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BAJAU : LE SOUFFLE DE LA LIBERTÉ

Depuis plus de mille ans, les Bajau plongent à mains nues dans les eaux d’Asie du Sud-Est. Leur corps a évolué jusqu’à la rate. Mais leur monde s’efface sous les filets motorisés et les cartes administratives. Une souveraineté qui ne s’écrit pas en droit, mais en souffle.

Équipage Bajau à bord d’une barque turquoise sur une mer calme d’Asie du Sud-Est, sous un ciel chargé de nuages blancs
À la frontière de la mer et du ciel, les Bajau perpétuent un mode de vie façonné par le souffle, l’eau et une liberté que les frontières modernes peinent à comprendre.
Entre adaptations génétiques, pratiques culturelles extrêmes et résistance silencieuse, les nomades de la mer rappellent à nos sociétés technologisées la définition de vivre véritablement libre.

UN PEUPLE AMPHIBIE

Depuis plus de mille ans, les Bajau sillonnent les eaux littorales d’Asie du Sud-Est. En Indonésie, en Malaisie ou aux Philippines, ces hommes et femmes de la mer ne connaissent ni frontière fixe ni asphalte. Ils habitent sur pilotis, se déplacent sur de frêles embarcations et plongent chaque jour, à mains nues, pour cueillir dans les profondeurs leur subsistance. Poissons, coquillages, poulpes : la mer est à la fois leur garde-manger et leur horizon.

Ce qui me fascine, chez les Bajau, ce n’est pas seulement leur mode de vie, c’est l’intensité corporelle qu’il exige. Certains plongent jusqu’à 60 mètres de profondeur, retenant leur souffle pendant près de 13 minutes. Longtemps attribuées à une forme d’endurance exceptionnelle, ces performances ont récemment révélé un fondement biologique qui bouleverse nos conceptions habituelles de l’adaptation humaine.

LA RATE, CE CŒUR SECRET DE L’APNÉE

En 2018, Melissa Ilardo, chercheuse au Center for Geogenetics de l’Université de Copenhague, découvre chez les Bajau une rate 50 % plus volumineuse que celle des populations voisines. Cette hypertrophie n’est pas un simple hasard anatomique. Lorsqu’elle se contracte, la rate libère une réserve de globules rouges, augmentant la concentration d’oxygène dans le sang. Ce mécanisme, bien connu chez certains mammifères marins, permet aux Bajau de prolonger leur immersion, de retarder l’asphyxie.

Plus troublant encore, cette caractéristique semble liée à une variation génétique spécifique : le gène PDE10A, qui influe sur la production des hormones thyroïdiennes, et pourrait ainsi jouer un rôle clé dans la croissance de cet organe. Il ne s’agit donc pas d’une simple adaptation culturelle au milieu, mais bien d’une évolution biologique inscrite dans la chair. Une réponse lente, patiente, de l’espèce humaine à la contrainte du milieu marin.

D’autres chercheurs, comme Richard Moon ou Cynthia Beall, appellent néanmoins à la prudence. Car le corps Bajau semble receler d’autres singularités : cage thoracique souple, tolérance accrue à la pression, capacité à ralentir le métabolisme en immersion. Un ensemble de microréglages somatiques qui, ensemble, composent une manière d’être au monde.

UNE DOULEUR CHOISIE

Mais l’adaptation ne se limite pas au génome. Elle se forge aussi dans la douleur. Chez les Bajau, nombreux sont les enfants à qui l’on perce volontairement les tympans, dès les premières années. Le but : leur permettre de descendre plus profondément, sans souffrir des variations brutales de pression. Ce geste, que l’on imagine barbare depuis la terre ferme, est chez eux rite de passage. Il marque l’entrée dans le monde des plongeurs, dans celui des vivants sous l’eau.

Je peine à imaginer ce que ressent un enfant, lorsqu’il se laisse infliger une surdité partielle, au nom d’une tradition. Mais je comprends ce que cela signifie : accepter que la liberté a un prix. Qu’elle n’est jamais gratuite ! Ni en surface ni en profondeur.

Et le plus saisissant tient dans la nature même de cette adaptation : le gène PDE10A se transmet, génération après génération. Ce n’est plus seulement une pratique, ni même une culture : c’est une transmission silencieuse, inscrite dans les cellules.

L’EFFACEMENT D’UN MONDE

Mais ce peuple qui incarne une symbiose si radicale avec la nature se trouve aujourd’hui menacé. Marginalisés par les États, dépouillés de leurs territoires de pêche, exposés aux ravages de l’industrialisation maritime, les Bajau voient leur monde s’effriter. Leurs techniques sont balayées par les filets motorisés, leur savoir par la bureaucratie, leur liberté par les cartes administratives.

Ce qui disparaît avec eux, ce n’est pas seulement une forme de vie. C’est une manière de concevoir le rapport au corps, au temps, à la nature. Une souveraineté qui ne s’exerce ni dans les parlements, ni dans les écrans, mais dans la gestion millimétrée de l’air qu’on inspire. Une liberté qui ne s’écrit pas en droit, mais en souffle.

CE QUE LEUR LUTTE NOUS DIT

Ce que révèle la condition des Bajau excède le champ de l’anthropologie. Elle éclaire, en creux, l’asservissement rampant de nos sociétés hyperconnectées. Nous qui prétendons être libres, parce que nous pouvons cliquer à toute heure, voter en ligne, moduler nos identités. Mais nous qui oublions que la liberté commence par le corps, et s’achève dans la pensée.

Le combat des Bajau n’est pas spectaculaire. Il ne fait pas la une des médias, ne s’affiche pas dans les données. Il est silencieux, aquatique, presque invisible. Et c’est précisément pour cela qu’il dérange. Il nous rappelle qu’un autre monde est encore possible. Un monde où le corps et l’environnement ne sont pas séparés par l’abstraction numérique, mais liés par une nécessité vitale.

LES LETTRES LIBRES : DIRE CE QUI S’EFFACE

C’est à cet endroit précis que je situe notre engagement. Le média LES LETTRES LIBRES n’entend pas célébrer les merveilles du monde comme on feuillette un catalogue. Notre vocation n’est pas l’émerveillement facile, mais la mise en lumière des résistances enfouies. De ce que l’on tait, de ce que l’on nie, de ce que l’on broie sous les logiques marchandes.

Écrire sur les Bajau, ce n’est pas célébrer une curiosité exotique. C’est nommer une bataille pour la souveraineté. C’est redire que l’adaptation humaine n’est pas un progrès automatique, mais une conquête fragile, toujours menacée par les appareils de normalisation. Et c’est aussi poser une question à nos sociétés : que reste-t-il de notre liberté, lorsque même notre souffle est compté par les algorithmes ?

Je crois qu’il est temps de réapprendre à respirer. Pas seulement dans l’eau. Mais aussi dans l’espace public, dans nos choix de vie, dans notre manière d’habiter la Terre.

BIBLIOGRAPHIE

Gibbens, S. (2025, 8 février ; mis à jour 9 avril 2026). Les nomades de la mer, premiers Hommes génétiquement adaptés à la plongée. National Geographic France. https://www.nationalgeographic.fr/sciences/peuples-et-culture-les-bajau-nomades-de-la-mer-premiers-hommes-genetiquement-adaptes-a-la-plongee

Zerdoumi, M. (2025). C’est incroyable : le peuple Bajau [Publication]. LinkedIn. https://www.linkedin.com/posts/mourad-zerdoumi-3a016458_cest-incroyable-le-peuple-bajau-est-activity-7335471826954854402-ce5D

Anne-Emmanuelle Lejeune

Anne-Emmanuelle Lejeune

Belge, enseignante de français depuis 1994 sur deux continents, autrice d'articles publiés depuis 2015. Une conviction : l'analyse est un acte politique. Ici, les mots servent la lucidité.

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Rubrique: Société

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