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L'ARCHITECTURE VOLÉE : ANATOMIE D’UNE PROXIMITÉ STRUCTURELLE ASSISTÉE PAR IA DANS LA PRESSE FRANCOPHONE INDÉPENDANTE

Cinq jours séparent la publication de l’article LES LETTRES LIBRES du 25 avril 2026 et un post LinkedIn qui en reprend sept éléments structurels sans citation. Anatomie d’une captation algorithmique dans la presse francophone indépendante, à l’âge des modèles de langage.

Rangée de livres anciens reliés en cuir dans une bibliothèque, image illustrant la mémoire intellectuelle, la propriété des œuvres et le plagiat assisté par IA.
Les modèles de langage ne copient plus nécessairement les phrases. Ils préservent les structures, déplacent les formulations et effacent les sources. À partir d’un cas précis survenu dans la presse indépendante francophone, Anne-Emmanuelle Lejeune analyse la naissance d’un plagiat de composition adapté à l’âge algorithmique.

« Le mensonge n’est pas dans le mot, il est dans la chose. » Michel de Montaigne, Essais, II, 18.

LE CAS, DANS SA NUDITÉ FACTUELLE

LES LETTRES LIBRES publie le samedi 25 avril 2026 un article long intitulé Le procès du 27 avril 2026, Musk contre Altman, ou la vérité judiciaire d’une mission trahie. Treize sources internationales en bibliographie APA, structure en cinq parties (ce que le dossier établit, ce qu’il ne tranche pas, l’arrière-plan Stargate, la fracture éthique Pentagone-Anthropic, ce qui se joue à Oakland et ailleurs), volume d’environ 3 850 mots. Aucun équivalent dans la presse francophone mainstream à cette date.

Le jeudi 30 avril 2026, un post LinkedIn signé Morgane (présentée comme 40 Women Forbes 2025, AI keynote speaker & consultant) publie sur le procès Musk contre Altman un texte qui reprend sept éléments structurels de l’article LLL sans aucune citation. Le post s’ouvre sur cette phrase : « Aucun média français ne vous en parle. »

Cinq jours séparent les deux textes. Sept concordances structurelles, deux paraphrases mot pour mot et une altération chiffrée signature les rapprochent. Et aucune source francophone mainstream ne couvrait l’angle de l’article LLL à cette date : il n’existait nulle part ailleurs en français à prélever. Cet article ne traite pas un cas isolé. Il documente un procédé.

ANATOMIE DU PROCÉDÉ. PROXIMITÉ STRUCTURELLE ASSISTÉE PAR INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

Pour conduire l’analyse comparative qui suit, j’ai soumis les deux textes à un modèle de langage de l’éditeur Anthropic, Claude Opus 4.7. La synthèse produite, datée du 2 mai 2026 et reproduite ci-dessous sous forme d’image deux colonnes, confronte les deux textes point par point. Ses conclusions sont reproduites ici sous ma responsabilité éditoriale. Cette transparence sur l’outil prolonge la ligne posée dans Le mensonge pieux du journalisme « sans IA » : ce qui se reproche n’est pas l’usage d’un outil méthodique, c’est son usage silencieux.

L’analyse révèle quatre catégories d’indices convergents. Première catégorie, ce qui est conservé du texte source. Deuxième catégorie, ce qui en est évacué. Troisième catégorie, le test de traçabilité par exclusion bibliographique. Quatrième catégorie, le diagnostic synthétique.

Ce qui est conservé. Le cadrage initial d’abord. L’article LLL pose : « ce procès n’est pas un duel d’ego ». Le post Morgane reprend : « il n’y a pas seulement une histoire d’ego entre deux figures de la tech ». Refus du duel d’ego, déplacement vers une question de fond, structure rhétorique identique. La question centrale ensuite. LLL formule : « lorsqu’une organisation est fondée au bénéfice de toute l’humanité, qui peut juridiquement en disposer ? » Morgane reformule : « Peut-on privatiser ce qui a été créé comme bien commun de l’humanité ? » Substitution synonymique disposer vers privatiser, bénéfice vers bien commun. La mission originelle. LLL : « sûre, ouverte, au bénéfice de l’humanité ». Morgane : « sûre, open source, au bénéfice de l’humanité ». Quasi mot pour mot. L’apport financier de Musk : 38 millions de dollars, chiffre identique. Les demandes du plaignant : structure ternaire LLL conservée à peine modifiée. L’effet de précédent : LLL annonce que le procès « fixera un précédent sur ce que signifie, en 2026, fonder une organisation au service de l’humanité » ; Morgane écrit que « le verdict créera un précédent qui s’imposera à TOUS les labos d’IA ».

À quoi s’ajoute une formule fossile particulièrement diagnostique. Morgane conclut son post sur cette phrase : « Anthropic aujourd’hui. Les autres demain. » Cette formule courte ne prend son sens qu’à la lumière de la section IV de l’article LLL, laquelle documente la position singulière d’Anthropic face au Pentagone (refus des armes létales autonomes, contre-décret du président américain le 27 février 2026, recours civil du 9 mars, injonction préliminaire du 26 mars qualifiant l’action du Département de la Défense d’arbitraire et capricieuse, annulation en appel le 8 avril). Sans ce contexte argumentatif précis, la mention d’Anthropic dans un post sur le procès Musk-Altman est arbitraire. Conservée séparée de l’argumentaire qui l’a produite, elle survit comme un fossile : trace fragmentée d’un tissu argumentaire évacué.

Ce qui est évacué. Sont systématiquement absents du post les apports analytiques distinctifs de l’article LLL. Le dispositif Stargate et ses 500 milliards de dollars d’investissements annoncés. L’argument antitrust de Madhavi Singh dans le Berkeley Technology Law Journal sur 135 ans de droit de la concurrence américain. Toute la fracture Pentagone-Anthropic sur les armes autonomes : contrats du Département de la Défense de juillet 2025, demande de l’automne 2025, décret du 27 février 2026, recours civil, injonction préliminaire, annulation. Les documents internes descellés en janvier 2026 : journaux intimes de Greg Brockman, échanges Slack d’octobre 2022 entre Brockman, Murati et Altman sur la manière de traiter l’opinion publique, mémo Brockman sur l’éviction éclair d’Altman en novembre 2023. Le nom de la juge Yvonne Gonzalez Rogers. La chronologie procédurale précise. Le chiffre exact des dommages réclamés, soit 134 milliards de dollars, devenu 150 milliards chez Morgane, signe d’une reformulation par paraphrase et non d’une lecture directe des sources primaires (mémoire des avocats Musk du 7 avril 2026, repris par CNBC). Le seuil de 26 % détenu par la fondation non lucrative après restructuration d’octobre 2025, métrique-clé qui condense toute la démonstration. La double lecture LLL assumée : Musk pose une vraie question de fond et exerce simultanément un lawfare concurrentiel au profit de xAI. Morgane simplifie en pure dénonciation, perd la tension analytique.

La traçabilité par exclusion bibliographique. Le test le plus probant qu’un journaliste vérificateur, un confrère ou un juriste puisse appliquer est celui de l’unicité de l’angle à la date considérée. Si l’angle d’un texte court LinkedIn correspond à l’angle d’un article long publié quelques jours plus tôt, et qu’aucune autre source francophone à la même date ne produit cet angle, la dérivation devient probabilistiquement établie.

Le 3 mai 2026, j’ai conduit ce test sur le moteur Google avec la requête procès Musk Altman OpenAI antitrust Stargate Pentagone Anthropic. Les deux captures reproduites ci-dessous présentent les résultats.

En deuxième position, leslettreslibres.com avec l’article du 25 avril 2026. En première position, The Economic Times (anglophone). En troisième, CBS News (mars 2024). Aucun média francophone mainstream, ni Le Monde, ni Libération, ni Le Figaro, ni l’Agence France-Presse, n’apparaît sur la première page de résultats sur cette requête complète.

Plus probant encore, pour chaque résultat francophone que Google consent à présenter (France 24 sur la genèse d’OpenAI, France 24 vidéo sur le procès, Mediapart sur les mécanismes intimes des maîtres de l’IA), l’algorithme indique explicitement la mention Termes manquants : antitrust Stargate Pentagone Anthropic. Le moteur atteste de lui-même que ces composantes structurantes de l’angle sont absentes des articles francophones recensés. Le tressage procès, Stargate, Pentagone, Anthropic, qui constitue l’ossature de l’article LLL et que reprend le post Morgane, n’a aucun équivalent francophone dans l’index Google au 3 mai 2026.

Pour reproduire indépendamment cet angle le 30 avril, il aurait fallu agréger soi-même un corpus international anglophone sur dix-huit mois, identique ou très proche de celui que mobilise la bibliographie LLL : The Intercept, CNBC, Defense One, Eurasia Review, Cloud Security Alliance, TechCrunch, et la note LinkedIn Pulse d’Emily Turrettini du 24 novembre 2025. C’est ce travail d’agrégation qui constitue l’angle de LLL. Et c’est cet angle, et lui seul, que le post Morgane livre en français à un lectorat français.

Diagnostic. La conjonction de ces trois marqueurs (conservation des saillances, évacuation des apports analytiques, monopole francophone de l’angle à la date) constitue un faisceau d’indices convergents. Trois marqueurs internes (concordances structurelles, paraphrases synonymiques, formule fossile), un marqueur quantitatif (altération chiffrée 134 milliards devenant 150 milliards), un marqueur contextuel (absence de toute autre source francophone possible). Cette grille est reproductible. Elle pourra servir à d’autres médias indépendants pour documenter leurs propres cas.

L’analyse qui suit est conduite à partir d’éléments publics et selon une méthode comparative. Elle ne repose pas sur un examen contradictoire des parties concernées et ne constitue pas une qualification juridique au sens strict.

La synthèse comparative du 2 mai 2026 conclut, sur cette base, à une hypothèse de reformulation assistée par modèle de langage à partir de l’article LLL ou d’une source qui en dérive, hautement probable. Hautement probable. Pas certaine. Le présent article ne préjuge d’aucune procédure ; il documente un procédé.

LE CADRE JURIDIQUE FRANÇAIS. LE CODE DE LA PROPRIÉTÉ INTELLECTUELLE

Le droit français de la propriété intellectuelle, codifié depuis 1992 dans le Code de la propriété intellectuelle, encadre la reproduction des œuvres de l’esprit avec une largeur qu’il faut mesurer pour comprendre ce que recouvre exactement le procédé décrit dans la partie précédente.

L’interdiction générale figure à l’article L122-4 :

« Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite. Il en est de même pour la traduction, l’adaptation ou la transformation, l’arrangement ou la reproduction par un art ou un procédé quelconque. »

La formulation est d’une largeur exceptionnelle. Reproduction partielle, adaptation, transformation, arrangement, reproduction par un art ou un procédé quelconque : la dernière catégorie couvre, sans difficulté d’interprétation, la reformulation par modèle de langage. Le législateur français de 1957, repris à l’identique en 1992, a couvert sans le savoir l’hypothèse de 2026.

L’exception de courte citation, prévue à l’article L122-5, 3°, a, est d’interprétation stricte. L’article autorise « les analyses et courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information de l’œuvre à laquelle elles sont incorporées », « sous réserve que soient indiqués clairement le nom de l’auteur et la source ». Conditions cumulatives, donc, dont la jurisprudence exige le respect intégral : brièveté de la citation, mention claire du nom de l’auteur et de la source, finalité critique ou pédagogique au sens large, incorporation dans une œuvre seconde elle-même protégée. La jurisprudence l’applique strictement : il suffit qu’une seule condition manque pour que l’exception tombe. Un texte qui reprend la structure argumentative d’une œuvre première sans la citer ne relève en aucun cas de cette exception, qui ne couvre que la reprise marquée et signalée d’extraits identifiables.

Sur le terrain pénal, les articles L335-2 et L335-3 sanctionnent la contrefaçon, définie par l’article L335-3 comme « toute reproduction, représentation ou diffusion, par quelque moyen que ce soit, d’une œuvre de l’esprit en violation des droits de l’auteur ».

Le point décisif réside cependant dans la jurisprudence française et européenne sur le plagiat de composition. La Cour de cassation et la Cour de justice de l’Union européenne reconnaissent depuis longtemps que la contrefaçon n’exige pas une copie mot à mot. Elle peut résulter de la reprise de la structure intellectuelle d’une œuvre, dès lors que cette structure traduit un effort créatif personnel.

L’arrêt fondateur, rendu par la Cour de cassation, en assemblée plénière, le 7 mars 1986 (arrêt dit Babolat c/ Pachot, n° 83-10.477), pose le critère français de l’originalité dans une formule restée célèbre : il faut « un effort personnalisé allant au-delà de la simple mise en œuvre d’une logique automatique et contraignante », dont la matérialisation réside « dans une structure individualisée ». La doctrine reformulera ce critère comme « marque d’un apport intellectuel » de l’auteur. Bien que rendu à propos d’un logiciel, ce critère a été étendu par la doctrine et la jurisprudence postérieures à l’ensemble des œuvres de l’esprit, et a convergé avec le critère européen de la « création intellectuelle propre à l’auteur » que la Cour de justice de l’Union européenne a précisé dans plusieurs arrêts entre 2010 et 2012. Il fonde aujourd’hui la protection au-delà de la simple formulation littérale, jusqu’à la composition elle-même de l’œuvre. La Cour de cassation, 1re chambre civile, dans un arrêt du 12 mai 2011 (vente-privee.com), au visa de l’article L. 112-1 du Code de la propriété intellectuelle, a précisé la méthode d’analyse : la juridiction du fond ne peut écarter l’originalité d’une œuvre sans rechercher si la combinaison de ses éléments, fussent-ils banals pris isolément, ne révèle pas un effort créatif portant l’empreinte de la personnalité de son auteur. L’arrêt portait sur l’architecture d’un site internet ; la même grille d’analyse s’applique a fortiori à l’architecture argumentative d’un texte journalistique long, sourcé et hiérarchisé.

Au niveau européen, l’arrêt rendu par la Cour de justice de l’Union européenne le 1er mars 2012 (Football Dataco Ltd contre Yahoo! UK Ltd, affaire C-604/10) précise que la protection s’applique à l’œuvre comme création intellectuelle propre à l’auteur, dès lors que la sélection ou l’agencement des éléments reflète des choix libres et créatifs. Cet arrêt s’impose à tous les États membres et étend explicitement la protection à l’agencement.

Le critère décisif d’application est l’originalité de la structure. La question juridique se ramène à : le plan est-il banal ou révèle-t-il une démarche intellectuelle propre ? L’originalité de l’œuvre ne réside pas dans chacun de ses éléments pris isolément, mais dans leur sélection, leur combinaison et leur agencement, qui révèlent un parti pris intellectuel propre. Pour l’article LES LETTRES LIBRES du 25 avril 2026, la réponse n’est pas spéculative. Le tressage procès Musk-Altman, dispositif Stargate, fracture Pentagone-Anthropic, double lecture question-de-fond et lawfare est documenté comme unique en français à la date du 30 avril : Google atteste lui-même, par sa mention Termes manquants, que les composantes structurantes de cet angle sont absentes des médias francophones recensés. L’originalité de la structure est établie par exclusion bibliographique, et non par affirmation de l’auteur.

Le droit français de 1986, complété par la méthode d’analyse posée par la Cour de cassation en 2011 et par le droit européen de 2012, anticipe sans le savoir l’hypothèse de 2026. La caractéristique structurelle du plagiat assisté par modèle de langage, qui consiste à altérer le lexique tout en préservant la composition, tombe précisément sous la qualification que la jurisprudence a construite pour des cas qu’on ne pouvait pas encore imaginer. Au-delà du seul terrain du droit d’auteur, la jurisprudence française reconnaît également la qualification de parasitisme, qui sanctionne en droit civil le fait de se placer dans le sillage du travail d’autrui pour en capter la valeur sans contrepartie.

Aucune décision française à ce jour n’a tranché spécifiquement la question du plagiat assisté par modèle de langage. Le droit positif s’applique aux faits matériels, c’est-à-dire à la reproduction de la composition, indépendamment de l’outil employé pour la produire. Plusieurs décisions américaines récentes, notamment Thomson Reuters contre Ross Intelligence en février 2025, commencent à dessiner un cadre que le droit français devra à son tour préciser. En l’attente de cette précision, les éléments classiques du plagiat de composition restent applicables.

Le présent article ne préjuge d’aucune procédure et ne formule aucune mise en demeure. Il documente, du seul point de vue analytique, que les éléments de qualification du plagiat de composition au sens du droit français sont, dans le cas examiné, présents : reproduction de la structure originale, absence des conditions de la citation autorisée, absence de mention de la source, proximité temporelle de cinq jours. La qualification juridique au sens strict relève d’une appréciation que cet article s’abstient.

SOCIOLOGIE. L’INVISIBILITÉ ALGORITHMIQUE COMME CONDITION DE PRÉLÈVEMENT

L’asymétrie de visibilité entre les acteurs en présence n’est pas un détail contextuel. Elle est le ressort sociologique du procédé.

D’un côté, une influenceuse LinkedIn distinguée par Forbes France, présentée comme AI keynote speaker et consultant, dont la visibilité algorithmique sur la plateforme est par construction élevée. De l’autre, un média indépendant francophone fondé six semaines plus tôt sur une infrastructure Ghost autonome, hors silos algorithmiques mainstream, dont l’audience demeure confidentielle. Cette double propriété (texte parfaitement indexable par les moteurs de recherche, audience confidentielle dans les feeds sociaux) fait des médias indépendants francophones des gisements idéaux pour qui veut publier sur LinkedIn un contenu d’apparence originale sans laisser de trace de sa source. Le calcul implicite est lisible : un texte aspiré chez quelqu’un d’invisible pour les algos a, par construction, peu de chances d’être démasqué par les algos.

Renversement de l’évidence. Les grands titres de presse ne sont pas, contrairement à une intuition spontanée, les cibles les plus précieuses pour un opérateur LinkedIn assisté par modèle de langage. Ils sont surveillés (toute reformulation se voit), juridiquement armés (services contentieux rodés, jurisprudence accumulée), souvent paywallés (matière difficile d’accès). Ils produisent surtout des angles partagés : Le Monde, Le Figaro et Libération couvrent souvent les mêmes sujets sous des angles voisins, donc il n’y a pas d’angle exclusif à voler. Les médias indépendants sont la cible parfaite parce qu’ils produisent des angles que personne d’autre ne produit, et qu’ils le font dans une zone d’invisibilité qui rend le prélèvement à faible coût.

Une métaphore résume ce mécanisme. Un créateur de contenu qui publie quotidiennement sur LinkedIn pour exister doit alimenter un flux continu de matière reformulable. Il n’a pas accès au brut journalistique brut : Reuters, l’Agence France-Presse, Associated Press et Bloomberg vendent leurs dépêches, et de toute façon le brut sans architecture n’est pas publiable sur LinkedIn. Ce qu’il lui faut, c’est du brut déjà raffiné une première fois : l’article qui a fait le travail conceptuel d’agencement, de hiérarchisation, de mise en perspective. Ce travail-là, le modèle de langage ne le fait pas, comme le redocumentait Le mensonge pieux du journalisme « sans IA » le 1er avril 2026 : il résume, rassemble, reformule, mais il ne convoque pas de source humaine, il ne sent pas l’angle, il n’incarne pas. Il a donc structurellement besoin du gisement. Et le gisement précieux pour un raffineur algorithmique, c’est l’article long d’un média indépendant qui a connecté trois faits que personne d’autre n’avait connectés.

L’asymétrie économique en découle. L’indépendante supporte le coût intégral de la production de l’angle : recherches internationales, lectures longues, arbitrages éditoriaux, vérifications de sources, agrégation patiente d’un corpus sur des mois. Le raffineur algorithmique capte la valeur reformulée en quelques minutes. Il monétise sa propre visibilité par un travail qui n’est pas le sien. Il accumule du capital social et professionnel (distinctions, conférences, missions de conseil) sur la matière de ceux qu’il rend invisibles. Le terme qui s’impose à l’analyse sociologique est celui de captation de valeur.

TRAÇABILITÉ ET MÉMOIRE PUBLIQUE

Dans le procès qui s’est ouvert à Oakland le 27 avril 2026, ce ne sont pas des dépôts INPI ni des hashs cryptographiques qui ont fait dossier. Ce sont des journaux intimes, des échanges Slack, des mémos internes : pièces matérielles datées, accumulées par le simple fait d’avoir été produites au fil des années et conservées par les systèmes qui les ont reçues. La force probante naît de l’existence d’une mémoire, pas de sa fortification.

La même logique vaut pour la presse indépendante francophone. Un article publié sur Ghost laisse une trace structurelle : URL canonique, métadonnées de publication, signature RSS datée, sitemap horodaté indexé par Google et soumis automatiquement aux moteurs. À cela s’ajoutent les captures publiques gratuites, Wayback Machine ou archive.today, qui produisent en quelques secondes une preuve recevable de l’antériorité d’un texte. Ces dispositifs sont passifs : ils se déclenchent dès la publication, sans démarche supplémentaire. Aucun média indépendant n’a besoin de mobiliser un huissier ou de déposer un dossier à l’INPI pour bénéficier de cette mémoire. Elle existe par défaut.

Ce qui manque, en revanche, c’est une norme professionnelle francophone sur l’usage des sources reformulées. Les chartes existantes (Fédération nationale de la presse spécialisée en France, Association des journalistes professionnels en Belgique, Fédération professionnelle des journalistes du Québec) n’abordent pas spécifiquement l’hypothèse du plagiat assisté par modèle de langage. Les codes de conduite des plateformes de publication, à commencer par LinkedIn, ne prévoient rien sur la citation des médias indépendants quand un créateur de contenu reformule. Cette zone grise normative est ce qui rend les pillages possibles, bien plus que l’absence de signature cryptographique sur les articles.

La traçabilité technique est donc déjà là. La traçabilité éthique reste à construire. C’est un travail collectif, qui dépasse le cas individuel et qui n’appelle ni dépôt préalable ni litige. Il appelle un consensus professionnel sur ce que signifie reformuler honnêtement le travail d’autrui en 2026, à l’âge des modèles de langage.

LE DIPTYQUE ÉTHIQUE. LA TRANSPARENCE COMME LIGNE

Au mois d’avril 2026, j’écrivais ici que la rhétorique de la pureté rédactionnelle reposait sur une ambiguïté soigneusement entretenue : revendiquer un travail authentique tout en optimisant silencieusement ses processus. Cinq semaines plus tard, je dois écrire son symétrique : revendiquer un angle original tout en aspirant silencieusement le travail des autres. Les deux fautes ont une racine commune. L’une et l’autre reposent sur l’opacité du procès de production.

Celui qui revendique faussement la pureté humaine et celui qui blanchit silencieusement par modèle de langage un travail qui n’est pas le sien commettent la même faute fondamentale. La ligne éthique n’est pas avec ou sans intelligence artificielle. Elle est en transparence ou en silence. Et il existe une troisième voie, qu’illustre la synthèse comparative du 2 mai 2026 reproduite plus haut : mobiliser le modèle de langage en transparence pour documenter ce qui est fait. C’est cette voie-là, et elle seule, qui rend la sémiotique hybride théorisée dans Le mensonge pieux opérationnelle. Pas la délégation aveugle. Pas l’usage caché. Le modèle convoqué comme outil méthodique sous responsabilité éditoriale humaine, et nommé comme tel.

La transparence est exigeante. Elle oblige à dire quel outil a été employé, à quel moment, pour quelle tâche, et sous quelle responsabilité. Elle interdit aussi bien la fanfaronnade « je n’utilise jamais de modèle de langage » que la dissimulation « j’ai eu cette idée toute seule ». Elle pose à la profession une exigence qui dépasse la conformité juridique : une exigence de probité intellectuelle.

LES VOIX QU’ON ASPIRE

Les voix indépendantes francophones produisent des angles que personne d’autre ne produit. Elles le font à coût élevé, lectorat confidentiel, sans rétribution algorithmique. Elles sont rares. Elles ne sont pas remplaçables par leur reformulation.

Si elles disparaissent, par épuisement, par découragement, par capture, il ne restera que des raffineurs sans gisement. C’est-à-dire un écosystème médiatique qui tourne sur lui-même en homogénéisant indéfiniment ce qui a déjà été pensé une fois. Un espace public où les voix singulières s’éteignent à mesure qu’elles sont aspirées, et où les agrégateurs algorithmiques monétisent leur visibilité sur les ruines de ceux qui ont fait le travail.

Le procès du 27 avril 2026 posait à Oakland une question : qui peut juridiquement disposer d’une mission au bénéfice de l’humanité ? La même question, transposée à l’écosystème médiatique francophone, devient : qui peut éthiquement disposer du travail d’autrui ?

La réponse, dans les deux cas, est la même. Personne, sinon ceux qui l’ont fait.

Le présent article ne vise pas à établir une responsabilité juridique individuelle, mais à documenter un type de situation émergente dans l’écosystème médiatique à l’ère des modèles de langage.

BIBLIOGRAPHIE

Note de recherche. Les références doctrinales et jurisprudentielles citées dans cet article ont été vérifiées via les bases Légifrance, EUR-Lex et Dalloz Recherche IA (dalloz.fr).

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Anne-Emmanuelle Lejeune

Anne-Emmanuelle Lejeune

Belge, enseignante de français depuis 1994 sur deux continents, autrice d'articles publiés depuis 2015. Une conviction : l'analyse est un acte politique. Ici, les mots servent la lucidité.

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