Passer au contenu

LETTRE BRÈVE DE LES LETTRES LIBRES | QUAND LA VIOLENCE DEVIENT ORDINAIRE

À partir d’une scène de violence ordinaire envers un chien, cet article interroge la frontière entre sauvetage, possession et maltraitance. Il confronte ces gestes quotidiens au droit mexicain, à l’affaire Rocky et à une question centrale : protéger un animal suffit-il si on lui retire sa liberté ?

Chien adulte au pelage fauve tenu en laisse dans un espace extérieur, le regard tourné hors champ. Photo d’illustration, libre de droits.
Chien adulte au pelage fauve tenu en laisse dans un espace extérieur, le regard tourné hors champ. Photo d’illustration, libre de droits.

Il reste une question plus dérangeante encore.

Que signifie le fait de frapper un chien en pleine rue ?

Non pas derrière une porte close, à l’abri de tout regard, mais dehors, là où un voisin peut passer, où une fenêtre peut s’ouvrir, où un téléphone peut filmer. On ne peut évidemment pas déduire d’un geste observé ce qui se passe lorsque personne ne regarde, pas davantage qu’on ne peut prédire avec certitude ce qui arrivera demain. Mais on peut s’interroger sur le seuil qui vient d’être franchi. Lorsque frapper devient possible sous le regard potentiel d’autrui, qu’est-ce qui demeure interdit lorsque ce regard disparaît ?

Et jusqu’où peut aller une violence devenue ordinaire ?

Un coup n’annonce pas nécessairement le suivant. Il n’autorise aucune accusation sur ce qui n’a pas été vu. Mais il impose une vigilance. La maltraitance animale ne commence d’ailleurs pas toujours avec le coup. Elle peut prendre la forme d’un enfermement permanent, d’une absence de présence humaine et de stimulation, de sorties réduites à 15 minutes, menées au pas pressé, d’une contention inadaptée, d’une négligence ou d’un rapport à l’animal dans lequel celui-ci cesse d’être un être vivant pour devenir une fonction : garder, avertir, dissuader, rassurer son propriétaire.

La hiérarchie de la souffrance : les chiens du Yucatán
La protection animale progresse dans les textes mexicains. Sur le terrain, de nombreux chiens continuent pourtant de vivre dans des conditions de profonde détresse.

C’est peut-être là que commence la question la plus difficile.

Pourquoi recueillir un être qui vivait libre si ce n’est pas pour lui offrir une vie meilleure ?

Pourquoi prendre un chien dans la rue pour l’enfermer dans une maison désormais inhabitée, puis ne lui accorder pour horizon que quelques minutes au bout d’une laisse sévèrement tenue avec des placages au sol accompagnés de cris et de coups ? À quel moment le refuge devient-il une autre prison ? À quel moment celui qui disait vouloir sauver cesse-t-il véritablement de protéger ? Et à quel moment celui qui affirme aimer les animaux en vient-il à considérer comme une faute de l’animal ce qui relève précisément de l’absence d’éducation, de socialisation, de temps et d’accompagnement qu’il aurait fallu lui donner ?

Un chien de rue adulte n’entre pas dans une maison avec le mode d’emploi de la domesticité inscrit dans la mémoire. Il ne sait pas nécessairement marcher en laisse, rester calme devant un autre chien, répondre immédiatement à un ordre ou supporter sans anxiété l’enfermement. Exiger de lui cette obéissance sans lui avoir donné les moyens de l’apprendre, puis le punir parce qu’il échoue, revient à lui faire porter la responsabilité de ce que l’humain n’a pas accompli.

Reste alors cette autre question : pourquoi prendre ces animaux ?

Pour les aimer ? Pour les protéger ? Pour se protéger soi-même ? Pour transformer leur présence, leurs aboiements et leur puissance en dispositif de sécurité en plus d’un système de caméras ? De quoi faut-il avoir si peur ?

Je l’ignore. Et précisément parce que je l’ignore, je ne prêterai à personne des motivations que je ne peux démontrer. La peur peut expliquer bien des comportements humains. Mais aucune de ces peurs ne transforme un animal en objet. Aucune ne dispense celui qui choisit de recueillir un chien des obligations qu’il contracte envers lui.

Le Mexique a d’ailleurs inscrit cette responsabilité au sommet même de son ordre juridique. Depuis le 2 décembre 2024, sa Constitution énonce sans ambiguïté que la maltraitance des animaux est interdite et que l’État doit garantir leur protection, leur traitement adéquat et leur soin. La législation générale destinée à donner toute sa portée à cette réforme continue d’être élaborée au Congrès. Elle ne surgit donc pas dans un vide social. Elle répond à une évolution profonde de la manière dont une société regarde les animaux placés sous la dépendance humaine.

Quand le droit s’arrête sur le trottoir
L’affaire Rocky conduit à une réflexion sur la protection animale et sur l’écart persistant entre les principes juridiques et leur application effective.

L’affaire Rocky l’a montré avec une violence presque insoutenable. En juillet 2026, à Saltillo, dans le Coahuila, ce chien de quatorze ans a été traîné puis écrasé par le véhicule de sa propriétaire. La scène a été filmée par des voisins. Rocky est mort quelques jours plus tard des suites de ses blessures et une procédure pénale a été engagée. L’émotion publique considérable qui a accompagné cette affaire disait quelque chose de très simple : ce qui arrive à un animal derrière une clôture, sur un trottoir ou au bout d’une laisse n’est plus nécessairement considéré comme une affaire exclusivement privée.

Il serait pourtant trop facile de ne s’émouvoir que devant Rocky.

Les sociétés savent se soulever devant l’atroce et détourner le regard devant l’ordinaire. Or c’est précisément l’ordinaire qu’il faut apprendre à voir : le chien continuellement attaché, celui que l’on frappe parce qu’il tire sur sa laisse, celui que l’on enferme presque toute la journée dans une maison vide, celui dont on attend une fonction de garde sans lui offrir en retour une véritable vie d’être vivant sensible.

Même le pouvoir fédéral mexicain donne aujourd’hui une visibilité symbolique à cette question. Les chats de Palacio Nacional bénéficient d’un dispositif destiné à garantir durablement leur alimentation et leurs soins et, en septembre 2026, la Présidence a présenté Rollo, un chien métis adopté et accueilli dans l’enceinte présidentielle. Ce sont des symboles, certainement. Mais les symboles deviennent incohérents si la protection animale demeure une idée réservée aux palais, aux campagnes de communication ou aux grandes affaires qui indignent les réseaux sociaux.

La Constitution n’est pas faite pour le papier glacé. Une interdiction de la maltraitance animale n’a de sens que si elle descend jusque dans la rue, jusque derrière les murs d’une maison, jusque dans cette minute banale où un chien est frappé parce qu’il ne marche pas comme son gardien l’aurait voulu.

Les grandes violences ne doivent pas nous empêcher de regarder les petites.

Car celles-ci ont précisément pour elles leur banalité.

Un foyer ne devrait jamais retirer la liberté au nom de la sécurité. Lorsqu’il offre l’une et l’autre, alors seulement il mérite le nom de foyer.

BIBLIOGRAPHIE

Cámara de Diputados. (2025, 26 mars). Iniciativa con proyecto de decreto por el que se expide la Ley General de Protección y Bienestar Animal. https://cronica.diputados.gob.mx/pdf/66/2025/mar/250326-5.pdf

Diario Oficial de la Federación. (2024, 2 décembre). Decreto por el que se reforman y adicionan los artículos 3o., 4o. y 73 de la Constitución Política de los Estados Unidos Mexicanos, en materia de protección y cuidado animal. https://dof.gob.mx/nota_detalle.php?codigo=5744207&fecha=02/12/2024

El Financiero. (2026, 10 septembre). El empleado del mes: Él es “Rollo”, el perrito adoptado por Presidencia para “chambear” en Palacio Nacional. https://www.elfinanciero.com.mx/nacional/2026/09/10/el-es-rollo-el-perrito-adoptado-por-presidencia-para-chambear-en-palacio-nacional/

La Jornada. (2026, 22 juillet). Muere Rocky, perro de 14 años que fue arrastrado y atropellado por su propietaria. https://www.jornada.com.mx/noticia/2026/07/22/estados/muere-rocky-perro-de-14-anos-que-fue-arrastrado-y-atropellado-por-su-propietaria

N+. (2024, 2 avril). Gatos de Palacio Nacional tendrán alimentación y cuidado de por vida. https://www.nmas.com.mx/sociedad/gatos-palacio-nacional-amlo-ordena-alimentacion-cuidados-de-por-vida/

Procuraduría Federal del Consumidor. (2026). Entre cuidados y gastos: ¿cuánto cuesta tener una mascota? https://www.gob.mx/profeco/articulos/entre-cuidados-y-gastos-cuanto-cuesta-tener-una-mascota

Anne-Emmanuelle Lejeune

Anne-Emmanuelle Lejeune

Belge, enseignante de français depuis 1994 sur deux continents, autrice d'articles publiés depuis 2015. Une conviction : l'analyse est un acte politique. Ici, les mots servent la lucidité.

Tous les articles
Rubrique: Société

Plus dans Société

Voir tout

Plus de Anne-Emmanuelle Lejeune

Voir tout