sans recours.

Quatrième observation : la page publique de LES LETTRES LIBRES devient inaccessible. Facebook affiche : « Désolé, ce contenu n’est pas disponible actuellement. »

Cinquième observation : le tableau de bord interne de la page, accessible uniquement au gestionnaire, indique simultanément : « La Page ne rencontre aucun problème. » Les statistiques s’affichent normalement. 11 249 vues sur les 28 derniers jours. Tout va bien, selon Meta.

LE SHADOW BAN : LA CENSURE QUI SE CACHE
La suite de la soirée a permis de documenter un mécanisme plus insidieux encore. Les publications supprimées par Meta restaient visibles pour le seul gestionnaire de la page, comme si elles étaient en ligne. Ni supprimées, ni archivées, ni signalées : simplement invisibles du public, tout en demeurant apparentes pour leur auteure.
Ce mécanisme porte un nom dans la recherche en modération de contenu : le shadow ban, ou censure fantôme. Son principe est simple. L’utilisateur ciblé continue de publier normalement, sans jamais recevoir de notification d’erreur ou de restriction. Il croit être visible. Il ne l’est pas. La plateforme l’isole sans le prévenir, comptant sur cette ignorance pour éviter qu’il ne cherche d’autres canaux ou ne documente la censure.
Meta nie officiellement pratiquer le shadow ban. La corbeille de la page LES LETTRES LIBRES, consultée après les suppressions, affichait : « Rien à afficher. » Les publications supprimées par Meta n’y figuraient pas. Elles avaient disparu sans laisser de trace accessible au propriétaire du compte, ni dans la corbeille, ni dans l’historique d’activité.


Pour qu’une suppression apparaisse dans la corbeille, il faut que ce soit le gestionnaire qui l’effectue. Lorsque Meta supprime, la publication disparaît sans passer par la corbeille. Le propriétaire ne peut ni la restaurer, ni prouver son existence, ni même constater officiellement sa disparition, sauf s’il a pris des captures d’écran en temps réel. C’est précisément ce qui a été fait ce soir-là.
LA PREUVE PAR LE TIERS
Le même texte humoristique, identique mot pour mot, a été republié dans une version légèrement épurée : sans les lignes mentionnant une loi, une plateforme ou un vote au Sénat. Résultat : la publication est restée en ligne, visible publiquement, confirmée depuis un compte tiers extérieur à la page.


Cette expérience comparative établit deux conclusions distinctes. La censure n’est pas identitaire : ce n’est pas le compte qui est blacklisté de manière permanente et inconditionnelle. La censure est lexicale et sémantique : certains mots ou combinaisons de mots déclenchent la suppression automatique, indépendamment du ton, du contexte ou de l’intention de la publication.
La publication humoristique supprimée ne contenait aucun mot normalement associé à un contenu problématique. Aucun terme agressif, aucune attaque personnelle, aucun lien externe. La seule différence entre la version supprimée et la version qui a passé : trois lignes évoquant, sans les nommer explicitement, une loi, une plateforme et un vote parlementaire.
META a donc supprimé non pas un contenu offensant, mais un contenu qui décrivait, par allusions, le mécanisme même de sa propre censure.
CE QUE CELA DÉMONTRE
Les neuf captures d’écran réunies au cours de cette soirée documentent une architecture de contrôle en quatre niveaux distincts.
Le premier niveau est la suppression contextuelle : toute publication mentionnant explicitement la loi C-18, les journalistes licenciés ou le vote sénatorial est supprimée automatiquement, avec ou sans lien externe.
Le deuxième niveau est la suppression réflexive : les publications décrivant, même par allusions, le mécanisme de censure lui-même sont également supprimées. Meta censure le récit de sa propre censure.
Le troisième niveau est la dissimulation active : les publications supprimées restent visibles pour le gestionnaire et n’apparaissent pas dans la corbeille. Le propriétaire du compte est maintenu dans l’illusion d’une visibilité normale. Ce mécanisme n’est pas une erreur technique. Il est conçu pour décourager toute documentation de la censure.
Le quatrième niveau est la contradiction institutionnelle : le tableau de bord interne affiche simultanément « La Page ne rencontre aucun problème » alors que la page est inaccessible publiquement. Meta présente au gestionnaire une réalité différente de celle que voit son audience.
La loi C-18 visait à protéger la presse francophone. Elle a produit un outil de censure algorithmique qui s’auto-protège contre toute description publique de son fonctionnement. Les grands groupes médiatiques qui ont bénéficié des accords négociés avec Google n’ont pas intérêt à documenter ce mécanisme. Les médias indépendants, qui en subissent les effets sans compensation, ne disposent d’aucun levier institutionnel pour le contester.
Le CRTC, chargé de superviser l’application de la loi, est, selon les mots prononcés au Sénat le jour du vote, un organisme « qui n’a aucune expérience en matière d’information ni en matière de presse écrite », mais qui a « de l’expérience dans la création d’oligopoles ». Sa composition et son histoire n’ont pas changé depuis cette déclaration.
QUI CONTRÔLE LE CONTRÔLEUR ?
La question n’est pas rhétorique. Elle est opérationnelle.
Meta est une entreprise privée qui opère sur des territoires soumis à des législations nationales. La loi C-18 lui a fourni, involontairement ou non, le prétexte pour déployer un mécanisme de filtrage algorithmique des contenus francophones qui dépasse largement l’intention déclarée du législateur. Ce mécanisme fonctionne sans contrôle judiciaire préalable, sans notification à l’utilisateur, sans droit de recours effectif et sans trace dans les journaux de modération accessibles au propriétaire du compte.
La dissimulation systématique de la censure au propriétaire du compte, documentée par la corbeille vide et le tableau de bord rassurant, soulève une question juridique précise : une entreprise qui supprime des contenus sans en laisser de trace accessible au propriétaire respecte-t-elle les obligations de transparence prévues par le Règlement général sur la protection des données en Europe, ou par les lois canadiennes sur la protection des renseignements personnels ? La réponse appartient aux juristes. La question, elle, est posée par les faits.
Ce qui est certain, ce soir, c’est ceci : j’ai publié neuf fois en deux heures. Certaines de ces publications ont disparu sans que je les aie supprimées, sans notification, sans trace, visibles de moi seule dans l’illusion d’une présence publique qui n’existait pas. La dernière publication, celle qui ne disait rien, a passé. Les autres, celles qui décrivaient ce que vous venez de lire, ont été effacées.
Ce texte existe parce que j’ai eu le réflexe de prendre des captures d’écran. Ce réflexe, je le dois à une violence institutionnelle subie par le passé, infligée par une petite direction d’école, championne en mobbing. Pour lui survivre et avoir le dernier mot, j’avais ouvert un Facebook école où je publiais les dates des évaluations, de remises de travaux, des photos de mon tableau, prouvant que j’avais bien effectué mon travail. Les adolescents riaient de peur que je les tague sur la photo (ce que je n’ai jamais fait), les parents disposaient des preuves de la qualité de mes contenus ainsi que de mon organisation, et la tyrannique hiérarchie a eu le bec cloué. Plus vous devenez visible, plus vous êtes intouchable.
Alors, juristes canadiens, à quand votre réveil ? Je vous l’ai bien documenté, non ?
« Ainsi la liberté de la presse est infiniment plus précieuse chez les nations démocratiques que chez toutes les autres ; elle seule guérit la plupart des maux que l’égalité peut produire. »
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835-1840
BIBLIOGRAPHIE
BCE. (2023, 14 juin). Bell supprime 1 300 emplois et ferme 6 stations de radio. La Presse. https://www.lapresse.ca/affaires/medias/2023-06-14/bell-supprime-1300-emplois-et-ferme-6-stations-de-radio.php
Meta Platforms. (2023). Décision de blocage des contenus d’actualité au Canada sur Facebook et Instagram. Communiqué officiel. https://about.fb.com/news/
Parlement du Canada. (2023). Loi sur les nouvelles en ligne (projet de loi C-18). https://www.parl.ca/LegisInfo/fr/projet-de-loi/44-1/c-18
Parlement du Canada. (2023, 22 juin). Débat sénatorial sur le projet de loi C-18, Loi sur les nouvelles en ligne. Sénat du Canada. https://drive.google.com/file/d/1aPqxrKXUw8hI0w8W8W9neWT4OtRs-p7g/view?usp=sharing
Tocqueville, A. de. (1835-1840). De la démocratie en Amérique. Gallimard, coll. « Folio ». https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4033797