L’INSOUCIANCE, UNE VALEUR EN TROMPE-L’ŒIL
L’insouciance est-elle une valeur ? Non, certes non. On pourrait même dire qu’elle est le versant antinomique d’une valeur comme la responsabilité, entendue comme la marque d’un esprit consciencieux et avisé. Comment faire confiance à quelqu’un qui serait trop désinvolte et trop léger dans le traitement des affaires courantes ? L’insouciance n’a pas droit de cité quand il s’agit de mener à bien une entreprise. En tant que trait de caractère, elle s’apparente davantage à un défaut qu’à une qualité, surtout dans le monde du travail.
Mais l’insouciance a pour elle la fraîcheur des commencements. Elle est intimement liée à l’enfance, à ses jeux et ses enthousiasmes devant le spectacle du monde. Elle aspire avant tout à la vie sensible et immédiate, même si cette inclination n’exclut pas le vertige des questions sans réponse. Elle n’est pourtant pas l’apanage exclusif de la jeunesse. Sur le plan individuel, elle accompagne ces moments de régénération psychique (comme une guérison ou un nouvel amour) dont l’existence est heureusement pourvoyeuse.
Sur le plan collectif, elle épouse ces mouvements de fond qui suivent la fin d’une épreuve, comme une guerre ou un krach financier. C’est alors toute une époque qui se libère d’un carcan oppresseur à travers une suite de manifestations festives et débridées. On ne veut plus aborder la vie que sous son aspect hédoniste. On ferme la porte à toute réflexion, à tout esprit de sérieux avec la volonté frénétique, exclusive, de vivre pour vivre. Il faut, coûte que coûte, rattraper le temps perdu dans les larmes et le malheur.
Que l’on songe à ce que furent, à Paris, ces « années folles » si outrancières qui suivirent la fin du premier conflit mondial. Ou ces caves à jazz où la jeunesse germanopratine allait s’étourdir au lendemain de la Libération. On ne veut plus remâcher un passé encore douloureux, mais on ne veut pas davantage se projeter dans un futur, certes dégagé, mais toujours incertain. Seul le présent compte, avec ses codes et ses modes souvent frivoles : un présent qui serait comme une île bienheureuse sur l’océan du temps. En oubliant allègrement que celui-ci n’est que transition et instabilité. Qu’importe puisqu’on y est, provisoirement, vivant !
L’insouciance croit confusément à l’éternité. Précisément, elle voudrait, selon le mot d’Alain :
« nous faire vivre comme si nous étions éternels ».
Néanmoins la vie courante se charge vite de rappeler à leurs obligations celles et ceux qui ont un peu trop tendance à les fuir. Ses piqûres et ses ukases les invitent à tirer un trait sur la fête, au moins jusqu’aux prochaines vacances. Car, le pli étant pris, il est rare qu’on puisse y renoncer définitivement. Même le poids des années (qui nous ferait volontiers prendre notre fatigue pour de la sagesse) n’est pas un facteur décisif.
Quant à l’empathie pour les souffrances d’autrui, comme nous y incite l’actualité avec son cortège quotidien d’atrocités, elle n’a jamais trouvé un terreau fertile chez qui ne veut vivre que selon son bon plaisir.
LES ANTIDOTES À L’INSOUCIANCE
Il faut donc un antidote plus puissant que la morale pour nous faire tourner le dos à l’insouciance : un antidote qui ravive en nous la conscience et l’angoisse de notre mortalité. Ce peut être une épidémie, avec le discours médical, préventif autant que coercitif, qui l’accompagne. Nous l’avons vécu avec l’émergence du SIDA, dans les années 80, ou, plus récemment, la pandémie de Covid-19. Mais, dans un cas comme dans l’autre, il y a toujours eu des failles et des résistances à l’assentiment vertueux aux injonctions scientifiques. Car le goût du plaisir et l’exigence d’une liberté sans limite seront, chez certain(es), toujours plus forts que leur préservation de leur santé.
Le terrorisme, qui a frappé par vagues successives les sociétés occidentales depuis les années 70, en est un autre antidote. Au-delà de toutes ses revendications politiques et religieuses, son but n’est-il pas de créer en chacun de nous un état quasi permanent d’insécurité ? Mais, au lendemain de l’attentat du Bataclan (le plus meurtrier que la France ait subi à ce jour), un slogan s’affichait un peu partout, dans les rues comme sur les réseaux sociaux : « je suis en terrasse ». Volonté affirmée de ne pas céder à la peur et faire, coûte que coûte, triompher notre art de vivre sur l’obscurantisme le plus mortifère. L’insouciance faisait ainsi un paradoxal retour en grâce. Mais, dans le fond, irriguait-elle encore les esprits ?
Ultime gradation dans cette cure de morosité, la crainte d’une guerre généralisée a refait son apparition en Europe avec le conflit russo-ukrainien en 2022. Malgré quelques sérieuses alertes au cours du dernier demi-siècle (comme les SS-20 soviétiques pointés sur l’Allemagne de l’Ouest en 1983), plus personne ne voulait croire, dans cette partie du monde, à une telle résurgence, surtout dans sa version nucléaire. Il a fallu pourtant admettre que la fin de l’Histoire n’avait jamais eu lieu et que les frontières n’étaient pas fixées une fois pour toutes. Nous ne sommes pas encore sortis de cette nouvelle crise, même si nous espérons tous que la raison parviendra à contenir les ardeurs les plus bellicistes. Quoi qu’il en soit, l’insouciance n’est plus à l’ordre du jour.
DE L’ASSIETTE AU NUMÉRIQUE : L’ENNEMI EST PARTOUT
À ce tableau déjà sinistre, il faut ajouter les différents scandales alimentaires qui, de la « vache folle » au cadmium dans le chocolat, ont ponctué ces 30 dernières années. Ils nous rappellent que l’ennemi peut être aussi dans notre assiette et qu’il faut, plus que jamais, rester vigilant à l’égard de ce que nous consommons. Le bon n’a jamais été synonyme du bien, mais, en matière d’alimentation, la crainte et le soupçon n’ont sans doute jamais été aussi grands.
Cette situation ne doit pas que nous alarmer sur les impasses où nous entraîne le capitalisme agroalimentaire ; elle doit aussi nous interroger sur notre rapport compulsif aux nouvelles technologies, avec leur flot incessant d’informations et de commentaires qui brouillent en nous les frontières du vrai et du faux. Leur promesse initiale d’autonomie et de libertés individuelles s’est muée progressivement en un asservissement psychique dont nous commençons à avoir une juste idée. Et le contrôle de nos désirs, qu’elles opéraient déjà par la commercialisation de nos données, se double désormais d’une surveillance renforcée de nos visites virtuelles et de nos déplacements dans l’espace (par la géolocalisation).
L’accroissement du contrôle numérique des individus (et donc de leur autocontrôle) va de pair avec l’expansion, dans l’espace public, des technologies de la surveillance. L’état d’urgence, justifié par les grands attentats de 2015, n’a jamais vraiment cessé depuis et a même banalisé, dans notre pays, la très discutable reconnaissance faciale, notamment dans les aéroports. Vous avez dit insouciance ?
VERS UNE INSOUCIANCE RECONQUISE
Un tel contexte permet-il de retrouver un peu de cette légèreté d’esprit sans laquelle il n’est pas de véritable joie de vivre ? Spontanément on a envie de répondre « non ». Et ce n’est pas le recours aux diverses techniques de méditation proposées par le marché qui peuvent y contribuer : elles sont davantage le symptôme que la solution à cette crise. Peut-on d’ailleurs donner des recettes qui soient valables pour tous ? Ce serait sans doute pécher par optimisme.
Mais il me semble néanmoins que fermer pendant quelques jours son smartphone et mettre son esprit en disponibilité, quoi qu’il se passe sur la planète, est une alternative qui demeure possible au citoyen lambda. Cette hygiène salutaire peut d’ailleurs s’accorder avec la poésie (qui implique toujours une plus grande présence au monde), l’art et la culture, à condition qu’ils ne nous ramènent pas à des problématiques trop actuelles. On peut également suggérer de poser un regard nouveau sur la fête, qu’elle soit profane ou religieuse. Car accepter pleinement sa dimension conviviale et son énergie récréative participe aussi de cette quête : dont l’enjeu n’est pas la futilité, mais bien de renouer, même de manière discontinue, avec une vie plus simple et plus sensible.