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ORTHOGRAPHE, IA ET DOCILITÉ : L’ART CONSOMMÉ DE FABRIQUER UN PEUPLE SANS VOIX

Quand l’orthographe devient « discriminante », l’IA un tuteur de la docilité et l’Histoire un récit lissé, l’école cesse de transmettre pour mieux soumettre. Une enquête sur le nivellement organisé et ses architectes, de Paris à Montréal.

Salle de classe vide illustrant l’effondrement des exigences scolaires, la dévalorisation de l’orthographe et l’impact de l’intelligence artificielle sur l’éducation.
Ma classe au Québec, 2019. Sept ans plus tard, le silence de la pièce dit tout ce que l’école renonce à transmettre.

UN NIVELLEMENT PLANIFIÉ : QUAND LA FAUTE DEVIENT UN DROIT

Fin juin, un malaise glacé s’est répandu dans les salles des professeurs de France. Les nouvelles consignes pour la correction du brevet et du baccalauréat sonnent comme l’aveu final d’un basculement déjà amorcé : désormais, la lisibilité d’une copie, la syntaxe, l’orthographe et la clarté de l’argumentation ne doivent plus être des critères décisifs. La confusion formelle, jadis synonyme d’insuffisance, est requalifiée en différence respectable ; l’effort de structurer une pensée, de choisir le mot juste, de corriger la faute devient suspect, presque « discriminant ». Derrière cette indulgence apparente se joue un projet assumé : faire du nivellement par le bas la règle, et non plus l’exception.

Dans la bouche de l’administration, cette dérive est repeinte aux couleurs de l’équité. Certains enseignants français, encore capables de nommer ce qu’ils voient, dénoncent sans détour la stratégie : au lieu d’aider chacun à gravir l’escalier de la langue, on supprime les marches pour feindre l’inclusion. Pendant ce temps, au Québec, on se console : ici, dit-on, pas de plan, juste de la maladresse ministérielle et des réformes mal pilotées. Un écran commode pour ne pas voir que partout, la même pente s’installe : l’école abandonne ses armes, et avec elles, la liberté de penser.

LA RHÉTORIQUE ÉGALITAIRE, CETTE ARME DE DÉCONSTRUCTION

Partout où la faute devient un droit, l’égalitarisme sert de drapeau. On répète que l’exigence ferme les portes ; qu’un standard commun serait un carcan bourgeois. Et l’on prétend qu’en laissant chacun patauger dans l’à-peu-près, on corrigerait les injustices de naissance. En réalité, ce faux égalitarisme est une arme de déconstruction : il prétend protéger les plus vulnérables, mais organise leur impuissance. Il recycle l’inégalité, la fossilise sous une rhétorique de la bienveillance.

Cette logique n’est pas un accident : elle est une stratégie silencieuse pour désarmer la masse. Une fois la langue fracassée, la syntaxe corrompue, la précision des mots dissoute, qui pourra encore se dresser contre l’ordre établi ? On veut des citoyens incapables de contredire sans bredouiller. Et pour parachever l’œuvre, on maquille cet abaissement en victoire sociale. En France, certains enseignants osent encore rappeler qu’à force de ne plus corriger, on fabrique des muets qui se croient libres. Et au Québec ? On se contente d’appeler cela « la bienveillance ». Les mots changent. L’effet, lui, reste le même.

LE PASSÉ RECONSTRUIT : FALSIFIER L’HISTOIRE POUR DÉSARMER LES ESPRITS

À cette entreprise d’affaiblissement du langage s’ajoute une stratégie plus vaste encore : celle de la réécriture du passé. Dans les salles de classe, l’Histoire ne se pense plus, elle se récite. Louis XVI devient un personnage fade, les résistants sont lissés jusqu’à disparaître dans la masse héroïsée, et les drames collectifs se réduisent à des chiffres privés de chair. L’école ne forme plus à penser l’Histoire, mais à accepter un récit convenu. Ce formatage narratif, jadis limité au manuel, trouve aujourd’hui dans l’intelligence artificielle un accélérateur d’oubli. Nourrie de corpus biaisés, elle restitue une mémoire conforme aux idéologies dominantes, gomme les aspérités, reconstruit la vérité pour la rendre lisible, acceptable, dépolitisée. L’automatisation des récits historiques, loin de transmettre la complexité des faits, organise une soumission douce aux dogmes du présent. Le danger n’est plus seulement scolaire, il devient civilisationnel. Car un peuple privé de sa mémoire ne peut ni comprendre ce qu’il n’est ni se défendre contre ce qu’on veut qu’il devienne.