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VOUS NE POSSÉDEREZ PLUS RIEN : ANATOMIE D’UN CONSENTEMENT EXTORQUÉ

Fiscalité, normes énergétiques, euro numérique, cadastre européen, normes immobilières : et si la propriété privée était démantelée non par la force, mais par un consentement extorqué au nom du climat ? Enquête sur une dépossession douce, et sur les nations qui commencent à dire non.

Remise des clés d’une maison entre deux personnes devant un panneau « Home for Sale », photographie en noir et blanc illustrant une vente immobilière.
La propriété change de nature lorsque posséder ne suffit plus à garantir le droit d’habiter, de transmettre et de disposer librement de ce qui nous appartient.

UNE DÉPOSSESSION SAVAMMENT PROGRAMMÉE

Il y a encore peu, la propriété privée constituait l’un des piliers les plus solides de la liberté politique, un rempart contre l’arbitraire étatique, une preuve d’autonomie économique et de dignité sociale. Elle est aujourd’hui visée, méthodiquement, par une série de mécanismes législatifs, fiscaux, idéologiques et monétaires, au nom d’une prétendue transition écologique ou d’une rationalisation technocratique du monde. Ce processus ne repose ni sur la violence brute ni sur des coups d’État spectaculaires. Il avance à couvert, masqué sous les plis du progrès, de la résilience climatique et de la justice sociale.

Le logement, premier bastion de cette liberté concrète, est devenu la cible privilégiée des ingénieurs sociaux du XXIe siècle. Le diagnostic de performance énergétique (DPE), en apparence neutre, pénalise les bâtis anciens malgré leur excellente inertie thermique. Ces constructions de pierre, qui assurent un confort estival sans recours à la climatisation, sont disqualifiées pour ne pas correspondre aux standards normés de l’époque. L’incompréhension entre technostructure et bon sens s’aggrave : ce qui fut durable avant l’heure est désormais réputé indésirable.

Sous prétexte d’alignement environnemental, le bâti ancien se voit contraint à des rénovations souvent absurdes, parfois destructrices, infligeant à l’architecture patrimoniale des pathologies irréversibles. Les centres anciens se meurent, les murs transpirent, l’humidité gagne. À défaut de pouvoir suivre, les propriétaires cèdent. La norme est devenue l’instrument du déclassement, le levier de la dépossession. Le logement change de statut : il n’est plus un droit protégé, mais une variable d’ajustement écologique. À l’autre bout de la chaîne, des propositions comme celles de la chercheuse Pia Mamut achèvent la recomposition : limiter les surfaces habitables par habitant revient à planifier l’usage intime de l’espace, à codifier le chez-soi selon des critères de productivité énergétique. Ce qui était un abri devient un quota. Reste à savoir si ce quota s’appliquera un jour aux faiseurs de normes eux-mêmes.

FISC ET NORMES : LES DEUX MÂCHOIRES DU PIÈGE

Le deuxième front de l’assaut est fiscal. À Drummondville, à Montréal, à Paris, les hausses de taxes foncières explosent. L’évaluation cadastrale grimpe sans que les services ou les revenus suivent. Le seuil de rupture est atteint lorsque le propriétaire ne peut plus faire face. Ce n’est pas un impôt, c’est un étranglement. Une confiscation en douce, sans décret, sans flash. L’impôt foncier, né pour financer les biens communs, devient l’instrument d’une extraction ciblée. Il ne s’agit plus de financer une école ou un hôpital, mais de forcer les classes moyennes à lâcher prise.

La France n’est pas en reste. Un projet de loi prévoit un contrôle technique des logements tous les 10 ans. Si le bien ne répond pas aux critères, souvent arbitraires, de salubrité ou de performance énergétique, le propriétaire perdra la gestion de son bien, confiée à un bailleur social. Les loyers ne lui seront plus versés. L’usage, le fruit, le droit : tout peut être suspendu. L’Angleterre va plus loin. Des peines de prison et des amendes lourdes attendent les récalcitrants aux nouvelles normes énergétiques. Le citoyen devient un gardien précaire d’un bien dont il n’a plus ni la jouissance ni le contrôle.

Smart cities, IA et liberté sous surveillance
La smart-city promet efficacité et écologie. Elle installe surtout une infrastructure de surveillance où l’IA organise les flux, conditionne les comportements et redéfinit la liberté sous couvert de rationalité et de sécurité.

Le crédit n’offre plus d’issue. L’augmentation des taux d’intérêt dans les pays occidentaux, comme le Royaume-Uni ou le Canada, a pour conséquence directe l’effondrement de l’accès à la propriété. Le rêve d’une maison devient un fardeau. Les acheteurs cèdent, les banques rachètent, les fonds d’investissement s’engouffrent. Le locataire, en ville, dans un logement modeste et normé, devient le nouvel idéal sociologique. La maison individuelle, honnie par les tenants du bas-carbone, est perçue comme une anomalie à corriger. Densifier, mutualiser, contraindre : tel est le mantra.

L’année 2026 confirme cette trajectoire avec une brutalité accrue. Selon les analyses du Courrier des Stratèges, les « ajustements temporaires » promis par le gouvernement en 2025 n’étaient que les prémices d’un régime de spoliation permanente. Le bas de laine des Français n’est plus sanctuarisé : il est désormais traité comme une réserve à ponctionner par un État en faillite morale et financière. L’assurance-vie, ce placement que l’on croyait intouchable, se trouve désormais dans le viseur de la guillotine fiscale. La hausse de la CSG à 10,6 % sur les revenus du patrimoine n’en constitue que l’amorce. La suppression de l’abattement de 152 500 euros en matière de transmission (article 990 I du Code général des impôts), combinée à la menace d’activation de l’article 49 de la loi Sapin II de 2016, transformerait l’épargne de prévoyance en un compte courant différé, prêt à être ponctionné jusqu’à la moelle. L’État se positionne ainsi en premier héritier, taxant ce qu’il ne sait plus produire.

MONNAIE NUMÉRIQUE, CADASTRE EUROPÉEN : LA PROPRIÉTÉ SOUS SURVEILLANCE

À ces mécanismes de pression s’ajoute la transformation radicale de la monnaie elle-même. L’euro numérique, dont l’instauration s’accélère, n’est pas une innovation anodine. Il s’agit d’un changement de paradigme. La Banque centrale européenne projette une adoption massive par le biais d’une communication douce, progressive. Mais derrière la façade se dissimule un dispositif de traçage intégral. La fin du liquide, l’interdiction des paiements en espèces au-delà de 10 000 euros, et la centralisation des actifs dans des registres numériques paneuropéens ne sont pas des coïncidences. Elles participent d’un même mouvement : celui de la visibilité totale du capital privé par les autorités.

Cette traçabilité ouvre la voie à un contrôle ciblé des dépenses. La monnaie numérique pourrait, demain, être programmée : impossible à transférer, à épargner, ou à dépenser selon les désirs de son détenteur. L’individu ne posséderait plus vraiment son argent. Il n’en serait que l’ayant droit provisoire, selon les bonnes grâces du code. Le lien entre souveraineté monétaire et liberté individuelle est rompu. La richesse devient conditionnelle.

Dans le même temps, les gouverneurs de banques centrales appellent sans détour à mobiliser l’épargne privée pour financer les projets européens. L’investissement devient réquisition. La ressource ne dort pas : elle doit être fléchée, utilisée, captée. Les propriétaires d’aujourd’hui sont les capitalistes paresseux de demain. Le système veut leur faire payer leur prudence, leur stabilité, leur autonomie.

EXPROPRIER POUR MIEUX SAUVER : LA GRANDE JUSTIFICATION

Jamie Dimon, patron de JPMorgan Chase, ne se cache plus. Il propose de recourir au droit d’expropriation pour accélérer la transition énergétique. L’objectif est clair : construire, investir, verdir à marche forcée. Peu importe si les terrains sont habités. L’urgence climatique justifie tout, même l’injustifiable. Le verdissement devient le masque d’une politique de puissance. C’est au nom du climat que l’on prive, que l’on saisit, que l’on redistribue.

En Europe, la loi sur la « restauration de la nature » porte cette même logique à l’échelle continentale. En prétendant sauver la biodiversité, elle organise la reprise en main des terres agricoles. D’ici 2030, 20 % des surfaces terrestres et maritimes devraient être restaurées selon les critères technocratiques de Bruxelles. Ce programme se heurte à la souveraineté alimentaire. Il menace les exploitants, les semences, la gestion des ressources. Mislav Kolakušić y voit une forme de confiscation soft, où le droit de se nourrir soi-même devient secondaire face aux injonctions environnementales.

UNE IDÉOLOGIE BIEN PLUS ANCIENNE QU’ON NE LE CROIT

Rien de tout cela n’est nouveau. En 1976, la Conférence de Vancouver adoptait un texte fondateur de la politique onusienne sur l’habitat. On y lisait noir sur blanc que « la terre ne peut pas être traitée comme un actif ordinaire contrôlé par des individus » et que la propriété foncière privée contribue à « l’injustice sociale ». C’est cette idéologie, transposée dans l’Agenda 2030, qui revient aujourd’hui sous couvert d’objectifs vertueux : développement durable, égalité, neutralité carbone.

Alex Newman, dans ses enquêtes, relie les politiques actuelles aux intentions anciennes. Ce n’est pas une coïncidence si les petits agriculteurs sont étranglés par des normes impossibles à tenir, si les expropriations se multiplient aux Pays-Bas, si les déplacements forcés de population se poursuivent en Chine ou en Afrique du Sud, si la SEC impose à tous les fournisseurs, même agricoles, des obligations climatiques inaccessibles. L’objectif n’est pas de protéger, mais de concentrer. Concentrer la terre, l’énergie, la production, dans des structures inféodées à des partenariats public-privé. La propriété indépendante est l’obstacle principal à la gouvernance algorithmique du monde.

Or, voici qu’une brèche vient de s’ouvrir dans cet édifice que l’on croyait inébranlable. Le 8 janvier 2026, Donald Trump a signé un décret ordonnant le retrait des États-Unis de 66 organisations internationales jugées contraires aux intérêts américains. Parmi elles, 31 sont directement liées aux Nations unies : la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), traité fondateur de tous les accords climatiques, le GIEC, comité scientifique de référence sur le climat, l’Accord de Paris, l’OMS, l’UNESCO, ONU-Femmes, le Fonds des Nations unies pour la population, la CNUCED et ONU-Habitat. Les objectifs de développement durable adoptés en 2015, c’est-à-dire l’Agenda 2030 lui-même, sont explicitement visés. Cette décision constitue un coup de boutoir contre l’architecture de la gouvernance mondiale climatique et sociale. La première puissance économique de la planète refuse désormais de cautionner les instruments mêmes de la dépossession décrite dans ces lignes. Ce qui semblait irréversible ne l’est plus. Ce qui paraissait unanime ne l’est plus. L’hégémonie normative vacille.

UNE RÉVOLUTION SILENCIEUSE ET RADICALE

La Révolution française, autrefois présentée comme un mouvement d’émancipation, peut être relue comme la première grande opération de dépossession. L’abolition des corporations, la libéralisation du commerce des grains, la légalisation du prêt à intérêt, la vente des biens nationaux ont permis à une nouvelle élite d’accumuler des richesses monumentales au détriment des masses. L’idéologie républicaine, largement inspirée de la franc-maçonnerie, a offert un récit commode : celui d’un peuple libéré. Mais le peuple, dans les faits, fut enrôlé, taxé, conscrit, déraciné.

Aujourd’hui, c’est au nom de l’écologie, de la santé publique, de la transparence ou de la sécurité qu’une même opération se rejoue. La parole a été encadrée, la circulation restreinte, l’épargne surveillée, le logement ciblé. Ce qui vient maintenant, c’est la jouissance. Le dernier privilège réel de ceux qui possèdent encore : dormir chez soi, cultiver un sol à soi, transmettre un bien. La technocratie n’a que faire des vieilles propriétés. Elle les juge inefficaces, improductives, désordonnées. Elle préfère l’algorithme à l’intuition, le bloc de béton à la ferme de famille, l’usager au propriétaire. Le monde se divise désormais entre ceux qui administrent et ceux qui obéissent.

Le libéralisme, pour Nicolas Cantu, constitue une forme de résistance philosophique et politique face à cette concentration des pouvoirs. En particulier, la vision classique et autrichienne du libéralisme, souvent négligée ou mal comprise, s’opère comme un contrepoint essentiel. Elle ne se réduit pas à une simple théorie économique centrée sur le marché ou le profit. Au contraire, elle repose sur une anthropologie normative, qui place l’individu comme une fin en soi, et non comme un moyen au service d’un projet moral, politique ou économique. C’est dans cette logique qu’émerge une société qui se définit non pas par la volonté d’une autorité centrale, mais par l’interaction volontaire de personnes libres, égales et responsables.

Dans ce cadre, l’État n’est pas censé être un ingénieur social. Il doit garantir un cadre juridique stable, impartial et prévisible, permettant à chaque individu de poursuivre ses fins dans le respect des droits des autres. Le fondement de ce cadre repose sur la propriété privée, la liberté contractuelle et le primat de la règle de droit. Une telle refondation libérale pourrait être une solution face aux dérives autoritaires et collectivistes qui risquent de pousser vers la centralisation extrême des pouvoirs.

ET SI NOUS NE CONSENTIONS PAS ?

Je vois chaque pièce de ce puzzle se mettre en place avec une précision méthodique. Le consentement est fabriqué, pas recueilli. La liberté ne se perd pas en un jour, elle se défait par capillarité. Je la vois réduite à un espace normé, conditionné, calculé. Un code QR pour entrer, une facture verte pour rester, un quota carbone pour exister.

J’observe cette dépossession comme on assiste à un effacement. Elle ne vient ni du chaos ni de la violence brute. Elle vient de la loi, de la norme, du progrès. Elle avance masquée, sans violence ni tumulte, mais avec la régularité d’un métronome.

Mais je n’oublie pas. Je n’oublie pas que posséder, c’est résister. Que transmettre, c’est défier l’éphémère. Que bâtir, c’est refuser le provisoire. Je n’ai pas l’intention de devenir locataire du monde. Et visiblement, je ne suis pas seule. Des nations entières commencent à dire non.

En 2025, la liberté est une éternelle violée. Et ceux qui la violent le font toujours avec la main sur le cœur. Mais en 2026, le refus s’organise.

BIBLIOGRAPHIE

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Anne-Emmanuelle Lejeune

Anne-Emmanuelle Lejeune

Belge, enseignante de français depuis 1994 sur deux continents, autrice d'articles publiés depuis 2015. Une conviction : l'analyse est un acte politique. Ici, les mots servent la lucidité.

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