Passer au contenu

QUAND LES CHIENS ABOIENT, LES VOISINS SUBISSENT ET LES MAÎTRES SE TAISENT

À Mérida, les aboiements incessants de chiens laissés dehors deviennent un calvaire pour les riverains. Derrière les nuisances sonores, une autre question surgit : celle du bien-être animal. Témoignages, responsabilités des propriétaires et application du droit mexicain.

Chien au pelage brun et noir derrière une grille métallique à barreaux verticaux, regardant l’objectif en gros plan.
Chien brun derrière les barreaux d’une grille métallique. Photographie d’illustration. Photo : Dhiraj Pratim Medhi / Pexels.


À Mérida, des riverains ont sollicité LES LETTRES LIBRES après avoir subi des aboiements prolongés provenant d’une propriété voisine. Leur témoignage interroge les responsabilités des détenteurs d’animaux, la tranquillité du voisinage et la protection des chiens eux-mêmes.

LE DROIT D’AVOIR UN CHIEN N’EST PAS LE DROIT D’IMPOSER SON BRUIT

Il existe une curieuse conception de la liberté individuelle qui consiste à considérer que tout ce qui se passe derrière les murs d’une propriété privée ne regarde personne. On peut y enfermer des animaux, les laisser aboyer pendant des heures, parfois jour et nuit, et laisser au voisinage le soin de supporter ce que leurs propriétaires ne semblent plus entendre.

Car voilà bien le paradoxe. Ceux qui décident de posséder des chiens ne sont pas nécessairement ceux qui subissent le plus leur présence.

À Mérida, au Yucatán, où les maisons disposent fréquemment de cours, de terrasses et de garages ouverts sur l’extérieur, certains chiens passent l’essentiel de leur existence dehors. Ils voient passer les voitures, entendent les voisins, réagissent aux mouvements de la rue, aux autres animaux, aux moindres sollicitations. Ils aboient. Encore et encore.

Et les habitants des maisons voisines doivent composer avec cette présence sonore permanente.

On pourrait objecter qu’un chien aboie, comme un oiseau chante. Mais il existe une différence fondamentale entre le comportement naturel d’un animal et l’exposition répétée, parfois incessante, de tout un voisinage aux conséquences de sa détention.

Un chien qui aboie ponctuellement exerce un comportement normal. Un chien qui aboie continuellement pose une autre question. Et plusieurs chiens qui se répondent pendant des heures peuvent rendre impossible ce qui devrait constituer la plus élémentaire des libertés domestiques : vivre paisiblement chez soi.

Pourquoi faudrait-il accepter qu’une propriété privée devienne la source permanente d’une nuisance publique ?

Pourquoi le droit de posséder des animaux primerait-il sur celui des voisins à la tranquillité ?

Et surtout, pourquoi les animaux eux-mêmes devraient-ils porter la responsabilité d’une situation dont ils n’ont rien décidé ?

RECUEILLIR UN CHIEN N’EST PAS SE DISPENSER DE SES OBLIGATIONS

Dans une précédente analyse, « ⁠La hiérarchie de la souffrance : ce que le Yucatán fait de ses chiens⁠ », LES LETTRES LIBRES interrogeait déjà le sens de certains sauvetages d’animaux errants. L’accueil d’un chien ne saurait se résumer au fait de le soustraire à la rue.

Le geste initial peut sembler généreux. On retire un chien de la circulation, des dangers, de la faim, de l’errance. On lui offre, prétend-on, un foyer.

Mais encore faut-il s’entendre sur ce que signifie offrir un foyer.

Une cour n’est pas nécessairement un lieu de vie satisfaisant. Un garage n’est pas une famille. Une gamelle ne remplace ni la présence humaine, ni l’exercice, ni les interactions, ni les soins. Et la propriété d’un animal ne donne pas le droit de disposer de son existence comme d’un équipement domestique, voire d’une alarme.

Un riverain de Mérida a sollicité LES LETTRES LIBRES pour raconter une situation dont son foyer dit souffrir régulièrement. Ce matin-là, selon son récit, les chiens d’une habitation proche avaient aboyé pendant environ deux heures lorsque, excédé, il est sorti sur la voie publique pour filmer quelques instants la situation.

Le riverain décrit des animaux installés dehors, dans un espace exposé au soleil, sans abri visible depuis son point d’observation. Selon lui, les chiens sont également laissés à d’autres moments dans une cour dont les conditions d’hygiène l’inquiètent. Il précise qu’ils n’aboient pas de la même manière lorsqu’ils sont à l’intérieur de la maison.

La vidéo, brève, montre un espace extérieur partiellement masqué depuis la rue : elle ne permet ni de déterminer combien de temps les animaux y sont restés, ni de vérifier la présence d’eau ou de nourriture, ni d’établir à elle seule une infraction. La durée des aboiements repose sur le témoignage des riverains, et non sur les quelques secondes enregistrées.

D’après le témoin, une occupante de la propriété est sortie, a vivement interpellé la personne qui filmait, puis a fait rentrer les chiens. Les aboiements ont alors cessé. À la suite de son appel, un policier est venu s’entretenir avec elle, avant de repartir environ cinq minutes plus tard. Le riverain croit savoir que cette occupante dispose du numéro de téléphone personnel d’un policier. Aucun élément ne permet toutefois d’établir que cette relation éventuelle ait influencé le déroulement des faits.

Pour les riverains, cette succession d’événements laisse une question entière : pourquoi a-t-il fallu supporter deux heures de bruit et une confrontation pour qu’une mesure aussi simple que faire rentrer les animaux mette fin à cet épisode ? Cette coïncidence temporelle ne suffit toutefois pas à établir la cause des aboiements ni l’état de santé des chiens.

Le cas décrit n’est pas un constat d’inspection. Mais il oblige à ne pas séparer artificiellement la tranquillité des habitants de la nécessité d’examiner, sans préjugé, les conditions dans lesquelles les animaux vivent.

La hiérarchie de la souffrance : les chiens du Yucatán
La protection animale progresse dans les textes mexicains. Sur le terrain, de nombreux chiens continuent pourtant de vivre dans des conditions de profonde détresse.

L’ABOIEMENT : UNE NUISANCE POUR L’HOMME, UN SIGNAL À COMPRENDRE CHEZ L’ANIMAL

Il serait trop simple d’opposer les voisins exaspérés aux défenseurs des animaux.

Comme si demander le silence revenait à détester les chiens. Comme si dénoncer les aboiements impliquait de souhaiter que l’on punisse ceux qui aboient.

C’est exactement l’inverse.

Le chien n’est pas responsable du choix de son propriétaire de le laisser dehors. Il ne décide ni de son environnement, ni de la durée de son isolement, ni du passage des inconnus devant la grille, ni de l’attention qu’on lui accorde.

Les aboiements peuvent traduire une réaction territoriale, une excitation, une peur, une frustration, un manque de stimulation ou une détresse liée à la séparation. Leurs causes ne se déduisent pas de leur seule fréquence. Elles exigent que l’on observe l’animal, son environnement et ses conditions de vie.

Et c’est précisément ce que devraient faire les propriétaires responsables.

Un animal qui aboie sans cesse ne devrait pas être simplement ignoré jusqu’à ce que ses voisins perdent patience.

Il devrait être écouté, observé, accompagné.

Car si les voisins entendent les aboiements, ceux qui détiennent les chiens ont, eux, la responsabilité de comprendre ce qui les provoque et de prendre les mesures appropriées.

Le véritable problème n’est donc pas que les chiens fassent du bruit. C’est que certains humains semblent considérer ce bruit comme une conséquence acceptable de leur propre tranquillité.

À l’intérieur, un habitant peut rechercher le calme. À l’extérieur, le chien réagit à ce qui l’entoure. Et de l’autre côté du mur, d’autres habitants subissent parfois des heures de bruit.

AU MEXIQUE, LES NUISANCES SONORES RÉPÉTÉES PEUVENT CONSTITUER UNE INFRACTION

La réglementation municipale de Mérida rappelle que le bruit de la vie domestique n’autorise pas, par principe, des émissions répétées troublant le voisinage.

L’article 57 du Reglamento de Protección al Ambiente y del Equilibrio Ecológico del Municipio de Mérida, dans sa rédaction issue de la réforme du 21 juin 2019, dispose :

« ⁠El ruido producido en casas-habitación por la vida puramente doméstica no es objeto de sanción.⁠ »

« ⁠Las conductas reiteradas de emisiones de ruido que molesten a los vecinos, se considerarán infracciones al orden público y serán sancionadas en los términos del Reglamento de Policía y Buen Gobierno del Municipio de Mérida.⁠ »

Le bruit de la vie domestique ordinaire n’est pas sanctionné par cette disposition. En revanche, les émissions répétées qui dérangent les voisins sont visées par son second alinéa, lequel renvoie au règlement municipal de police pour les suites et sanctions éventuelles.

Il ne s’agit donc pas simplement d’une question de tolérance, de susceptibilité ou de bonne entente entre voisins. Il s’agit d’une responsabilité juridiquement encadrée.

Le texte ne cite pas expressément les aboiements. Sa formulation générale permet néanmoins d’envisager son application à des aboiements répétés, sous réserve de l’appréciation des faits par les autorités compétentes.

Pourquoi les propriétaires de chiens seraient-ils dispensés de respecter des obligations imposées aux autres habitants ?

La responsabilité de détenir un animal ne s’arrête pas à la clôture de la propriété. Elle comprend également les conséquences de sa présence sur la tranquillité d’autrui.

Et lorsque ces nuisances s’accompagnent d’indices préoccupants concernant le traitement des animaux, deux questions distinctes se posent simultanément aux autorités : celle du respect de l’ordre public et celle de la protection des êtres sensibles.

Le dépôt d’une plainte ne préjuge pas de son issue : une autorité doit apprécier les circonstances et les preuves disponibles.

Quand le droit s’arrête sur le trottoir
L’affaire Rocky conduit à une réflexion sur la protection animale et sur l’écart persistant entre les principes juridiques et leur application effective.

LA PROTECTION ANIMALE NE S’ARRÊTE PAS À LA PORTE DU GARAGE

Le droit relatif à la protection animale soulève une seconde question, distincte de la nuisance sonore.

À Mérida, le cadre de protection de la faune et les mécanismes municipaux de signalement encadrent les responsabilités des personnes détenant des animaux.

La municipalité propose un service officiel de denuncia por maltrato animal, permettant de signaler des situations préoccupantes afin qu’elles soient examinées par l’autorité compétente.

Il ne suffit donc pas d’affirmer que le chien appartient à quelqu’un.

La possession implique des responsabilités.

Et lorsqu’un animal passe ses journées derrière une grille, sur une terrasse ou dans une cour, les questions ne devraient pas s’arrêter à savoir s’il dispose d’une gamelle.

A-t-il suffisamment d’espace ? Peut-il s’abriter de la chaleur ? Dispose-t-il d’eau en permanence ? Est-il régulièrement promené ? A-t-il des contacts sociaux ? Reçoit-il une attention adaptée à ses besoins ?

Ces questions ne permettent pas, à elles seules, de conclure à une infraction. Elles permettent de déterminer ce qui devrait faire l’objet d’un contrôle lorsque des indices préoccupants existent.

Une municipalité qui reconnaît le bien-être animal comme une obligation ne peut en réduire l’application aux seuls cas spectaculaires de cruauté.

La souffrance ne devient pas juridiquement intéressante uniquement lorsqu’un animal saigne.

QUAND LA TRANQUILLITÉ DES UNS REPOSE SUR L’ÉPUISEMENT DES AUTRES

Il existe une violence particulière dans la répétition.

Un bruit isolé dérange. Un bruit incessant finit par occuper l’espace mental. Il interrompt la lecture, le travail, le repos, la concentration. Il pénètre dans les maisons sans y avoir été invité.

Il ne suffit pas de fermer ses fenêtres pour faire disparaître le problème. Il ne suffit pas davantage de s’habituer pour ne plus le subir.

Pourquoi les habitants d’un quartier devraient-ils transformer leur propre maison en refuge acoustique parce que leurs voisins refusent d’assumer les conséquences de leurs choix ?

La question devient d’autant plus dérangeante lorsque la détention des chiens est présentée comme un geste de protection envers des animaux auparavant errants.

Sauver de quoi ? Pour offrir quoi ?

Une existence derrière un mur, faite de solitude ou de stimulation excessive, si ces conditions sont avérées, n’est pas nécessairement une amélioration suffisante.

La liberté de l’animal ne se confond évidemment pas avec l’errance. Un chien abandonné peut trouver dans une famille la sécurité et les soins dont il a besoin. Mais l’accueil d’un animal n’a de sens que si la protection annoncée devient une réalité quotidienne.

Recueillir n’est pas posséder sans obligation.

Protéger n’est pas enfermer sans considération.

Et aimer les animaux ne consiste pas à obliger tout un voisinage à supporter les manifestations d’une situation que l’on refuse soi-même de prendre en charge.

Quand la violence envers un animal devient ordinaire
Recueillir un chien crée des obligations. Entre enfermement, éducation absente et coups, où finit la protection et où commence la maltraitance ?

LE SILENCE DES AUTORITÉS SERAIT UNE SECONDE NÉGLIGENCE

Dans plusieurs articles précédents, LES LETTRES LIBRES a examiné la distance qui peut séparer les déclarations officielles sur la protection animale de leur application concrète.

Au Yucatán, des dispositions juridiques et des procédures administratives permettent de soulever ces problèmes. Le gouvernement de l’État précise notamment que les plaintes pour bruit provenant des habitations doivent être adressées à la municipalité.

Mais les textes ne suffisent pas.

Une protection animale qui ne s’exercerait qu’après la diffusion d’images spectaculaires manquerait une partie des situations préoccupantes.

De même, la possibilité de signaler les nuisances sonores ne dispense pas les autorités d’examiner les situations répétées et suffisamment documentées.

Il ne s’agit pas de demander que les chiens se taisent par la peur. Encore moins de réclamer des sanctions contre eux.

Il s’agit d’exiger que leurs propriétaires prennent leurs responsabilités et que les autorités disposent de procédures capables d’examiner simultanément deux réalités : les nuisances subies par les habitants et les conditions de détention des animaux.

Car le droit au repos des uns et le droit au bien-être des autres ne sont pas contradictoires.

Dans certaines situations, les deux préoccupations conduisent à rappeler une même exigence : la responsabilité des détenteurs.

Un chien n’a pas demandé à devenir une sirène d’alarme. Un voisin n’a pas choisi de vivre au milieu d’aboiements permanents.

Si des violences envers les animaux sont observées, elles doivent être signalées et examinées séparément, sur la base de témoignages attribués à leurs auteurs véritables et d’éléments vérifiables.

Au-delà des nuisances sonores, se pose alors une question plus fondamentale : celle d’une société qui reconnaît des obligations envers les êtres sensibles, mais tarde encore à regarder ce qui se passe de l’autre côté du mur.

À quoi servirait de soustraire un chien aux dangers de la rue si l’on négligeait ensuite les conditions de son existence et celles de son voisinage ?

Le silence que réclament les voisins n’est pas celui que l’on impose aux animaux par la force.

C’est celui qui devrait résulter, tout simplement, d’une responsabilité enfin assumée.

Le sauvetage animalier ne se mesure ni au nombre de chiens recueillis, ni aux vidéos de sauvetage de chiens errants partagées sur Facebook, ni aux remerciements récoltés sur les réseaux sociaux. Il se mesure à la qualité de vie réellement offerte aux animaux, une fois les caméras éteintes et les applaudissements dissipés.

BIBLIOGRAPHIE

Ayuntamiento de Mérida. (2009, modifié le 21 juin 2019). Reglamento de Protección al Ambiente y del Equilibrio Ecológico del Municipio de Mérida (art. 57, p. 23).
https://occayucatan.org/wp-content/uploads/2024/08/Reglamento_MedioAmbiente_Merida.pdf

Ayuntamiento de Mérida. (s. d.). Denuncia por maltrato animal [Trámite MID-MAB-363].
https://portalciudadano.merida.gob.mx/TramitesEnLinea/detalle-tramite/363

Ayuntamiento de Mérida. (s. d.). Reglamento de Protección al Ambiente y Equilibrio Ecológico del Municipio de Mérida [Registre officiel des réglementations].
https://portalciudadano.merida.gob.mx/RegulacionesEnLinea/detalle-regulacion/135

Lejeune, A.-E. (s. d.). La hiérarchie de la souffrance : ce que le Yucatán fait de ses chiens. LES LETTRES LIBRES.
https://leslettreslibres.com/hierarchie-souffrance-chiens-yucatan/

Lejeune, A.-E. (s. d.). Le droit, la protection animale et l’application de la loi. LES LETTRES LIBRES.
https://leslettreslibres.com/droit-protection-animale-application-loi/

Lejeune, A.-E. (s. d.). Violence ordinaire et maltraitance animale. LES LETTRES LIBRES.
https://leslettreslibres.com/violence-ordinaire-maltraitance-animale/

Anne-Emmanuelle Lejeune

Anne-Emmanuelle Lejeune

Belge, enseignante de français depuis 1994 sur deux continents, autrice d'articles publiés depuis 2015. Une conviction : l'analyse est un acte politique. Ici, les mots servent la lucidité.

Tous les articles
Rubrique: Société

Plus dans Société

Voir tout

Plus de Anne-Emmanuelle Lejeune

Voir tout