I. QUAND L’ÉCOLE CÈDE LA PLACE AU FLUX : L’INTUITION PROPHÉTIQUE DE SUSAN BLACKMORE
Dans une salle de la Royal Institution de Londres, en 2001, planait déjà l’ombre d’une prophétie. Tandis que l’euphorie technologique gagnait les esprits, la psychologue britannique Susan Blackmore, professeure à l’Université de l’Ouest de l’Angleterre, osa formuler l’impensable : Internet, loin d’élever le niveau intellectuel des nouvelles générations, risquait de métamorphoser leur fonctionnement cognitif. Non pas vers une augmentation des capacités, mais vers une dépossession silencieuse.
Le cerveau, pressentait-elle, ne serait plus ce lieu d’inscription durable du savoir, mais une interface transitoire, un relais temporaire dans un flux perpétuel d’informations. L’enfant du XXIᵉ siècle n’apprendrait plus au sens classique du terme, c’est-à-dire par l’incorporation patiente de connaissances, mais développerait une aptitude à naviguer dans l’océan informationnel, sans jamais y jeter l’ancre.
Face à elle, Richard Dawkins se réjouissait de cette mutation éducative, la comparant à l’invention de l’imprimerie, voire à celle du langage. L’accès universel au savoir lui paraissait un antidote contre les « épidémies mentales » que sont le fanatisme et l’endoctrinement.
Blackmore, elle, demeurait lucide : nous entrions dans une nouvelle phase évolutive, celle de la diffusion mimétique à grande échelle par l’intermédiaire des machines, dont la logique autonome nous échapperait bientôt.
Vingt ans plus tard, l’intuition de Blackmore trouve sa confirmation : l’école a cédé la place au flux.
II. L’ÉCOLE ALGORITHMIQUE : TIKTOK COMME SYSTÈME ÉDUCATIF
Dans un texte aussi ironique que prémonitoire, Emmanuel Moyrand raconte l’histoire d’un père découvrant que son fils de seize ans, qu’il croyait absorbé par des vidéos futiles, déchiffre en réalité les mécanismes de la finance moderne. En quarante secondes, un inconnu lui explique les ETF sans jargon ; une autre vidéo vulgarise l’intelligence artificielle générative ; une troisième résume Sapiens ; une quatrième introduit le design thinking. L’autoformation s’opère ainsi, spontanée et silencieuse, à l’insu même de celui qui l’expérimente.
TikTok n’est plus un simple divertissement : c’est un système éducatif parallèle d’une redoutable efficacité. L’algorithme ne se contente pas de montrer ce que nous aimons ; il évalue notre réceptivité, ajuste la durée, varie les formats. Auditif ? Il propose un podcast. Visuel ? Des schémas animés. Rationnel ? Du contenu structuré. L’apprentissage devient adaptatif, immersif et addictif.
Autour de ce mécanisme s’est développée une industrie du micro-savoir. Les créateurs de contenu, devenus pédagogues assistés, utilisent GPT pour leurs scripts, ElevenLabs pour les voix, Midjourney pour les images et CapCut pour le montage. L’enseignement se fait capsule : percutant, calibré, rentable. L’un vulgarise les neurosciences en trente secondes ; l’autre initie au code en une minute ; un troisième résume Kahneman avec humour. Le tout compose une pédagogie éclatée qui court-circuite les institutions traditionnelles.
L’exemple du projet Onlocklearning, relaté par Benoît Raphaël, en offre une illustration spectaculaire. Ce programme exploite les outils génératifs et le deepfake pour simuler des dialogues éducatifs avec des figures culturelles (Sidney Sweeney, Will Smith, Donald Trump) et vulgariser les mathématiques en suivant les codes narratifs de TikTok. Derrière le procédé, un jeune créateur bien réel orchestre chaque séquence, conjuguant IA et créativité humaine. Le résultat, d’une efficacité narrative saisissante, attire des millions de vues et démontre que l’apprentissage algorithmique a remplacé l’enseignement magistral.
Comme le résume Pascal Alix, « l’enseignant est devenu une option ».
Le savoir se livre désormais en fragments ; la guerre de l’attention a supplanté la transmission patiente.
III. LA NOUVELLE FRACTURE COGNITIVE
Cette révolution silencieuse consacre l’apparition d’une fracture cognitive majeure. Une fraction de la population, formée dans les filières les plus exigeantes, apprendra à manier ces outils d’intelligence artificielle générative avec discernement ; une autre se contentera de consommer le savoir sous forme de fragments, produits par des flux algorithmiques.
Les uns conserveront la maîtrise du langage, de la méthode et de la raison critique ; les autres seront réduits à l’usage passif de contenus instantanés. Cette dissociation entre apprentissage réflexif et consommation cognitive n’est pas sans rappeler les analyses de Pierre Bourdieu, pour qui l’école demeure l’un des principaux mécanismes de reproduction des structures sociales. La domination culturelle s’exerce désormais non plus par l’exclusion de l’école, mais par sa dérivation numérique : l’illusion d’un accès universel au savoir masque en réalité l’inégalité fondamentale entre ceux qui programment les algorithmes et ceux qui sont programmés par eux.
IV. L’HORIZON TRANSHUMANISTE
Cette délégation progressive de nos facultés marque le seuil d’une transformation anthropologique. Nous avons confié nos mémoires aux machines, nos calculs aux processeurs, nos orientations à la géolocalisation ; voici venu le temps où nous confions notre rapport au savoir à l’algorithme. Le transhumanisme, loin d’être une rupture, apparaît alors comme l’achèvement logique de cette dépossession : la substitution graduelle du jugement humain par la régulation technique.
Cette idéologie du dépassement biologique trouve dans le morcellement cognitif contemporain un terrain fertile. Quand la mémoire devient serveur, quand la pensée se fragmente en flux, le corps et l’esprit se laissent reconfigurer. Les élites de demain seront celles qui sauront conjuguer l’accès aux institutions traditionnelles avec une maîtrise critique des technologies, confirmant la loi immuable formulée par Bourdieu : le capital attire le capital.
La dépossession cognitive n’est donc pas qu’une crise éducative ; elle annonce un glissement civilisationnel, celui où la machine s’érige en maître à penser.
V. RÉSISTER PAR LES LETTRES LIBRES
Face à cette mutation, LES LETTRES LIBRES se veulent un rempart. Si l’esprit critique s’effondre, c’est la liberté même de l’homme qui chancelle. Refuser la résignation, c’est rappeler que penser exige du temps, de la lenteur et une architecture intérieure que l’algorithme ignore.
À l’ère du court et du flux, la résistance passe par la pratique du raisonnement, de la pondération et du dialogue écrit. C’est dans cet espace d’exigence, celui de la lettre libre, que s’éprouve encore la dignité de l’intelligence humaine.
Face à la question « Qu’as-tu à enseigner en quarante secondes ? », LES LETTRES LIBRES répondent : ce qui ne peut se dire en quarante secondes, c’est-à-dire la pensée qui résiste au flux, l’analyse qui échappe à l’algorithme, la liberté qui refuse la dissolution.
BIBLIOGRAPHIE
Alix, P. (2025).L’enseignant est devenu une option : le savoir.LinkedIn.
https://www.linkedin.com/posts/pascalalix_lenseignant-est-devenu-une-option-le-savoir-activity-7327580037384183808-70id
Blackmore, S. (2001, 12 octobre).Internet « could damage children’s ability to learn ».The Guardian.
https://www.theguardian.com
Bourdieu, P., & Passeron, J.-C. (1970).La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement.Paris : Les Éditions de Minuit.
Moyrand, E. (2025).TikTok IA : la nouvelle école de masse et personne ne te le dira.LinkedIn.
https://www.linkedin.com/pulse/tiktok-ia-la-nouvelle-%C3%A9cole-de-masse-et-personne-ne-te-Moyrand-idowe
Raphaël, B. (2025).Un projet éducatif IA provocateur rassemble.LinkedIn.
https://www.linkedin.com/posts/benoitraphael_un-projet-%C3%A9ducatif-ia-provocateur-rassemble-activity-7340634331440140288-dMxs
Thinking Skills and Creativity.(2025). Article scientifique sur l’éducation, l’IA et les compétences.Springer.
https://link.springer.com/article/10.1007/s10984-025-09541-4
Note de l’autrice
Pascal Alix a précisé en commentaire que la formule « l’enseignant est devenu une option » est une citation d’Emmanuel Moyrand qu’il mobilise pour mieux s’en distancer, et non une affirmation personnelle. Il avait raison de le souligner : mon article aurait dû contextualiser ce point plus explicitement. La preuve que j’avais bien compris sa position critique se trouve dans mon propre commentaire sous son post LinkedIn, publié il y a dix mois, où j’écrivais précisément que cette citation « résonne avec les travaux de Bourdieu sur la reproduction sociale » et que les leaders de demain seraient « ceux qui auront su combiner l’accès aux institutions légitimes avec une maîtrise critique des nouveaux outils », ce qui rejoint exactement la bifurcation qu’il décrit. Le verbe résumer visait cette synthèse, non une attribution d’adhésion. La contextualisation manquait ; elle est ici restituée.