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COMMUNIQUÉ DE LES LETTRES LIBRES | La hiérarchie de la souffrance : ce que le Yucatán fait de ses chiens

Au Yucatán, les chiens viennent d’être reconnus comme des êtres vivants sensibles, dignes de soins et de confort. Une évidence qui ne l’est pas encore dans certains foyers, où la loi ne protège encore que sur le papier. Un témoignage, adossé au droit.

En noir et blanc, un jeune chien au pelage clair fixe l’objectif à travers les mailles d’un grillage, le museau contre le métal ; derrière lui, une cour floue.
Derrière le grillage, ce n’est pas un gardien qui attend. C’est un animal dont la détresse a été transformée en fonction domestique, dans une société qui tolère encore l’instrumentalisation de la souffrance.

LES LETTRES LIBRES soutient la cause animale, et il faut vivre ici, au Yucatán, pour comprendre à quel point cette cause y demeure orpheline.

Le Mexique compte d’innombrables chiens errants. Beaucoup survivent grâce à de bonnes âmes qui les nourrissent, et il faut saluer le fait que les administrations municipales s’y associent désormais de plus en plus. C’est un progrès. Le reste, lui, relève d’une cruauté ordinaire que l’habitude a fini par rendre invisible.

Il y a d’abord ces chiens d’alarme, condamnés à vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans la cour d’une maison. C’est déjà une peine, même lorsqu’ils disposent d’un abri contre les intempéries et la chaleur, et qu’aucun toilettage ne viendra jamais soulager leur pelage. Mais il existe pire, et c’est cette gradation que je veux nommer : certains foyers hiérarchisent leurs chiens. Le petit chien d’intérieur, peluche vivante de la famille, reçoit un traitement royal. Le chien recueilli, lui, n’obtient qu’un traitement conditionnel, ajusté selon la relation qu’on lui concède avec la peluche. Et tout en bas de cette échelle, il y a le chien des rues, enlevé, séquestré, réduit à la fonction d’objet sonore.

J’en ai eu sous les yeux la démonstration. Une chienne, enfermée sur une terrasse à l’étage, en plein soleil, sans eau, exhibée au voisinage comme un système d’alarme : un chien qui aboie sans relâche. Sauf que ce chien-là n’aboyait pas, il pleurait. Ses tétons laissaient penser à une maternité récente, donc une portée arrachée ou abandonnée quelque part. Le hasard a voulu qu’elle s’échappe le jour où un voisin est venu sonner. Le calme est revenu, et l’on a cru l’affaire close.

Elle ne l’était pas. Un chiot, de type mexicain, probablement ramassé dans la rue, l’a remplacée. On le dresse, ou plutôt on le casse, pour qu’il tienne dehors. La nuit, livré à lui-même dans la cour arrière, il pleure sans interruption. On le rentre à peine deux heures par jour, le temps sans doute de le nourrir, puis on le ressort sans ménagement : tantôt sur la terrasse écrasée de soleil, tantôt dans le garage grillagé, et la nuit dans la cour. Ses plaintes sont insoutenables. Mon propre chien, que je traite comme un enfant, lui répond en pleurant à son tour.

Un chien d’alarme aboie lorsqu’un inconnu passe, lorsqu’un bruit surgit, lorsqu’une présence l’alerte. Un chiot qui pleure sans interruption n’est pas un gardien : c’est un animal en détresse. Ici, la détresse n’est pas un accident. Elle est utilisée. Elle devient une méthode de protection, un bruit de peur, une souffrance transformée en dispositif domestique. Ce n’est plus seulement de la négligence : c’est l’instrumentalisation assumée d’un être vivant.

Ce que je décris n’est pas une fatalité culturelle. C’est, désormais, un fait juridiquement nommé.

Depuis le 3 décembre 2024, la Constitution mexicaine interdit le maltrato animal et oblige l’État à garantir la protection, le traitement adéquat, la conservation et le soin des animaux. Le décret, publié le 2 décembre 2024 au Diario Oficial de la Federación, est entré en vigueur le lendemain.

Au Yucatán, le droit pénal est allé plus loin encore. La réforme dite « Ley Rufo », adoptée au printemps 2024 et publiée au Diario Oficial de l’État le 26 avril 2024, a modifié le Code pénal en matière de bien-être animal. Le Code définit désormais l’animal comme un être vivant sensible non humain et réprime les actes ou omissions intentionnels et injustifiés commis au préjudice de tout animal.

Pathocratie et médiocratie : la spirale du déclin
Une mécanique discrète installe au pouvoir médiocres et pervers, favorisée par le principe de Peter et une manipulation du langage. Derrière les apparences bienveillantes se cache un système de domination qui transforme les vertus en instruments de contrôle.

La qualification vise précisément ce type de situation lorsque les conditions légales sont réunies : le dommage causé par la privation d’air, de lumière, d’aliment, d’eau, d’espace, d’abri contre les intempéries, de soins médicaux ou d’hébergement adapté à l’espèce relève des délits de cruauté animale. Une terrasse sans eau, en plein soleil, n’est donc pas une simple mesure de sécurité : c’est une situation juridiquement dénonçable, et potentiellement pénale si le dommage ou le péril exigé par la loi est établi.

Le ministère public yucatèque dispose d’une Unité spécialisée dans les délits de maltraitance de l’animal domestique, compétente sur tout le territoire de l’État et dotée d’une unité d’investigation et de litige. Les dénonciations peuvent donc donner lieu à l’ouverture d’une carpeta de investigación. Reste l’écart, vertigineux, entre la lettre et les faits : selon la presse locale, plus de six cents dénonciations ont été déposées, pour une seule condamnation. C’est dans cet écart que le chiot pleure, le jour comme la nuit, tout proche de mes fenêtres.

Textes officiels

Decreto por el que se reforman y adicionan los artículos 3o., 4o. y 73 de la Constitución Política de los Estados Unidos Mexicanos, en materia de protección y cuidado animal. (2024, 2 décembre). Diario Oficial de la Federación. https://dof.gob.mx/nota_detalle.php?codigo=5744207&fecha=02/12/2024

Congreso del Estado de Yucatán. (2024, 18 mars). Dictamen de reforma al Código Penal del Estado de Yucatán en materia de bienestar animal (« Ley Rufo »). https://congresoyucatan.gob.mx/storage/uploadCey/cf1105_18%20DE%20MARZO%202024%20DICT%20REF.%20COD%20PENAL-BIENESTAR%20ANIMAL-RUBRICAS.pdf

Código Penal del Estado de Yucatán (dernière réforme D.O. 7 mai 2025), art. 407 à 410, délits de cruauté animale. Poder Judicial del Estado de Yucatán. https://www.poderjudicialyucatan.gob.mx/digestum/marcoLegal/03/2012/DIGESTUM03002.pdf

Fiscalía General del Estado de Yucatán. (2022, 23 février). Acuerdo FGE 08/2022 por el que se regula la Unidad Especializada en Delitos de Maltrato del Animal Doméstico. Diario Oficial del Gobierno del Estado de Yucatán. https://fge.yucatan.gob.mx/uploads/old/files/ACUERDO_FGE_08-2022_UNIDAD_ESPECIALIZADA_DELITOS_MALTRATO_ANIMAL_.pdf

Ley para la Protección de la Fauna del Estado de Yucatán (D.O. 19 avril 2011, dernière réforme D.O. 5 juillet 2021). Poder Judicial del Estado de Yucatán. https://www.poderjudicialyucatan.gob.mx/digestum/marcoLegal/02/2012/DIGESTUM02095.pdf

Sources secondaires

El Financiero. (2024, 29 mars). « Ley Rufo » : Yucatán castigará con 10 años de cárcel actos de crueldad vs. animales. https://www.elfinanciero.com.mx/estados/2024/03/29/ley-rufo-yucatan-castigara-con-10-anos-de-carcel-actos-de-crueldad-vs-animales/

Diario de Yucatán. (2025, 12 janvier). Impunidad en Yucatán por maltrato animal : 600 denuncias, solo una sentencia. https://www.yucatan.com.mx/merida/2025/01/12/impunidad-en-yucatan-por-maltrato-animal-600-denuncias-solo-una-sentencia.html

Anne-Emmanuelle Lejeune

Anne-Emmanuelle Lejeune

Belge, enseignante de français depuis 1994 sur deux continents, autrice d'articles publiés depuis 2015. Une conviction : l'analyse est un acte politique. Ici, les mots servent la lucidité.

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