UNE ÉCOLE EN SURPLACE FACE À UNE RÉVOLUTION SILENCIEUSE
L’école ne bouge plus. Figée dans un récit usé jusqu’à la trame, elle oppose au monde qui change une posture de prudence qui confine à l’immobilisme. Elle observe la révolution numérique depuis sa tour d’ivoire, y devinant davantage un danger qu’un défi, un problème plutôt qu’un enjeu. Tandis que l’intelligence artificielle bouleverse les usages professionnels, sociaux et cognitifs, notre système éducatif continue de raisonner comme si les équations du XIXᵉ siècle suffisaient à former des esprits du XXIᵉ.
Emmanuel Moyrand a eu l’honnêteté de dire ce que tant d’enseignants pensent en silence. L’intelligence artificielle ne relève plus de la science-fiction ou de la prospective : elle est là, présente dans les outils que nous utilisons chaque jour, dans les décisions que nous déléguons, dans les rapports que nous rédigeons sans toujours en comprendre les ressorts. Or, dans ce monde transformé, l’école reste absente. Là où certains États investissent dans la formation précoce aux technologies de l’IA (comme les Émirats arabes unis qui l’intègrent dès le primaire), la France se contente de symboles, de moratoires flous, de chartes sans portée. Il en va de même pour le Québec et la Belgique.
QUAND L’ÉCOLE DEVIENT LE MAILLON FAIBLE DE LA DÉMOCRATIE NUMÉRIQUE
Ce refus d’entrer dans le réel n’est pas neutre. Il laisse la voie libre aux grandes plateformes, qui, elles, ne perdent pas de temps. L’école interdit, régule, moralise. Les géants du numérique séduisent, équipent, fidélisent. On veut croire que cette abstention est une marque d’éthique, qu’il faut tenir l’IA à distance pour mieux la dompter. En vérité, on ne fait que capituler sans le dire. ChatGPT est interdit dans les devoirs ? Fort bien. Mais quelles alternatives propose-t-on aux élèves pour apprendre à discerner, structurer, produire avec méthode dans un monde saturé d’automatismes ? Aucune.
L’illusion est totale. On parle encore de fracture numérique comme d’un problème d’équipement. Mais aujourd’hui, la véritable fracture est cognitive. Elle ne concerne plus l’accès, mais la compréhension. Et ceux qui la creusent ne sont pas les enfants, mais les adultes qui, par crainte, par idéologie ou par paresse, refusent de penser l’école comme le lieu d’apprentissage du présent.
QUAND LES PLATEFORMES DICTENT L’USAGE
La récente controverse autour du navigateur Chrome illustre ce déséquilibre. Début septembre 2025, Google a discrètement activé un bouton « aide aux devoirs » dans Chrome, adossé à Google Lens. En quelques clics, l’outil analysait une question affichée à l’écran et proposait une réponse immédiate. Sur de nombreux sites pédagogiques américains, il est ainsi apparu en plein examen, au point de brouiller la frontière entre assistance et fraude. Plusieurs universités, d’Emory à UCLA en passant par Berkeley et l’Alabama, ont aussitôt alerté leurs équipes enseignantes.
Les réactions ont été vives : pour Ian Linkletter, bibliothécaire au British Columbia Institute of Technology, Google sape l’intégrité académique en mettant l’IA sous les yeux des étudiants pendant les évaluations. Face à la polémique, l’entreprise a suspendu provisoirement la fonction, tout en défendant un service « utile à la compréhension visuelle ». Cet épisode démontre avec acuité la vitesse d’intervention des plateformes, prêtes à imposer des usages sans concertation, et la lenteur des institutions éducatives, condamnées à réagir dans l’urgence.
UNE GÉNÉRATION PRIVÉE D’EXERCICE INTELLECTUEL
Je n’ai jamais considéré cette génération comme incapable. Ce que j’ai vu chaque jour dans mes classes, c’est une génération privée d’exercice. On ne leur demande plus de raisonner, mais de produire. Pas d’analyser, mais de cliquer. Aujourd’hui, on leur apprend à prompt-er sans leur expliquer les logiques qu’ils manipulent. On les fait jouer avec des outils dont ils ne mesurent ni la structure ni les limites. Et demain, on leur demandera de porter les conséquences d’erreurs qu’ils n’auront pas su éviter.
La disparition du raisonnement mathématique ne concerne plus seulement les filières scientifiques. Elle touche tous les domaines de la pensée. Ne plus savoir distinguer une tendance d’un biais, une moyenne d’un leurre, une corrélation d’une causalité, c’est mettre en péril les fondements mêmes de l’esprit critique. Et cette perte, l’école ne l’empêche plus. Pire : elle l’entérine en refusant d’intégrer les savoirs techniques dans les humanités, comme si la technique n’était pas un langage à maîtriser, mais un bruit à exclure.