L’histoire de la propagande n’est pas celle d’une arme de circonstance, mais celle d’une architecture de la croyance. Derrière le mot galvaudé, tantôt accolé au mensonge d’État, tantôt réduit à la publicité, se cache un dispositif profond : celui qui relie le langage à l’obéissance, la peur à la soumission et la technique à la gestion des consciences. De l’Inquisition aux réseaux sociaux, la propagande n’a cessé d’accompagner les métamorphoses de la modernité, jusqu’à devenir, selon Jacques Ellul, la condition psychologique même des sociétés techniciennes.
LE MOT ET SA MATRICE RELIGIEUSE
Le terme « propagande » vient du latin propagare, « étendre, propager ». Il apparaît officiellement en 1622 lorsque le pape Grégoire XV fonde la Congregatio de Propaganda Fide, la Congrégation pour la propagation de la foi. À l’origine, il s’agit d’une mission d’évangélisation, non d’un mensonge : diffuser la parole divine à travers le monde. Ce n’est qu’au XIXe siècle que le mot prend une connotation politique et sécularisée, désignant toute action organisée pour orienter les opinions, voire les comportements. La propagande devient alors l’héritière laïque du prosélytisme : non plus sauver les âmes, mais façonner les esprits.
Contrairement à la persuasion, qui suppose un dialogue rationnel, ou à la publicité, qui cherche à séduire, la propagande s’adresse au collectif. Elle agit par saturation, répétition et cadrage symbolique. Elle ne vise pas d’abord à convaincre, mais à rendre certaines idées impensables et d’autres inévitables. Son efficacité ne se mesure pas à la force d’un argument, mais à l’impossibilité d’en imaginer un autre.
EDWARD BERNAYS : L’INGÉNIERIE DU CONSENTEMENT
Le XXe siècle ouvre une ère nouvelle : celle où la psychologie devient outil de gouvernement. Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud, en est le fondateur. En 1928, il publie Propaganda, qu’il présente sans détour comme un manuel d’« ingénierie du consentement ». Pour lui, les sociétés démocratiques, livrées à la masse et au chaos des opinions, nécessitent une direction invisible. Les élites doivent apprendre à orienter les désirs, canaliser les émotions et guider les foules sans recourir à la contrainte.
« La manipulation consciente et intelligente des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans les sociétés démocratiques », écrit-il avec un cynisme tranquille.

Bernays ne se cache pas de ses intentions : il revendique la nécessité d’un pilotage psychologique de la démocratie. La propagande devient ainsi non plus un instrument de domination brutale, mais une technologie de gestion sociale. Elle fabrique l’adhésion sans violence, en créant les conditions émotionnelles du consentement. Les campagnes politiques, les marques, les institutions apprennent à « raconter des histoires » capables de produire une appartenance. La croyance devient produit ; la citoyenneté, comportement mesurable. Le fondateur de Netflix, Marc Randolph, est son petit-neveu : l’arrière-plan symbolique est saisissant. L’ingénierie du consentement s’est simplement déplacée, du journal au flux vidéo, de la foule à l’algorithme.
LA PEUR ET LA LANGUE : LES RESSORTS ÉTERNELS DE LA SOUMISSION
La propagande ne se maintient pas par la force, mais par la peur et le langage. Hermann Göring, interrogé à Nuremberg sur la docilité du peuple allemand, répondit :
« C’est très facile. Cela n’a rien à voir avec le nazisme, cela a à voir avec la nature humaine. Vous pouvez le faire dans n’importe quel régime. Il suffit de dire aux gens qu’ils sont attaqués et de dénoncer les pacifistes comme manquant de patriotisme. Cela fonctionne de la même façon partout. »
La peur est l’agent universel de la servitude volontaire. Elle rend le mensonge plausible et l’obéissance rassurante.
Joseph Goebbels, ministre de la Propagande du Troisième Reich, en maîtrisait la mécanique linguistique.
« Nous ne voulons pas convaincre les gens de nos idées, disait-il, nous voulons réduire leur vocabulaire de telle façon qu’ils ne puissent plus exprimer nos idées. »
L’avilissement du langage précède celui de la pensée. Victor Klemperer, philologue allemand, en fit la chronique dans LTI – La langue du Troisième Reich : il montra comment les mots du quotidien, lentement contaminés, déformaient la perception du réel. Dire, c’est déjà croire. En changeant le mot, on modifie le monde.
ELLUL : LA PROPAGANDE COMME STRUCTURE DE LA SOCIÉTÉ TECHNICIENNE
En 1962, Jacques Ellul bouleverse la compréhension moderne de la propagande. Dans Propagande, il démontre qu’elle n’est pas l’apanage des dictatures, mais le ciment des démocraties industrielles.
« Dans une société technicienne, écrit-il, la propagande devient nécessaire à la cohésion sociale. »
Non pour contraindre, mais pour adapter. La propagande moderne ajuste les individus à un univers dominé par la technique. Elle compense la perte de sens par la production d’opinions prêtes à l’emploi.
Ellul distingue la propagande politique, visible et orientée vers un but immédiat, de la propagande sociologique, diffuse et constante, inscrite dans les habitudes, la publicité, les médias, la culture. La première mobilise, la seconde normalise. Elle ne détruit pas la raison, elle la canalise. Elle offre à chacun des motifs rationnels pour adopter un comportement déjà prévu. L’homme moderne, saturé d’informations, croit choisir librement ; il ne fait qu’obéir à des cadres mentaux programmés. L’éducation elle-même, souligne Ellul, ne protège pas de cette influence : elle fabrique des individus surinformés, confiants dans leur esprit critique, et donc particulièrement vulnérables à la manipulation subtile.
LE TRAVAIL DANS LA JOIE : DE LA SERVITUDE MOTIVÉE À LA NOVLANGUE MANAGÉRIALE
L’historien Johann Chapoutot, dans Libres d’obéir, a montré la continuité des méthodes d’organisation entre le Troisième Reich et le management contemporain. Loin d’être un appareil purement autoritaire, l’économie nazie reposait sur une rhétorique de la responsabilité individuelle et de la motivation. Les travailleurs étaient appelés à s’engager dans la production « avec joie » et « esprit d’initiative », transformant la contrainte en adhésion. Le concept de liberté fut retourné pour signifier l’obéissance volontaire.
Le vocabulaire managérial moderne (autonomie, bienveillance, performance, flexibilité) reprend cette logique. Il ne commande pas, il invite ; il ne contraint pas, il motive. L’entreprise devient espace de réalisation de soi, l’évaluation remplace le commandement, la communication supplante l’ordre. L’école elle-même, soumise à la gestion par résultats, s’aligne sur cette logique. Derrière l’apparente bienveillance se cache une structure de contrôle : un langage qui organise le réel tout en le niant.
Philippe Silberzahn prolonge ce constat en montrant comment l’écoute, l’empathie et la bienveillance peuvent glisser vers la complaisance lorsqu’elles conduisent à ne plus confronter les récits qui justifient l’inaction. Une organisation peut alors accumuler des raisons plausibles jusqu’à former un système fermé où toute action devient impossible. Le récit transforme la difficulté en fatalité et donne à l’impuissance sa propre justification. Ne plus nommer ce qui échoue revient ainsi à stabiliser l’ordre existant sous le vocabulaire même de l’accompagnement.
Cette mutation s’inscrit dans une dégradation plus large du langage. Comme la novlangue imaginée par Orwell dans 1984, la langue managériale réduit la complexité, élimine le doute et transforme les problèmes en « opportunités ». L’idéologie devient grammaire. Le mot « flexibilité » dissimule la précarité ; « inclusion » masque la normalisation. C’est la version pacifiée de la LTI de Klemperer : non plus la langue du Troisième Reich, mais celle du Marché global, douce, positive, inattaquable.
DE LA NOVLANGUE À LA LANGUE-LOGICIEL : LA PROPAGANDE ALGORITHMIQUE
À l’ère numérique, la propagande change de visage sans perdre son essence. Elle ne passe plus seulement par les mots, mais par les données. L’algorithme devient le prolongement technique de la novlangue : il ne dit pas, il trie. Il hiérarchise, sélectionne, supprime. Ce n’est plus le discours qui oriente la pensée, mais la structure même de l’information. La personnalisation des flux, le micro-ciblage comportemental, les recommandations automatisées créent une expérience du réel où la dissonance disparaît. La pluralité demeure en surface, mais elle est intégralement organisée.
La propagande algorithmique ne cherche pas à convaincre : elle anticipe et renforce. Là où la propagande classique fabriquait l’opinion, l’algorithme fabrique la prévisibilité. L’individu n’a plus besoin d’être persuadé, il est simplement conduit à reproduire ce qu’il a déjà aimé, pensé, consommé. L’idéologie se dissout dans la technique. Ce n’est plus un message, mais un environnement. Ellul l’avait pressenti :
« La technique ne tolère pas la contradiction ; elle se suffit à elle-même. »
UNE CONTINUITÉ AGGRAVÉE
De Bernays à Meta, de Goebbels à la publicité comportementale, la logique demeure : créer une cohérence imaginaire du monde. Ce qui change, c’est la nature du médiateur. Autrefois, la propagande était verticale : l’État parlait à la foule. Aujourd’hui, elle est horizontale : les pairs se contaminent, les réseaux s’auto-entretiennent, la viralité se substitue à l’ordre. L’autorité s’est dissoute dans la circulation. L’idéologie dominante n’a plus besoin d’imposer une vérité ; il lui suffit de rendre toute vérité relative.
Cette mutation n’atténue pas la propagande, elle l’aggrave. Car la conscience de l’influence disparaît avec la visibilité du pouvoir. La manipulation n’est plus une opération ponctuelle, mais une condition d’existence. La peur n’est plus seulement politique, elle est cognitive : peur de la déconnexion, peur du silence, peur de penser seul. L’homme technicien vit dans un flux d’informations qui le rassure en l’épuisant.
RÉSISTER SANS S’ILLUSIONNER
Faut-il encore croire à la possibilité d’y échapper ? Ellul répondait que la connaissance des mécanismes ne suffit pas. La lucidité, seule, ne protège pas. Elle permet tout au plus de préserver une conscience, mince, mais décisive, de notre propre participation à ce système. Résister ne signifie pas se retirer, mais se reconnaître complice, puis tenter de dévier la logique, fût-ce à la marge. L’indépendance totale est un mythe ; l’autonomie partielle, une conquête.
Victor Klemperer notait déjà que la liberté commençait par la réappropriation du langage. C’est en nommant les choses autrement qu’on rompt le charme. Bernays voulait « façonner le consentement » ; Orwell imaginait une langue réduite à mille mots ; nous vivons désormais sous l’empire des 280 caractères. Le combat pour la liberté n’est plus celui de la censure, mais celui de la syntaxe. Recréer du sens, réhabiliter le silence, réapprendre à penser hors des cadres : autant d’actes de désobéissance lente.
La propagande, écrit Ellul, ne peut être abolie, car elle est devenue la matrice de la communication humaine dans la modernité technique. Mais l’homme conserve, dans l’infime interstice de la conscience critique, la faculté de se souvenir que tout n’est pas nécessaire, que l’efficacité n’est pas une fin, que la parole peut encore échapper à la programmation. La liberté n’est plus le contraire de la propagande ; elle est sa fissure.
BIBLIOGRAPHIE
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Chapoutot, J. (2020). Libres d’obéir : Le management, du nazisme à aujourd’hui. Gallimard. https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/NRF-Essais/Libres-d-obeir
Chomsky, N., & Herman, E. S. (1988/2008). La fabrication du consentement : De la propagande médiatique en démocratie. Agone. https://agone.org/livres/lafabricationduconsentement
Doob, L. W. (1935). Propaganda: Its Psychology and Technique. Henry Holt & Company. https://archive.org/details/propagandaitspsy0000doob
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